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rushdie

  • Un dimanche ensoleillé

    C'est un dimanche ensoleillé, chaud.
    Dans la fraîcheur de la maison, je cherche un livre à lire.
    J'ai terminé la veille au soir Le Couteau de Salman Rushdie. 
    Je cherche un livre court.

    D'abord, en début d'après-midi, j'ai pris Orient de Pius Servien. 
    1942. Avec C'est un des recueils de poèmes auxquels je reviens régulièrement.
    C'est d'une très grande beauté. 
    Servien est oublié.
    Quand je pense à ce qu'on nous dit être de la poésie...

    Ensuite, dans le recueil Paysages de l'âme d'Hugo von Hofmannsthal, j'ai lu, pour la première fois dans la traduction de Charles Du Bos, la Lettre de Lord Chandos.
    C'est toujours aussi étonnant. Le projet de l'auteur semble tourner en chemin, et peut-être est-ce qui donne à ce texte son éclat singulier.

    Au début de la soirée, la température ayant un peu baissé, je me suis installé dehors et j'ai relu pour la énième fois la vingtaine de pages intitulées « La Persécution et l'Art d'écrire » dans le livre de Leo Strauss intitulé La Persécution et l'Art d'écrire, traduit par Olivier Sedeyn.
    Il devrait aller de soi que l'art d'écrire demande un art de lire.

    Ces trois œuvres ont pour point commun d'être belles et courtes. Elles se sont réunies pour la première fois en une après-midi de printemps accablante de chaleur. La probabilité qu'un autre lecteur ait jamais lu ces trois textes dans la même journée est sans doute très infime.



    28 mai 2026

  • Le Couteau, de Salman Rushdie

    Rushdie est une force qui va.
    L'attentat (une quinzaine de coups de couteau) dont il fut victime en 2022, à 75 ans, l'a ramené un temps à redevenir l'auteur des Versets sataniques ; et il écrit Le Couteau précisément afin que ce temps, cet entre-temps, passe et surtout se termine.

    « La question se pose (et on n'a pas manqué de me la poser depuis l'attaque) : ai-je eu tort d'adopter cette nouvelle vie insouciante ? Avec le recul n'aurais-je pas dû être plus prudent, moins ouvert, plus conscient du danger caché dans l'ombre ? M'étais-je construit un monde d'illusions pour découvrir, deux décennies plus tard, à quel point j'avais été naïf ? Est-ce que je m'étais, pour ainsi dire, livré au couteau ?
    En d'autres termes, comme bien des gens l'ont dit dès le début : était-ce ma faute ?
    Pour être absolument sincère, les premiers jours dans ce service de traumatologie d'érié, alors que j'étais faible et déprimé, je me posais moi-même la question. Mais quand j'ai repris des forces physiques et mentales, c'est une analyse que j'ai rejetée catégoriquement. »
    Il y a Rushdie et il y a nous, Occidentaux à la pensée en bouillie. Le dernier paragraphe ci-dessus dit aussi combien nous sommes faibles et déprimés ; et qu'il nous faut reprendre des forces physiques et mentales.

    À la violence, il veut répondre par l'art ; et par l'amour. Et il le fait.
    Son épouse, la poète Rachel Eliza Griffiths, l'accompagne au jour le jour, surmonte et aplanit les difficultés ; sa famille, sa sœur et ses enfants, le soutiennent. Il se reconstruit. De l'homme qui a tenté de le tuer et qui a bien failli y parvenir, il ne sera finalement que peu question, sauf dans un dialogue imaginaire tout à fait remarquable. Il ne cède pas à la haine. (Elle doit pourtant le tenter fortement, parfois.)
    Le Couteau est une manière d'apostille (que l'auteur se serait volontiers dispensé d'écrire) à son autobiographie Joseph Anton et le plus grand mérite de ce court livre est encore de rappeler, avec son inimitable talent de conteur, que l'essentiel de son œuvre se trouve dans ses romans (une des grandes forces de l'auteur est d'avoir jamais laissé la fatwa iranienne de1988 entrer jamais dans ses romans. Vade retro, en somme).



    28 mai 2026

     

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  • Le dernier soupir du Maure, de Salman Rushdie

