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Livre - Page 2

  • Le Christ s'est arrêté à Eboli, de Carlo Levi

    J'étais certain de mal comprendre le titre, spontanément entendant quelque chose comme Le Christ a passé une nuit à Eboli. Mais Carlo Levi explique d'entrée de jeu que le Christ, la Chrétienté, l'individuation même se sont arrêtés à Eboli et ne sont jamais allés jusque dans le village de Lucanie où son exil, son confinement pour activités antifascistes, le mène en 1935.
    (Je note à ce propos que les gougnafeurs de chez Folio nous ont salopé le bouquin en lui collant une photo couleur laide d'un portail en fer forgé surmonté d'une croix : ils n'ont pas lu le livre de Carlo Levi et n'ont donc sans doute pas su qu'il était également peintre et que le village de son exil l'avait considérablement inspiré.)

    Les paysans de Gagliano vivent dans un monde pauvre et fruste, mais magique, où le symbole est vivant, davantage même que la réalité ; un monde pré-chrétien et même pré-romain (au double sens de l'Empire et de la Chrétienté, donc), un monde anté-étatique (mais qui a l'intuition juste cependant de ce que devrait être l'État ; et qu'il n'est jamais), par opposition au monde déjà presque post-chrétien des grandes villes — on peut presque comprendre le fascisme environnant ces villages oubliés comme une volonté de s'accrocher de force à des coutumes anciennes, moribondes, mortes même, comme une façon de ne pas voir que le monde chrétien, prétendument civilisé, agonise de corruption.
    Plusieurs millénaires séparent les paysans de Gagliano des citadins romains, fascistes ou non.

    Dans ce village aride de Gagliano, les paysans sont méprisés des seigneurs (les bourgeois locaux), qui eux-mêmes tentent difficultueusement de se faire bien voir des gens importants des villes plus grande, Matera la désolée, Naples, Rome. Ils sont les descendants des brigands, paysans révoltés qui, comme dans toutes les luttes paysannes, sont allés d'échec en échec et de flambées de violence en flambées de violence quand l'oppression se faisait trop insupportable.
    L'auteur, qui veut peindre, mais que le village rappelle rapidement à sa carrière abandonnée de médecin, se prend très vite d'affection pour ces gens frustes et pauvres — au contraire des deux autres médecins locaux, aux intrigues minables et à la pingrerie de cœur et d'esprit.

    Publié en 1948 dans une belle traduction de Jeanne Modigliani, Le Christ s'est arrêté à Eboli n'est pas un roman. C'est une chronique d'exil, de confinement, d'une justesse et d'une sobriété rares. C'est un livre d'une grande profondeur, qui n'est pas sans rappeler la Sicile de Sciascia (plus que celle de Lampedusa) grâce à ce genre littéraire qui n'en est pas un vraiment mais qui, à son sommet, passe l'art romanesque (qui paie l'artifice de sa construction) et culmine chez Czapski ou Canetti, ou encore, puisqu'il est également médecin, chez Axel Munthe dans son Livre de San Michele.

    Un passage, parmi tant, d'une beauté saisissante et d'une compréhension profonde de l'humanité, raconte comment une injustice réelle et ressentie, sans doute même amplifiée de malentendu (on a interdit à l'auteur d'exercer la médecine et cela, croient les paysans, a causé la mort d'un des leurs) leur fait prendre les armes contre les seigneurs, dont ils entendent se venger ; mais comme la vengeance n'est pas assouvie de suite, la colère retombe et vient alors le temps où surgit comme de rien un théâtre de fortune, où la scène de la mort de l'un des leurs est jouée par les paysans sous les fenêtres des seigneurs, et se déplace d'une maison à l'autre. La violence s'est effondrée en art.

     

    15 juin 2026
     

  • Un dimanche ensoleillé

    C'est un dimanche ensoleillé, chaud.
    Dans la fraîcheur de la maison, je cherche un livre à lire.
    J'ai terminé la veille au soir Le Couteau de Salman Rushdie. 
    Je cherche un livre court.

