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Livre

  • Auto-da-fé, d'Elias Canetti

    Je ne m'étais pas attendu, en commençant l'unique roman d'Elias Canetti, composé en allemand au tout début des années 1930, et portant le titre d'Auto-da-fé (le titre original est Die Blendung, soit l'éblouissement ou l'aveuglement), à ce qu'il soit si drôle, si sombrement drôle. Personne n'y comprend jamais personne, tout dialogue est un malentendu, source lui-même d'autres incompréhensions et malentendus et générateur d'actes de plus en plus improbables et délirants.
    (Je me suis dit à plusieurs reprises qu'un tel livre ne pourrait pas être publié aujourd'hui, parce qu'il est trop gros, trop lent, trop précis, trop drôle et trop monstrueux — mais pas assez réaliste ; et que personne, pas même une victime, s'il en est, n'y est à son avantage.)
    Le professeur Pierre Kien est une sorte d'Immanuel Kant donquichottisé, ne vivant que pour (et par) sa bibliothèque (il voudrait à toute force que la réalité soit le double fiable et fidèle du savoir contenu dans les livres, et qui, en quelque sorte, ne souffre pas vérification), flanqué bientôt d'une dulcinée macabre, Thérèse, qui ne pense que testament et héritage, puis d'un nain difforme et juif, vivant au bordel (le Ciel Etoilé) et qui se voudrait volontiers champion du monde d'échecs. 
    Le livre se tient très loin de la satire politique avouée et peut difficilement être considéré comme une métaphore de la montée du nazisme. La parabole est plus large, et plus universelle : elle se prête à un nombre considérable de lectures. Le crime, une myriade de crimes, doit jaillir toujours de cette incompréhension fondamentale entre les êtres, incompréhension que les protagonistes, cultivés ou non, infirmes ou pas, ne soupçonnent d'ailleurs jamais, tout occupés qu'ils sont à s'inventer une personnalité qui leur plairait un peu, jusque dans la noirceur, et à avoir raison, par principe, même quand ils pourraient s'avouer ne rien entendre au sujet dont ils parlent.
    La fausse connaissance de Kien, désarrimée de toute pratique, est une machine à naufrager, à échouer, à basculer dans le crime et l'hallucination permanente, et à tout le moins dans le plus pur mépris des hommes. Le roman brosse un portrait à charge de l'être humain, singe grimaçant, ne comprenant rien de ce qu'il dit ou croit dire, prêt toujours à justifier le crime le plus crapuleux, et cela que la brute s'allie au savant ou à l'esclave révolté. À la fin, le titre français (et international) l'inqiue, la bibliothèque brûle ; et il semble bien que tous les protagonistes, tous, soient coupables — quoiqu'un seul d'entre eux soit factuellement l'incendiaire.

    24 juillet 2026

    Elias Canetti, Auto-da-fé, traduit de l'allemand par Paule Arhex, Gallimard 

  • Dramaturgie de Leo Strauss

    Ne commençons pas par remarquer que l'édition en Tel Gallimard de cet ouvrage « de » Leo Strauss, La Renaissance du rationalisme politique classique, (en réalité une sélection d'essais colligés par Thomas L. Pangle et ordonnés en parties et chapitres, aux fins avoués de faire découvrir l'auteur. Mais tout de même.), a tout bonnement fait sauter les trois quarts des notes (sans que la pagination en soit affectée). 
    Le plan est en somme celui-ci : 1. le relativisme moderne débouche dans le nihilisme, 2. les Grecs (on respire) et la tension actes-paroles, 3. le Moyen-Âge et la tension (fructueuse) raison-révélation.
    Je me placerai dans ce court billet, très licencieusement sans doute, au moment de dire quelques mots du plus grand lecteur du siècle précédent, sous le patronage paradoxal d'Isidore Ducasse :
    « Pour savoir les choses, il ne faut pas en savoir le détail. »