    « J'ai perdu le compte des jours depuis que j'ai fui les horreurs de la forteresse folle de Vasco Miranda, à Benengeli, le village des montagnes d'Andalousie ; j'ai fui la mort sous le couvert de la nuit et j'ai laissé un message cloué sur la porte. Et depuis lors, sur mon chemin de faim, de chaleur et de brume, il y a eu des paquets de feuilles griffonnées, des balancements de marteau et les cris brefs de deux clous de deux pouces de long. Il y a longtemps, lorsque j'étais encore vert, ma bien-aimée me dit tendrement : « Ô, toi, Maure, étrange homme noir, débordant toujours de thèses sans jamais une porte d'église pour les clouer. » »
    On est saisi, dès la première page, par la puissance poétique baroque de la langue de Rushdie et l'on embarque pour 400 grandes pages. Ce dont il faut savoir gré à la traductrice Danielle Marais, deux fois courageuse, une fois pour s'attaquer à un tel pavé, une seconde fois parce que traduire Rushdie est réellement dangereux.
    Le roman (1995), dont les cinq sixièmes se déroulent en Inde, retrace plusieurs générations de Gama, probables descendants de Vasco et folle famille catholique des comptoirs portugais, qui vivent du négoce international du poivre et des épices. A mesure que l'on s'approche du narrateur (surnommé le Maure), né en 1957, la folie croît. L'Inde devient indépendante et les affaires de la famille Gama, devenue Zogoiby, le peintre Aurora dans sa quinzième année ayant séduit le modeste employé juif de plus de trente ans Abraham Zogoiby, prennent une expansion colossale, mondiale, traitant en guise de nouvelles épices (et en surplus des anciennes) de la drogue (fourguée dans du talc pour bébé), des putes, de super-ordinateurs volés au Japon, et peut-même de bombes atomiques à vendre à quelque secte musulmane. Tout cela sans s'éloigner jamais du monde de l'art, car tout baigne dans la peinture (le titre du roman est celui d'une toile de la mère du narrateur). La mondialisation est avant tout une mafieusisation généralisée, une jonctions de l'aristocratie et de la plus basse plèbe, une fusion de la finance et du crime ; et tant pis pour les gosses, qui devront suivre, bon an mal an, les voies tracées par leurs anciens ; et les creuser encore...
    Ceux qui refusent cet état de fait peuvent se radicaliser dans des puritanismes, des fanatismes séculiers traditionnels des Indes (où le brassage religieux est grand), d'ailleurs non moins antagonistes et meurtriers...
    Et une des questions que pose le roman, sans y répondre d'ailleurs, ce n'est pas une thèse à la con, est celle de savoir si la corruption est ou non la seule force capable d'endiguer ou de vaincre le fanatisme. Faites vos jeux. De toute façon, plus rien n'ira.
    Rien n'arrête les personnages, il faut dire, ni les passages à tabac, ni les meurtres et les prisons, ni les parricides... ni le meurtre de masse. Et le roman est pourtant saturé d'amour. Il faut que tout avance, sans cesse, jusqu'à ce que le lecteur harassé découvre pourquoi soudain le narrateur s'est mis à écrire (et ce n'est pas par amour de la littérature).
    Un personnage féminin tard venu, japonais, ayant pris connaissance du manuscrit, résumera parfaitement les choses : « Est-ce que vous n'auriez pas pu simplement... vous calmer ? » Et si ce n'était que cela ? Les hommes ne sont pas calmes, ils sont ravagés de désirs et de haines et d'actions et pour ne rien arranger, ils comprennent tout de travers, et pas même nécessairement ce qui les arrange. (Pascal ne concluait pas si différemment.)
    L'impression terrible, finalement, est que tout est deux fois vivant, deux fois trop (comme le narrateur, condamné à vivre deux fois trop vite), l'une par ce que Rushdie raconte, l'autre par la manière à la fois rapide, burlesque et détaillée dont il le raconte ; l'impression en creux, pour le lecteur de 2026 que je suis (30 ans après la publication), est que l'Europe, allons, la France au moins, et sa littérature sont deux fois mortes, ou tout du moins poussives, agonisantes et pudibondes, attendant sagement une extrême-onction qui ne viendra même pas ! De pauvres petites histoires platement rédigées par des écrivains qui se chient dessus et doivent prouver leur bon encartement au Paridelkino local.
     
    25 avril 2026

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  • Le Carré contre le Carré

    A Pierre Paté (en souvenir d'une conversation)***

    Il m'a toujours semblé qu'il y avait deux périodes (au moins) dans la production romanesque de John le Carré. 
    Une période de la Guerre froide où le monde est complexe, la morale ambivalente, la langue riche (la période qui culmine avec la trilogie de Karla : La Taupe, Comme un collégien, Les gens de Smiley) à laquelle a succédé, après la Guerre froide aussi, une période en quelque sorte où le Carré se doit à son public (succès oblige, au moins depuis, disons, la Constance du jardinier) et raconte un monde apparemment aussi complexe, mais avec une morale plus évidente (et un peu plus démagogique), et une langue simplifiée, lisible donc par les générations moins cultivées.  Le Carré a quelque peu perdu à gagner tant. Il est tout de même resté intéressant, mais par comparaison.

    (Le portrait que fait de lui Salman Rushdie dans sa magnifique autobiographie Joseph Anton peut être compris comme allant dans ce sens également. Le Carré attaque et critique les puissants qu'il est convenu de pouvoir attaquer et critiquer, mais se couche mollement devant ceux qui ne se laissent pas critiquer sans recourir en retour à la plus grande violence (les islamistes, par exemple).)

    20 juillet 2024

    *** Ajout du 30 septembre 2024



  • Rushdie sur l'art de raconter

    « Dans le Kerala il put voir un conteur réputé exercer son art. Ce qui était intéressant dans sa façon de faire, c'était qu'il procédait à l'inverse de toutes les règles. «Commence au commencement » avait conseillé le Roi de cœur au Lapin Blanc tout ému dans les Aventures d'Alice au pays des merveilles. « Et continue jusqu'à la fin et arrête-toi. » Ainsi fallait-il raconter les histoires selon tous les rois de cœur qui avaient établi les règles, et pourtant ce n'est pas ainsi que cela se passait dans ce théâtre en plein air du Kerala. Le conteur mêlait les histoires les unes aux autres, se lançait dans de fréquentes digressions loin du récit principal, faisait des blagues, chantait des chansons, faisait le lien entre son histoire politique et les récits anciens, donnait dans des apartés personnels et, dans l'ensemble, faisait tout de travers. Et pourtant le public ne se levait pour quitter le théâtre écœuré. Bien au contraire, il hurlait de rire, pleurait de désespoir et restait assis au bord de son siège jusqu'à la fin. Se comportait-il ainsi en dépit des jongleries compliquées du conteur ou à cause d'elles ? Et si cette manière pyrotechnique de raconter était en fait plus captivante que la version préconisée par le Roi de cœur, si le récit oral, la plus ancienne des formes narratives, avait survécu justement parce qu'il avait adopté la complexité et l'espièglerie et rejeté la forme linéaire ? »

    Salman Rushdie, Joseph Anton, traduit de l'anglais par Gérard Meudal, Plon 2012

    30 novembre 2024