Politique
-
Marcel Aymé est devant nous
Quand j'ai appris il y a quelques mois que Nicolas Sarkozy avait été condamné pour le financement libyen de sa campagne électorale de 2007, j'ai tout de suite imaginé Marcel Aymé écrivant dans quelques Passe-muraille de notre temps (qui n'a rien à voir, non, non, avec 1941), l'obligation de remonter toutes horloges numériques jusqu'à l'élection pour cinq ans (période après laquelle nous pourrions rejoindre 2026) de Ségolène Royal. Afin que dans l'Histoire ou ce qu'il en reste le frauduleux quinquennat de M. Sarkozy soit justement remplacé par celui de Mme Royal.Mais c'est quand j'ai entendu hier ou ce matin, le très mesuré Jean-Luc Mélenchon annoncer, avec un grand sérieux apparent, sa volonté jdanovienne de "nationaliser le temps" s'il était élu, que j'ai su que Marcel Aymé était de retour, qu'il avait, depuis le Ciel (supposons-le pour l'anecdote), pris discrètement le contrôle de la réalité ; et que nous ne vivions tous dans une de ses nouvelles.15 juillet 2026Lien permanent Catégories : Politique -
Leçon de ténèbres, Ionesco prophétique
Nous voyons bien, soixante-quinze ans après qu'elle a été écrite, que la pièce d'Eugène Ionesco ne contenait rien d'absurde, comme le répètent pavloviennement des palanquées de crétiniseurs stipendiés.
La Leçon est une pièce d'une immense clarté, dont la prophétie se déploie sous nos yeux aveuglés.
Fabriquer des crétins, pour reprendre l'expression de Brighelli, n'était pas un but : c'était un moyen.
Le but caché, que Ionesco seul révèle, est de les massacrer.
De les violer et de les massacrer.
Métaphoriquement d'abord, mais pas seulement.
Et cette jubilation macabre éclaire notre époque.
Il me semble assister à un grand festin éclairé a giorno
[...] Qui aurait dit qu'on pût à ce point être anthropophage (1)
Le grand massacre a commencé.
Je ne suis pas certain d'en voir jamais la fin.
(1) Apollinaire, Les Calligrammes, « Merveille de la guerre »30 janvier 2026
Lien permanent Catégories : Livre, Politique -
Double inconstance
Il y a les pièces ouvertement didactiques et expérimentales de Marivaux, comme L'Île des esclaves où les rapports des maîtres et des valets s'inversent, ou comme La Dispute où l'on pratique des expériences d'observation sur des êtres humains élevés en captivité ; et puis les pièces de comédie, de divertissement sain à proprement parler, dont la plus célèbre est sans doute Le Jeu de l'amour et du hasard, où deux personnages promis l'un à l'autre, et qui ne connaissent pas, inversent d'eux-mêmes leurs rôles avec leurs servants. Et puis, il y a La double inconstance dont Anouilh dit qu'elle est terrible (cela me fait penser qu'on pourrait presque classifier les pièces de Marivaux comme Anouilh avait rangé les siennes, en pièces roses, noires, grinçantes, etc.).
1. Arlequin et Silvia s'aiment.
2. Le Prince s'est épris de Silvia et Flaminia (qui travaille pour le Prince) s'engage à séparer Silvia d'Arlequin.
3. A la fin, Silvia et le Prince s'aiment ; Arlequin et Flaminia s'aiment.
Ces deux inconstances donneront elles le jour à quatre constances ? Nous ne le saurons pas, car la pièce est finie. (Mais je suppose que oui, car les relations dans les deux nouveaux couples sont beaucoup moins égalitaires et de plain pied : le Prince domine dans le premier, et Flaminia dans le second. A mois qu'à l'inverse, d'être trop inégalitaires, elles s'effondrent. On ne sait pas et je crois que la vie n'a rien à foutre de ces plates considérations idéoplusoumoinslogiques.)