    D'abord, en début d'après-midi, j'ai pris Orient de Pius Servien. 
    1942. Avec C'est un des recueils de poèmes auxquels je reviens régulièrement.
    C'est d'une très grande beauté. 
    Servien est oublié.
    Quand je pense à ce qu'on nous dit être de la poésie...

    Ensuite, dans le recueil Paysages de l'âme d'Hugo von Hofmannsthal, j'ai lu, pour la première fois dans la traduction de Charles Du Bos, la Lettre de Lord Chandos.
    C'est toujours aussi étonnant. Le projet de l'auteur semble tourner en chemin, et peut-être est-ce qui donne à ce texte son éclat singulier.

    Au début de la soirée, la température ayant un peu baissé, je me suis installé dehors et j'ai relu pour la énième fois la vingtaine de pages intitulées « La Persécution et l'Art d'écrire » dans le livre de Leo Strauss intitulé La Persécution et l'Art d'écrire, traduit par Olivier Sedeyn.
    Il devrait aller de soi que l'art d'écrire demande un art de lire.

    Ces trois œuvres ont pour point commun d'être belles et courtes. Elles se sont réunies pour la première fois en une après-midi de printemps accablante de chaleur. La probabilité qu'un autre lecteur ait jamais lu ces trois textes dans la même journée est sans doute très infime.



    28 mai 2026

  • Voyage à Alamût, de Brion Gysin

    Deux crétins défoncés (Brion Gysin et Lawrence Lacina : ils sont artistes, Américains et vivent à Saint-Germain-des-Prés, le Peredelkino français) en voyage en Iran en 1973 se rendent à Alamût où exercèrent il y a mille ans le Vieux de la Montagne et ses assassins ; il n'y a rien à voir et ils n'ont rien à y faire, sinon fumer des joints. L'extrême brièveté du récit de Gysin, 65 petites pages, ne parvient pas à le rendre intéressant. L'interview de Lacina répète le même périple sans plus d'intérêt. (Ces deux-là, à force de l'encenser, vous feraient douter que Burroughs ait eu du talent...) Nathalie H. de Saint-Phalle enchaîne une post-postface à sa postface et atteint une forme assez pure de vacuité vaine. Mais les éditions Allia, ajoutant encore deux pages dispensables de préface de Bernard Heidsieck, ont fait un joli petit bouquin de... 115 petites pages.

     

    1er juin 2026

     

     

  • Le Couteau, de Salman Rushdie

    Rushdie est une force qui va.
    L'attentat (une quinzaine de coups de couteau) dont il fut victime en 2022, à 75 ans, l'a ramené un temps à redevenir l'auteur des Versets sataniques ; et il écrit Le Couteau précisément afin que ce temps, cet entre-temps, passe et surtout se termine.

    « La question se pose (et on n'a pas manqué de me la poser depuis l'attaque) : ai-je eu tort d'adopter cette nouvelle vie insouciante ? Avec le recul n'aurais-je pas dû être plus prudent, moins ouvert, plus conscient du danger caché dans l'ombre ? M'étais-je construit un monde d'illusions pour découvrir, deux décennies plus tard, à quel point j'avais été naïf ? Est-ce que je m'étais, pour ainsi dire, livré au couteau ?
    En d'autres termes, comme bien des gens l'ont dit dès le début : était-ce ma faute ?
    Pour être absolument sincère, les premiers jours dans ce service de traumatologie d'érié, alors que j'étais faible et déprimé, je me posais moi-même la question. Mais quand j'ai repris des forces physiques et mentales, c'est une analyse que j'ai rejetée catégoriquement. »
    Il y a Rushdie et il y a nous, Occidentaux à la pensée en bouillie. Le dernier paragraphe ci-dessus dit aussi combien nous sommes faibles et déprimés ; et qu'il nous faut reprendre des forces physiques et mentales.