    La partie centrale du livre analyse les tensions existant entre poésie, histoire et philosophie. Entendons-nous, il sera question de Thucydide (ce qui est cohérent), Aristophane (pour la poésie, ce qui est merveilleux de mon point de vue, mais assez gonflé d'un point de vue philologique. Il y avait d'autres prétendants un peu plus évidents à la haute poésie, mais à la différence de l'inventeur de la violente comédie politique, ils n'avaient pas personnellement dialogué avec Socrate), Socrate pour la philosophie (c'est-à-dire en réalité et au premier chef Platon, au second Xénophon).
    Pour aller très vite, et casser le morceau, mais ne dire ici que ce qui est commun à ces trois disciplines de l'esprit tient en une phrase : « La sagesse ne peut pas être dite. » Wisdom cannot be said.
    Thucydide est l'historien qui, de ce point de vue, non seulement rapporte les discours tenus (et pas seulement les actes) mais les réécrit afin qu'ils soient plus vrais que les vrais ; et que leurs liens avec les intentions cachées et les actions qui s'en sont suivies puissent apparaître à l'attentif lecteur.
     « Les actes sans les discours sont dénués de sens ou au mieux complètement ambigus. Mais les discours apportent une ambiguïté qui leur est propre. La lumière que les discours projettent sur les actes n'est pas la lumière de la vérité. Mais cette déformation fait partie de la réalité. Elle est une partie de la vérité. »
    Le poète, quant à lui, semble assez vite placé en infériorité devant le philosophe : il a l'air de n'épargner rien ni personne (il faut remarquer encore que cela, qui est vrai pour Aristophane, ne le serait pas pour Sophocle) mais il se peut que par le même type de jeu entre ce qui est dit (et ce qui ne l'est pas) et les actions des personnages, les choses, là aussi, soient plus complexes qu'il n'y paraissait au premier abord. Et Strauss, en plusieurs temps, de rapprocher le poète du philosophe (mais il s'agit d'un poète dont on contesterait aujourd'hui qu'il en soit un, caricatures grossières et tombereaux d'ordures obligent, et un philosophe qui ne procède pas par traités et sait que l'enseignement oral est le plus important).
    « Dans la mesure où le poète imite les êtres humains, il crée des personnages contradictoires, et de cette manière — de cette manière — il se contredit lui-même en ne sachant pas lequel des propos contradictoires est le vrai ou le faux. Le philosophe continue jusqu'à s'identifier au poète. En d'autres termes, le poète ne se contredit pas vraiment. Il parle de manière ambiguë en incarnant des personnages contradictoires de telle manière qu'on ne puisse savoir lequel — s'il en est un — de ses personnages se rapproche le plus de ce que lui pense. »
    « La philosophie de Platon est incompatible avec la forme du traité. Elle s'exprime sous la forme du dialogue, d'une sorte de drame, d'une imitation. Non seulement le sujet de la poésie est identique à celui de la partie fondamentale de la philosophie de Platon, mais encore le traitement est fondamentalement de même nature dans les deux cas. Ni le dialogue platonicien ni l'œuvre poétique n'est autonome ; tous deux sont assujettis, tous deux servent à conduire l'homme à la compréhension de l'âme humaine. »

    Quant au philosophe, peut-être Platon davantage que Socrate (qui est un personnage), il ne dit pas expressément la vérité (laquelle sans doute n'est pas plus dicible que la sagesse), quand il y accéderait... L'art délicat du dialogue (et celui, qui ne l'est pas moins, de la lecture) permet à Strauss d'affirmer que La République a seulement l'air de faire ce qu'elle fait (décrire par le menu la Cité idéale), puisque la Cité qu'elle décrit n'est pas possible dans la réalité. Leo Strauss, avec son calme et ses méandres, attaque au démonte-penu la légende du Platon voulant tenir les poètes éloignés de la Cité (mais Aristophane est quand même beaucoup moins abruti que le rhapsode Ion).
    Si le dialogue platonicien est une forme d'art particulière, en quelque sorte post-dramatique (mais pas au sens des théoriciens allemands plus ou moins contemporains), qui permet d'indiquer la sagesse sans la dire (ce qui n'équivaut pas à la taire, non), on pourrait se demander s'il est une raison pour laquelle Strauss ne la pratique pas. La réponse est peut-être dans la tension entre ces pôles voisins (si j'ose dire) de l'historien, du poète et du philosophe. 

    (Leurs parcours de la sphère germanique vers l'anglo-saxonne, à la même époque dangereuse exactement, m'a toujours fait rêver qu'un poète (ou allez, un philosophe, mais un poète serait plus à même de se foutre aussi de la gueule des deux) écrive un dialogue fictif de la rencontre imaginaire entre Wittgenstein et Strauss, qui, à ma connaissance, superbement ou non, se sont ignorés.)


    16 juillet 2026

    Leo Strauss, La renaissance du rationalisme politique classique, conférences et essais réunis par Thomas L. Pangle, traduction de Pierre Guglielmina, ed. Gallimard, coll. Tel.