12 septembre 2025Lien permanent Catégories : Livre, Politique -
Le précurseur inconnu de Dada (2012)
Extrait de La Fin du Monde (prologue), texte écrit en 2012 :
Vous connaissez DADA ? Vous savez, ces poèmes qui ne veulent rien dire, bon c’est sympa deux secondes mais au-delà on se fait chier. Vous savez, des suites de mots qu’ont rien à foutre ensemble et qu’on a pour ça foutus ensemble, juste après l’absurdité des boucheries 14-18.
Eh bien, DADA a un grand précurseur. Un inconnu total.
Auteur d’un grand poème en 17 points.
Il s’appelle Jérôme Marie Champion de Cicé mais personne ne le connaît.
Son poème en revanche est très célèbre. Surtout son titre. Il a colonisé le monde entier, ravagé des civilisations complètes et grande est sa puissance !
Il est de fait la supériorité DADA de notre civilisation. Il est très DADA par son idiotie technique sous-jacente et sa répétitivité sans comique ; il dit en gros :
Tous les hommes
Ont droit
A tel machin abstrait
Sauf s’ils n’y ont pas droitEt ça se décline
Tous les hommes
Ont aussi droit
A tel aut’ machin abstrait
Sauf si que nonC’est une logique DADA très séduisante et tout le monde y trouve son compte
Certains disentVoilà vous l’avez votre machin abstrait bande de peuple
Et les autres répondent
Tu rigoles on n’en a pas assez
Alors les autres disent
Mais on ne peut pas faire plus c’est vrai les gens
Et puis les autres y redisent
Ah mais oh nous on veut plus de plus
Et votre machin abstrait
D’abord c’est même pas l’ vraiAlors les autres y disent
C’est ça plains-toi et tiens vas-y fais encore un pas de plus et je te transforme en guacamole
Alors les aut’ défois y foncent
Et çui qui gagne (on s’en fout lequel) alors y ditVoilà ça y est maintenant
On l’a
Le machin abstraitEt puis bien sûr après, un peu plus tard ça recommence
Et ça c’est formidable, merci Jérôme Marie Champion de Cicé. Ah oui, qui c’était ce type, en vrai ?C’était un petiot gars nobliau que la noblesse n’aimait guère et que Louis XVI en 1789, juste après la Nuit du 4 août abolissant les privilèges, avait nommé Garde des Sceaux – et puis alors il a écrit, un peu aidé par les copains
Cette très pratique pour tousDéclaration des droits de l’homme et du citoyen
17 points votés un à un par la toute neuve Assemblée
Et tous ensemble promulgués par le Roi de France himself
Et puis quoi ? Ah oui, Jérôme Marie Champion de Cicé, en même temps, il était archevêque de Bordeaux – alors, c’est pas DADA tout ça ? Hue !Lien permanent Catégories : Politique -
Deux cons (tiers inclus)
Certains dialogues de Platon, c'est connu, sont de véritables pièces de théâtre. Dans les plus courts, je tiens Ion et Eutyphron pour deux des plus drôles. Ce n'est pas seulement parce que ces deux baudruches, le rhapsode et le prêtre, se font copieusement massacrer par Socrate. Non, c'est surtout parce qu'ils sont tous deux cons, mais alors merveilleusement cons. Ce sont des cons mieux qu'on en rêve. Ils sont encore mieux que ceux qui passent à la télé tous les jours. Ils seraient indifféremment ou presque acteur et journaliste, ou humoriste et philosophe. Quand j'avais lu Ion, il y a quelques années, j'avais eu l'idée d'en faire une adaptation libre ; je m'en étais ouvert à un collègue, qui peu après a eu exactement la même idée et l'a réalisée. Une idée semblable m'est venue à la relecture, récemment, d'Eutyphron. Mais ce dont j'aurais le plus envie, ce n'est pas d'adapter l'un ou l'autre des deux petits livres de Platon, mais de faire se rencontrer ces deux personnages-là, véritables Bouvard et Pécuchet de la Grèce Antique. Le titre pourrait être tout simplement :
Deux cons.
Avec un point à la fin, contre l'usage typographique.
26 février 2025Lien permanent Catégories : Livre, Machine, Politique