    À la violence, il veut répondre par l'art ; et par l'amour. Et il le fait.
    Son épouse, la poète Rachel Eliza Griffiths, l'accompagne au jour le jour, surmonte et aplanit les difficultés ; sa famille, sa sœur et ses enfants, le soutiennent. Il se reconstruit. De l'homme qui a tenté de le tuer et qui a bien failli y parvenir, il ne sera finalement que peu question, sauf dans un dialogue imaginaire tout à fait remarquable. Il ne cède pas à la haine. (Elle doit pourtant le tenter fortement, parfois.)
    Le Couteau est une manière d'apostille (que l'auteur se serait volontiers dispensé d'écrire) à son autobiographie Joseph Anton et le plus grand mérite de ce court livre est encore de rappeler, avec son inimitable talent de conteur, que l'essentiel de son œuvre se trouve dans ses romans (une des grandes forces de l'auteur est d'avoir jamais laissé la fatwa iranienne de1988 entrer jamais dans ses romans. Vade retro, en somme).



    28 mai 2026

     

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  • La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, de Joël Dicker

    Construction remarquable. Ecriture transparente sans aucune aspérité pour que rien ne freine la lecture. Dans un français comme déjà traduit de l'américain. Tellement de retournements que cela m'a rappelé une série de tonneaux jadis effectués comme au ralenti dans une auto sortie de la route (on attend que ça s'arrête). L'idée plutôt basse que le narrateur se fait de la littérature semble intégralement empruntée à l'auteur, ce qui est cohérent. Ce roman est un psychotrope puissant, qui par bonheur vous hâte vers sa fin. Bref, un très bon livre de plage, parfait pour les gens qui n'aiment pas vraiment lire.

     

    28 mai 2026

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  • La Joie, de Georges Bernanos

    J'ai traversé La Joie à grande vitesse. D'abord en me demandant si je l'avais déjà lu... ne m'étant pas attendu à retrouver certains des personnages de L'Imposture.
    Il ne reste apparemment plus rien (ou si peu) du monde d'avant la première guerre mondiale dont parle Bernanos en 1929. A plusieurs moments je me suis dit qu'un personnage de La Recherche aurait pu prendre place là, dans cette campagne, un marquis de Norpois, par exemple. Après réflexion, notre monde a considérablement métastasé l'abbé Cénabre, après qu'il lui a ôté sa soutane : cet imposteur officie désormais partout, justice, médias, affaires, etc. — mais au fond n'était-ce pas déjà le cas ? Le monde alors n'aurait changé que ses costumes (ses habits faisant moines), et quelques colifichets technologiques...

    Il n'y a pas deux semaines que j'ai terminé le roman que je serais déjà incapable de mettre mes souvenirs en conformité avec le déroulé chronologique original. Peut-être m'a-t-il impressionné au-delà de ce que j'en peux savoir, même si, pour le dire crument, je ne crois pas à sa sainte, Chantal de Clergerie, ni sans doute à sa sainteté (à moins que ce ne soit cette présence plus appuyée, cette façon de se mettre à dos violemment tout le monde justement parce qu'on n'offre pas de faille, parce qu'on offre aucune raison de se mettre à dos qui que ce soit dans les ordinaires proportions d'hypocrisie qui font la norme. La fin atroce pourrait plaider en ce sens.). A moins que la sainteté (je divague) ne soit étonnamment rétroactive : c'est parce que son action, si ordinaire soit-elle, a provoqué cette mort affreuse, que la sainteté se met en quelque sorte à rayonner à rebours. Mais je m'égare : la sainteté est presque ici sociale, on répute ainsi Chantal de son vivant et cette réputation sociale est une admiration feinte, hautement hypocrite, qui donne ou peut donner le goût du meurtre. (On a sérieusement dû bassiner Bernanos  avec l'idée qu'il serait un Dostoïevski français pour qu'il nomme un des bas protagonistes Fiodor, me suis-je dit en passant.)