  • L'heure des prédateurs, de Giuliano da Empoli

    Après le succès de sa compilation d'anecdotes sur Poutine (et son adaptation cinématographique), Giuliano da Empoli est revenu en 2025 avec L'heure des prédateurs, annonçant prophétiquement ce que chacun a déjà compris en une véritable débauche d'enfoncements de portes absentes.
    La thèse est simple : les prédateurs sont de retour, qu'ils soient politiques (Trump, Mohammed Ben Salmane, Milei, Bukele, Xi) ou seigneurs de la technologie (Musk, Zuckerberg, Le Cun, Schmidt, Altman) et les gentils sociaux-démocrates, parce qu'ils sont soucieux d'édicter et de respecter des règles, seront vaincus par ceux-là qui n'en ont cure et préfèrent agir et surprendre que réfléchir. C'est le retour de César Borgia.
    Voilà de quoi, n'est-ce pas ?, se mettre tous les médias dans la poche. Une telle expertise épate, de recouper exactement le discours obligatoire en cours. Ce petit livre, d'ailleurs, est une succession de brefs chapitres qui pourraient être d'excellents articles peu profonds de la presse écrite. L'ensemble est écrit en français normatif standard ne demandant pas d'effort de lecture, avec parfois quelques paragraphes flottants qu'on a sans doute omis de supprimer. Une impressionnante démonstration de faiblesse.
    On notera que la naufrageante social-démocratie, à laquelle l'auteur est fier d'appartenir (le bonhomme a écrit des textes çà et là, et même fréquenté les coursives de l'ONU, c'est dire, et se présente comme un « scribe aztèque »), n'a aucun sombre envers : nul Guantanamo, nul entre-soi d'élite mondialisée, aucun mépris des peuples et de leurs aspirations, aucune organisation occulte à la Epstein ; pas même de soucis migratoires ni de conflit israélo-palestinien (trop clivant pour le lectorat ?) ; tout au plus Obama a-t-il fricoté avec Google pour remporter sa seconde élection, et Kissinger, bon, Kissinger...
    Le saupoudrage de citations littéraires est cependant très réussi et crée une perspective historique en trompe-l'œil. En vérité on vous le dit, par le Machiavel du Prince et le Malaparte de Technique du coup d'État, les méchants sont de retour. Et ce n'est, « au fond, qu'un retour à la normale. »
    Mais alors, pourquoi « l'heure » des prédateurs, et non, « le temps », « le retour », que sais-je encore ? Le titre aussi serait-il mal choisi, avec son pauvre optimisme latent (déformation professionnelle) ?

    24 juillet 2026

     

    Giuliano da Empoli, L'heure des prédateurs, Gallimard 2025, Folio 2026. (On notera que l'horrible illustration de couverture est parfaitement assortie au bouquin.)

  • Ma vie jusqu'à la tienne, de Frédéric Dieu

    Le poète Frédéric Dieu a perdu son fils Isaïe le 1er février 2025. Ma vie jusqu'à la tienne, un poème en huit parties, a paru, dit l'éditeur, le 21 janvier 2026.
    La publication pourrait être indécente, la lecture indiscrète. Non. Aucune exhibition. C'est à autre chose que le lecteur est convié, je dirais, à un mystère (dont le sens médiéval serait renouvelé), peut-être à un miracle.
    Pour une fois je ne me suis pas demandé ce qui pouvait bien faire dire à l'auteur qu'il était question de poème. La prose est serrée, précise, tendue, avec sa ponctuation propre : elle dit. Elle part du fait terrible et s'élève.

    Ne pouvant ni écrire une critique ni ne rien dire, je publie les notes, telles quelles, comme elles me sont venues sur un morceau d'enveloppe postale déchirée, à la seconde, puis à la troisième lecture.

    L'économie de Dieu, mystère
    Isaïe. La mort du fils (I). Cri. Cri carcéral. Mort (aussi, en lui-même) du père.
    Dire non au jour qui vient. Écho de Job. L'omniabsence. (II)
    Plusieurs tombeaux (III), terre et ventre. Fermeture de la chambre d'étudiant. Où ? ici et l'ailleurs. Écho de Péguy ?
    Isaïe. Bonheur d'être son père. Rire et joie. Mais jambes et nuque raides (du père). À genoux. (IV)
    Bascule à V : le fils marche en avant.
    (Opération de foi, comme opération de pensée ?) Disparition (VI) de la séparation. [illisibles, 4 mots]
    Miracle à VII, §3 : Impensable impossible joie. Ne peut venir de moi.
    VIII. Écho d'Apollinaire. Grand large. Et la fin, Aller t'aimant jusqu'à l'épuisement du temps.

