« J'ai perdu le compte des jours depuis que j'ai fui les horreurs de la forteresse folle de Vasco Miranda, à Benengeli, le village des montagnes d'Andalousie ; j'ai fui la mort sous le couvert de la nuit et j'ai laissé un message cloué sur la porte. Et depuis lors, sur mon chemin de faim, de chaleur et de brume, il y a eu des paquets de feuilles griffonnées, des balancements de marteau et les cris brefs de deux clous de deux pouces de long. Il y a longtemps, lorsque j'étais encore vert, ma bien-aimée me dit tendrement : « Ô, toi, Maure, étrange homme noir, débordant toujours de thèses sans jamais une porte d'église pour les clouer. » »
On est saisi, dès la première page, par la puissance poétique baroque de la langue de Rushdie et l'on embarque pour 400 grandes pages. Ce dont il faut savoir gré à la traductrice Danielle Marais, deux fois courageuse, une fois pour s'attaquer à un tel pavé, une seconde fois parce que traduire Rushdie est réellement dangereux.
Le roman (1995), dont les cinq sixièmes se déroulent en Inde, retrace plusieurs générations de Gama, probables descendants de Vasco et folle famille catholique des comptoirs portugais, qui vivent du négoce international du poivre et des épices. A mesure que l'on s'approche du narrateur (surnommé le Maure), né en 1957, la folie croît. L'Inde devient indépendante et les affaires de la famille Gama, devenue Zogoiby, le peintre Aurora dans sa quinzième année ayant séduit le modeste employé juif de plus de trente ans Abraham Zogoiby, prennent une expansion colossale, mondiale, traitant en guise de nouvelles épices (et en surplus des anciennes) de la drogue (fourguée dans du talc pour bébé), des putes, de super-ordinateurs volés au Japon, et peut-même de bombes atomiques à vendre à quelque secte musulmane. Tout cela sans s'éloigner jamais du monde de l'art, car tout baigne dans la peinture (le titre du roman est celui d'une toile de la mère du narrateur). La mondialisation est avant tout une mafieusisation généralisée, une jonctions de l'aristocratie et de la plus basse plèbe, une fusion de la finance et du crime ; et tant pis pour les gosses, qui devront suivre, bon an mal an, les voies tracées par leurs anciens ; et les creuser encore...
Ceux qui refusent cet état de fait peuvent se radicaliser dans des puritanismes, des fanatismes séculiers traditionnels des Indes (où le brassage religieux est grand), d'ailleurs non moins antagonistes et meurtriers...
Et une des questions que pose le roman, sans y répondre d'ailleurs, ce n'est pas une thèse à la con, est celle de savoir si la corruption est ou non la seule force capable d'endiguer ou de vaincre le fanatisme. Faites vos jeux. De toute façon, plus rien n'ira.
Rien n'arrête les personnages, il faut dire, ni les passages à tabac, ni les meurtres et les prisons, ni les parricides... ni le meurtre de masse. Et le roman est pourtant saturé d'amour. Il faut que tout avance, sans cesse, jusqu'à ce que le lecteur harassé découvre pourquoi soudain le narrateur s'est mis à écrire (et ce n'est pas par amour de la littérature).
Un personnage féminin tard venu, japonais, ayant pris connaissance du manuscrit, résumera parfaitement les choses : « Est-ce que vous n'auriez pas pu simplement... vous calmer ? » Et si ce n'était que cela ? Les hommes ne sont pas calmes, ils sont ravagés de désirs et de haines et d'actions et pour ne rien arranger, ils comprennent tout de travers, et pas même nécessairement ce qui les arrange. (Pascal ne concluait pas si différemment.)
L'impression terrible, finalement, est que tout est deux fois vivant, deux fois trop (comme le narrateur, condamné à vivre deux fois trop vite), l'une par ce que Rushdie raconte, l'autre par la manière à la fois rapide, burlesque et détaillée dont il le raconte ; l'impression en creux, pour le lecteur de 2026 que je suis (30 ans après la publication), est que l'Europe, allons, la France au moins, et sa littérature sont deux fois mortes, ou tout du moins poussives, agonisantes et pudibondes, attendant sagement une extrême-onction qui ne viendra même pas ! De pauvres petites histoires platement rédigées par des écrivains qui se chient dessus et doivent prouver leur bon encartement au Paridelkino local.
25 avril 2026