    Malgré mes réserves, dont la plupart demeurent admiratives, j'ai compris dès le deuxième chapitre de la première partie, à la page 43 exactement de ma vieille édition, de quoi parlait ce livre, et sans doute tout l'œuvre romanesque de Bernanos :

    « Ce pressentiment du péché, de ses dégradations, de sa misère, restait vague, indéterminé, parce qu'il faut la déchirante expérience de l'admiration ou de l'amitié déçue, pour nous livrer le secret tragique du mal, mettre à nu son ressort caché, cette hypocrisie fondamentale, non des attitudes, mais des intentions, qui fait de la vie de beaucoup d'hommes un drame hideux dont ils ont eux-mêmes perdu la clef, un prodige de duperie et d'artifice, une mort vivante. »

    Je répète : « [...] livrer le secret tragique du mal, mettre à nu son ressort caché, cette hypocrisie fondamentale, non des attitudes, mais des intentions, qui fait de la vie de beaucoup d'hommes un drame hideux dont ils ont eux-mêmes perdu la clef, un prodige de duperie et d'artifice, une mort vivante. »


    24 mai 2026

     

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  • La Chute, d'Albert Camus

    « J'ai vécu ma vie entière sous un double signe et mes actions les plus graves ont souvent été celles où j'étais le moins engagé. »

    Je ne sais pas pourquoi j'ai pris La Chute dans la bibliothèque. Après Radiguet et Jerusalmy, je cherchais sans doute un autre livre bref. J'avais lu La Chute en Terminale, je crois. 1988 ou 1989. Etais-je allé au bout ? Peut-être bien. Dans les années qui suivirent, je crois me souvenir en avoir relu plusieurs fois le début ; au moins le début. 

    Ainsi me suis-je trouvé, plus de trente après, et l'eau ayant coulé sous les ponts (c'est le cas de le dire), en terrain immédiatement familier. Ce livre m'avait marqué et je ne le savais plus ; mieux (ou pire), il avait sans doute contribué à me former. (Cela fit une lecture étonnée, étonnante.) A me former comme lecteur, à me former comme traître plus probablement — ou pour rester modeste un peu, à me former à guetter en soi-même la propension à trahir, dont nul, je crois, ne peut se considérer prémuni. Cette lecture de jeunesse, mal faite, aurait-elle pu me placer sous le signe de la duplicité, au lieu de m'en éloigner ? Aussi détestable, retors et manipulateur que fût (et soit) Jean-Baptiste Clamence, et malgré cela, ne m'étais-je pas identifié à lui par moments ? (L'humour m'a surpris ; je ne me souvenais pas que Clamence pût être drôle, surtout au début d'ailleurs, quand il faut plaire.) 
    L'intelligence plaît ; que la duplicité accommode fort bien — c'est malin.

    « J'ai toujours trouvé la misogynie vulgaire et sotte, et presque toutes les femmes que j'ai connues, je les ai jugées meilleures que moi. Cependant, les plaçant si haut, je les ai utilisées plus souvent que servies. Comment s'y retrouver ? »

    A la fin de ma lecture de ce bref récit (roman?), qui est la version personnelle de Camus, en quelque sorte la réécriture, des Carnets du sous-sol de Dostoïevski, je suis arrivé à l'hypothèse que le personnage n'a parlé qu'à lui-même, et depuis le début, qu'il est seul, peut-être pas même à Amsterdam, que le bar Mexico-City n'existe pas. Aucun des livres prétendument circulaires de la littérature (le plus redoutable étant Finnegans Wake),n'a jamais produit cette envie irrésistible de le relire immédiatement (ce à quoi pourtant appellerait en droit cette circularité). Jean-Baptiste Clamence me semblait être son propre Tyler Durden, et sinon lui, le précurseur discret du méphistophélesque personnage du Fight Club de Palahniuk. (L'hypothèse solipsiste demeure irréfragable.)