    À quel moment le dialogue a-t-il repris ? Peut-être n'avait-il pas cessé vraiment.

    15 juillet 2026

    Frédéric Dieu, Ma vie jusqu'à la tienne, ed. de Corlevour, 2026

  • Le Guide du voyageur galactique, de Douglas Adams

    J'avais un compte à régler avec Douglas Adams, un compte quantique. L'an dernier (fin 2024, début 2025), j'ai écrit en guise de chapitre de mon Livre En Cours (LEC) un court faux traité philosophique qui a pour titre « Attractor-42 ». Je ne dirais pas pourquoi ici. Je n'avais jamais entendu parler de Douglas Adams, mon presque homonyme, ni du Guide du voyageur galactique. C'est en voyant sur internet une publicité pour un ticheurte ou le 42 se trouvait à l'intersection se trouvait à l'intersection des ensembles Life, Universe et Everything que mon attention fut attirée. Un tapotage gougueulisant (laissons le mot recherche tranquille) m'amena fissa au Guide de Douglas Adams et à sa trilogie en cinq tomes (oui) qui est peut-être pour le XXe siècle l'équivalent de ce que furent les œuvres de Swift ou Carroll (j'ai dit peut-être).
    La juste échelle est donnée tout de suite : À la nécessité de détruire immédiatement la maison du pauvre Arthur Dent parce qu'elle se trouve sur le tracé d'une déviation, répond immédiatement celle de détruire la Terre elle-même pour des raisons intergalactiques similaires ; de sorte qu'à la fin du chapitre premier, cette planète a disparu, bon débarras.
    Il est amusant de noter au passage que la réaction des french pseudo-philosophes à l'avènement de l'IA a été parodiée par avance en 1979 par un écrivain anglais (qui se prenait beaucoup moins au sérieux, j'imagine, qu'Onfray ou Enthoven).
    Dans le Guide du voyageur galactique, 42 est la réponse que trouve, après sept millions et demi d'années de recherche, l'ordinateur Pensées Profondes à la Question Fondamentale de la Vie, de l'Univers et du Reste ; mais au moment que paraît cette réponse, personne ne sait plus quelle était exactement ladite Question Fondamentale. 


    12 juillet 2026

  • L'apostolat du knout, de Ladislas Reymont

    Ladislas Reymont, l'auteur de la grande fresque des saisons des Paysans, prix Nobel de littérature 1924, écrit en 1905 ce reportage poignant sur « la Terre de Chelm » (titre original de l'ouvrage) racontant les persécutions dont avaient été victimes les Polonais uniates de la part de l'Église orthodoxe et de la Russie : il s'était très longtemps agi de les faire disparaître, par la conversion si possible, même et surtout forcée, et autrement sinon. À la dureté ordinaire de la vie paysanne de l'est de l'Europe s'ajoute ici de devoir se cacher pour pratiquer (fût-ce de loin en loin) sa religion, et souvent même pour ne pas être forcé de pratiquer celle que l'ennemi (comment dire autrement ?) veut imposer à toute force, en commençant par exemple par arracher aux mères leurs enfants afin de les baptiser dans le culte orthodoxe...

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  • Combat de nègre et de chiens, de Bernard-Marie Koltès