    « Comme, à l'état de veille, et pour peu qu'on se connaisse, on n'aperçoit pas de raisons valables pour que l'immortalité soit conférée à un singe salace, il faut bien se procurer des succédanés de cette immortalité. »

    J'ai donc recommencé ma lecture (je suis certes arrivé à l'âge où l'on relit, mais les livres ne sont jamais pour moi ce qu'on nomme objet d'étude, n'étant pas assez idiot pour avoir fait universitaire), mais ma vie professionnelle a fait que j'avais un peu moins de temps pour lire et que, lorsque je reprenais le livre, j'avais peine à savoir si ce que je lisais suivait ou précédait ce dont je me souvenais (car le souvenir de la suite était presque aussi frais que le souvenir de ce qui précédait) : je me suis donc en quelque sorte perdu dans les cercles concentriques de l'enfer clamencien (camusien?) et le narrateur me semblait une pseudo-déité pascalienne de la trahison, dont le centre était partout et la circonférence nulle part.

    « Sur l'innocence morte, les juges pullulent. »

    Le traître est intelligent, très, et sa technique redoutable du juge-pénitent est parfaitement au point, qui consiste à s'accuser soi-même de crimes réels (ou non, d'ailleurs) pour s'autoriser à condamner les autres :
    « Voyez-vous, il ne suffit pas de s'accuser pour s'innocenter, ou sinon je serais un pur agneau. Il faut s'accuser d'une certaine manière, qu'il m'a fallu beaucoup de temps pour mettre au point, et que je n'ai pas découverte avant de m'être trouvé dans l'abandon le plus complet. »
    Judas fait la morale ; il tient le crachoir.


    24 mai 2026

  • Les obus jouaient à pigeon vole, de Raphaël Jerusalmy

    « Je suis venu ici pour écrire. »
    De Jerusalmy j'avais lu, peu après sa sortie en 2013, La Confrérie des chasseurs de livres, qui prêtait à François Villon une vie d'agent secret en Terre Sainte après sa disparition « officielle ». Je crois qu'aimant beaucoup Villon, j'aurais préféré conserver le mien, ou plus exactement, s'agissant de ce qu'il est devenu après qu'on n'a plus eu de ses nouvelles, les miens. On perd trop, parfois, à choisir entre les possibles. Ceci explique peut-être pourquoi mon souvenir de lecture est si vague, alors que le livre m'avait plu, et que je l'avais terminé.
    J'aime également beaucoup Apollinaire et je me suis plusieurs fois promené plusieurs mois avec un exemplaire des Calligrammes dans la poche. J'appréhendais donc un peu de lire Les obus jouaient à pigeon vole.
    Ce titre est d'ailleurs emprunté au poète, à une lettre-poème de guerre inédite jusqu'à ce que Fata Morgana la publie en 2014. « Les obus ma parole jouaient à pigeon vole ». Ma parole.

    « Apollinaire n'a aucunement l'intention de mourir jeune, dans les feux du combat. »
    Avec des phrases sèches dans des chapitres courts égrenant à rebours les vingt-quatre dernières heures d'Apollinaire avant sa blessure à la tête le 17 mars 1916, Jerusalmy tient son pari qui est, je crois, de dire quelque chose de ce qui lie guerre et poésie, et pas seulement au sens où la seconde pourrait parler de la première, ce qu'on sait depuis L'Iliade. Il s'agit plutôt d'aller chercher au cœur de la guerre (muse malsaine) quelque chose comme l'acte poétique même, sans lendemain. Et de le rapporter.