    Livre acheté en 1992 (édition de 1989), qui coûtait 65F. Relu presque 35 ans après.
    C'est une pièce plutôt bonne, avec cette chose souvent étonnante chez Koltès : l'action se passe dans un temps très restreint (ici, une nuit) et il semble pourtant qu'elle se déploie très lentement (comme si, finalement, les gens dans cette action tendue n'avaient pas tant de choses à se dire et, presque, s'offraient le luxe d'un bavardage bref et révélateur). 
    Avec les recul des années, on voit nettement ce que Koltès doit à Genet (au théâtre de Genet). Une structure solide et classique, soutenue par un emploi assez personnel de la prose (et du point-virgule), au service de ce qui dut paraître en son temps assez à contre-courant des opinions ordinairement admises. (C'est presque l'exact contraire d'Aristophane, politiquement réactionnaire et révolutionnaire dans la forme.) 
    Koltès a le privilège en quelque sorte d'ouvrir notre époque culturelle d'idéologie théâtrale (mais il est évidemment plus difficile de l'ouvrir que d'en être le énième rabâcheur sans talent), qui veut, pour aller outrancièrement vite, que le Noir ait toujours raison (et soit bon) et que le Blanc ait tort (et soit méchant) : mais cette chose idéologique colore surtout le titre, où, de fait, (la pièce, hors les gardes noirs qui émettent bruits et sifflements inquiétants, compte quatre personnages parlants, trois Blancs et un Noir) les Blancs sont identifiés à des chiens, même s'il est aussi question d'un chien dans la pièce, un vrai, ouah ouah ; le génie de Koltès est que cette grossièreté idéologique n'empêche en rien la poésie. Il faut le dire.
    Si Koltès a pourtant soin de préciser que sa pièce « ne parle pas, en tout cas, de l'Afrique et des Noirs — [il n'est] pas un auteur africain —, elle ne raconte ni le néocolonialisme ni la question raciale. Elle n'émet certainement aucun avis », c'est bien parce que par-dessus tout ce qui précède, Koltès est un poète dramatique, et que le théâtre se trouve au-dessus des opinions (quelles qu'elles soient, puisqu'il est assuré que nous ne nous en départons jamais vraiment).
    Le chantier de Blancs au cœur de l'Afrique, et dans lequel un Noir (Alboury) a pénétré qui vient rechercher le corps de son frère, tient à la fois comme situation coloniale explicite et, comme le dit Koltès lui-même, de métaphore de la France (à vaudeville intégrée) : cette double situation fonctionne assez bien, permettant des lectures différentes et peut-être même diamétralement opposées — sur lesquelles je ne m'attarde pas, le goût des polémiques m'étant passé depuis lurette.
    L'ingénieur raciste devenu fou et meurtrier, Cal, est à peine couvert et de plus en plus lâché par Horn, lequel est « marié » à l'entreprise qu'il essaie (impuissamment) de tromper avec Léone qu'il a fait venir exprès de Pigalle, laquelle Léone se trouve tomber presque immédiatement amoureuse d'un Alboury qui n'en a cure, puisqu'il veut récupérer le corps de son frère.
    J'aime beaucoup l'emploi que Koltès fait des didascalies ; elles appartiennent de plein droit à l'œuvre même (la résolution complète de la pièce tient en une longue didascalie détaillée), ont leur poétique propre et ne devraient jamais être négligées (il semble bien que les metteurs en scène n'aient pas du tout compris que leur mépris des didascalies et par conséquent de la situation dramatique des œuvres avait ouvert le temps de leur éviction, qui a commencé : les acteurs feront aussi bien n'importe quoi, et pour moins cher). 

    4 juillet 2026

  • Angiomes, de Frédérick Houdaer

    Trouvé il y a un mois dans un bac de livres à un euro et acheté quand même (parce que le gars sur Facebook a l'air sympathique) ; lu hier en une grosse demi-heure.

    Les petites notations de Frédérick Houdaer ne sont pas tout à fait inintéressantes, même si la raison pour laquelle ces petites proses ont été déponctuées et démajusculées puis ventilées sur la page me demeure inaccessible (c'est souvent le cas).

    On apprendra peu de choses sur l'auteur (sinon qu'il est allé au Québec et que parfois des femmes le quittent) et vraiment rien sur la vie. Il y a tout de même deux ou trois pages qui forcent le sourire (Le sort d'une femme au XXIe siècle m'a même fait rire), ce qui dans un prétendu « recueil de poèmes » est très supérieur à la moyenne, et certaines choses sans intérêt qui m'ont intéressées (Toujours elle), parfois parce qu'elles avaient le bon goût de me rappeler d'autres écrits d'excellents auteurs (Ask to dust
    ).

    Houdaer a de l'humour, ce qui n'est pas désagréable, ne se prend pas top au sérieux, ce qui est lucide (et plutôt rare), est sous influence culturelle amerloque relative (6,5 points sur 10 estimés). Je revends le bouquin deux euros (sans le port).

    PS : Ce que je pense de cette vilaine « critique » tient dans cette phrase d'Houdaer qui aurait été plus jolie en prose :
       la poignée de terre que jette un zombie
       sur un autre zombie
       est aussi fertile
       que le goudron brûlant répandu sur la route

     

    28 juin 2026

     

     

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  • Les Temps sauvages, de Joseph Kessel

    « Alors m'est revenu à la mémoire un ancien, très ancien dicton russe, ou proverbe, ou bout de chanson. C'était une fille perdue qui parlait.
    — Aime-moi noire, disait-elle à un homme. Blanche, tout le monde m'aimerait.
    »

    Je n'ai jamais lu Kessel. Les Temps sauvages est son dernier récit, publié en 1975. L'action se passe cinquante-cinq ans plus tôt, en 1918 et 1919, aux vingt ans de l'auteur. Le livre est court, en trois parties. La première raconte la fin de la guerre, où Kessel sert comme aviateur. Il décide, à cause de ses origines russes, de se porter volontaire pour une mission en Russie ; laquelle n'a déjà plus d'objet quand elle commence, puisqu'il embarque pour New York le 11 novembre 1918 (les avions d'ailleurs n'arriveront jamais à Vladivostok). La traversée des USA où les aviateurs français sont fêtés où qu'ils aillent ressemble à une longue gueule de bois bon enfant, dans un pays en paix qui s'apprête d'ailleurs à voter la Prohibition. Puis on part pour Vladivostok, « Seigneur de l'Orient », titre de la seconde partie. Ce n'est pas certes la guerre mais ce n'est pas du tout la paix. Tout est pourri de corruption, sauf les Tchèques ; et la mort est omniprésente, avec ses trains de cadavres empilés stationnés là pour jamais, la violence la plus folle rôde et tel lieutenant cosaque défigure de son fouet le colonel qui lui fait reproche de l'usage qu'il vient d'en faire sur un homme (il n'y aura pas de sanctions, on le sait). Il n'y a rien d'autre à faire la nuit que ne pas dormir et boire, boire encore, à L'Aquarium. Dans la troisième partie, « Aime-moi noire », il y a l'insaisissable Léna, amoureuse abandonnée là par un officier, devenue putain de seize ans à la voix tragique, que Kessel aime peut-être, ou qu'il déteste, de ne rien pouvoir pour elle, pas même la soigner ; reste à boire encore, puis partir. A vingt et un ans. Je ne sais pas si c'est un livre initiatique, puisqu'on ne se remet pas de l'épreuve. Du tout. 

    25 juin 2026

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  • Mission Sarajevo, de Gérard de Villiers

    Lu dans le ouiquenne. Acheté 1 € pour voir ce que disait du conflit ayant inauguré en 1991 notre ère européenne (conflit qui est aussi celui, très difficilement compréhensible alors, de mes 20 ans) le toujours très bien renseigné Gérard de Villiers, le plus souvent écrivant en direct, du point de vue de la CIA.
    Le souvenir d'une guerre d'un degré certain de barbarie (dans lequel aucun des belligérants ex-yougoslaves n'a rien à envier aux autres) est en quelque sorte « vérifié » dès le premier chapitre. (Évidemment, il faut ensuite se fader ce pauvre Malko qui tourne à une sodomie toutes les trente pages, avec des créatures improbables qui n'ont le plus souvent pas d'autre fonction fondamentale (si j'ose dire, et la snipeuse exceptée) que de recevoir en elles Son Altesse Sodomissime.)
    Notons que le livre est écrit en 1993, et qu'il reste presque trois ans encore de siège à Sarajevo, six ans avant que la Serbie ne soit bombardée par l'OTAN, huit ans avant que ce conflit de dix ans ne s'achève...

    Gérard de Villiers est vraiment renseigné et sa description de la ville de Sarajevo assiégée fonctionne. Ce qui est remarquable, à le lire en 2026, c'est le nombre et l'importance des Iraniens que l'on rencontre dans le livre. (Il y a bien aussi un iconoclaste Ukrainien de la Forpronu, mais le voisinage géographique et la présence abracadabrante du Bidule onusien le rendent plus attendu.)
    La politique iranienne selon Villiers consiste à inciter fortement, violemment, la Bosnie musulmane (également soutenue par les USA, ce qui fait que le président Izetbegović a des conseillers aux visées diamétralement opposées, conflit interne qui manque de disperser les couilles du cher Malko dans le sanguinaire potage en cours) à se muer en République islamique : et pour cela, on pratique sans vergogne la politique du pire : plus sera grand le nombre de musulmans qui crèveront dans Sarajevo, plus leurs frères rejetteront l'Occident et se tourneront vers le fondamentalisme.
    Pendant ce temps, notre supplétif autrichien de la CIA, SAS, cherche des missiles Stingers US malencontreusement égarés là (ils avaient antécédemment vendus aux Afghans luttant contre la Russie encore soviétique), et de la destruction desquels dépend, ainsi que l'a décidé un George Bush (père) en campagne électorale, la reprise du pont humanitaire (car les Américains sont plus gentils que les Iraniens).


    17 juin 2026

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