    « Picabia et Duchamp étaient partis à New York. D'autres avaient fui vers l'Espagne ou la Suisse. Lui, il s'était jeté à corps perdu dans la bataille. Et il y avait entraîné avec lui la poésie. Depuis, il n'avait pas cessé un moment de créer. Pendant que les hommes étaient occupés à détruire. »
     
    « S'il a appris quelque chose ici, c'est de ne rien remettre au lendemain. »

    « Tu veux juste écrire un poème. Parce qu'il fait si beau, aujourd'hui. »
     
    Jerusalmy tient son récit bref, entrecoupant chaque heure avant l'impact de citations du poète, dans une grande économie de personnages ; on ne croise, en surplus du sous-lieutenant Gui de Kostrowitzky (Apollinaire), dit Cointreau-whisky, que quelques hommes des tranchées, rebaptisés (à la gnôle) Trouillebleu, Dontacte, Ubu, Jojo la Fanfare (au si triste destin), et puis Moncapitaine ; en dehors, Cocteau, Picasso, et Braque et Reverdy de plus loin. Les femmes ? Peu, finalement. Madeleine, un peu, à laquelle il écrit. Et puis il y a, dans la tranchée d'en face, Günter, un boche, un spartakiste aussi, qui règle son tir...

    Une anecdote. Apollinaire, qui parle allemand, interroge un prisonnier, un pauvre bougre que la faim a fait sortir de sa tranchée.
    « Lui aussi, au début, il a été soupçonné d'être espion. Avec son patronyme qui finit en zky et son Whilelm. Sans compter qu'Apollinaris, ça faisait tout de même très nom de code. Tout laissait à penser qu'il était agent secret. Pas de domicile fixe. De profession digne de ce nom. De paternité légale. Un mode de vie décousu. Un long séjour outre-Rhin. De soi-disant poèmes pas du tout rédigés en clair. Dont Apollinaire a eu la bêtise d'admettre qu'ils contenaient des messages subliminaux. Du coup, deux hommes de la sûreté ont été nommés pour les décrypter. Sans toutefois y parvenir. »
    Ces décryptages par la sûreté des poèmes d'Apollinaire laissent rêveur. Merveilleux si c'est vrai, encor mieux si c'est faux. Il faudrait inventer ces décryptages, s'ils n'existent pas.
     
    Une dernière citation, pour l'humour. Le capitaine au poète :
    « — Dites-moi, Kostrowitzky. Ecrire, ça vous rapporte ?
    — Plus que lire, en tout cas. »
     
     
    27 avril 2026

  • Le Bal du comte d'Orgel, de Raymond Radiguet

    Je n'avais jamais lu Radiguet, mort à vingt ans en 1923.
    Le bal du comte d'Orgel est un roman bref, rapide, précis, marqué par le grand siècle dans la prose et par le romantisme pour le reste.
    « On peut dire que les idées de François sur l'amour étaient toutes faites. Mais parce que c'est lui qui les avait faites, il les croyait sur mesure. Il ne savait pas qu'il ne se les était coupées que sur des sentiments sans vigueur. »
    Si les salons d'aristocrates oisifs, rentiers ont disparu, l'analyse des mouvements et des incompréhensions du cœur demeure d'une limpidité extraordinaire (le cadre considérablement plus resserré que celui de Proust semble produire un effet loupe).
    René Girard n'aura doute eu qu'à s'y baisser.
    « Nous sommes attirés par ce qui nous flatte, de quelque façon que ce soit. Or François admirait le comte. Son admiration allait avant tout à l'homme capable d'être aimé d'une Mahaut. En retour, Orgel éprouvait sans le savoir, pour François, un peu de cette reconnaissance que l'on éprouve envers qui nous porte envie. »
    « "Il n'y a personne à Paris", se répétait-il. Et son injustice le reprenait : "Tout à l'heure, je leur annoncerai mon propre départ." Il imitait ces enfants qui croient se venger, et ne punissent qu'eux-mêmes. »
    La fin du roman, dont tout annonce qu'elle devrait être terrible, et qui ne l'est pas, ou presque pas, ne se comprend au fond que parce qu'un des fils du roman n'est jamais vraiment tiré par Radiguet, puisque l'on ne pouvait sans doute pas de son temps mettre plus en avant telle amour homosexuelle (et qui n'est pas cependant la seule, d'échapper en grande part aux protagonistes mêmes (ce qui est un peu drôle)).
     
     
    27 avril 2026

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