J'ai traversé La Joie à grande vitesse. D'abord en me demandant si je l'avais déjà lu... ne m'étant pas attendu à retrouver certains des personnages de L'Imposture.
Il ne reste apparemment plus rien (ou si peu) du monde d'avant la première guerre mondiale dont parle Bernanos en 1929. A plusieurs moments je me suis dit qu'un personnage de La Recherche aurait pu prendre place là, dans cette campagne, un marquis de Norpois, par exemple. Après réflexion, notre monde a considérablement métastasé l'abbé Cénabre, après qu'il lui a ôté sa soutane : cet imposteur officie désormais partout, justice, médias, affaires, etc. — mais au fond n'était-ce pas déjà le cas ? Le monde alors n'aurait changé que ses costumes (ses habits faisant moines), et quelques colifichets technologiques...
Il n'y a pas deux semaines que j'ai terminé le roman que je serais déjà incapable de mettre mes souvenirs en conformité avec le déroulé chronologique original. Peut-être m'a-t-il impressionné au-delà de ce que j'en peux savoir, même si, pour le dire crument, je ne crois pas à sa sainte, Chantal de Clergerie, ni sans doute à sa sainteté (à moins que ce ne soit cette présence plus appuyée, cette façon de se mettre à dos violemment tout le monde justement parce qu'on n'offre pas de faille, parce qu'on offre aucune raison de se mettre à dos qui que ce soit dans les ordinaires proportions d'hypocrisie qui font la norme. La fin atroce pourrait plaider en ce sens.). A moins que la sainteté (je divague) ne soit étonnamment rétroactive : c'est parce que son action, si ordinaire soit-elle, a provoqué cette mort affreuse, que la sainteté se met en quelque sorte à rayonner à rebours. Mais je m'égare : la sainteté est presque ici sociale, on répute ainsi Chantal de son vivant et cette réputation sociale est une admiration feinte, hautement hypocrite, qui donne ou peut donner le goût du meurtre. (On a sérieusement dû bassiner Bernanos avec l'idée qu'il serait un Dostoïevski français pour qu'il nomme un des bas protagonistes Fiodor, me suis-je dit en passant.)
Malgré mes réserves, dont la plupart demeurent admiratives, j'ai compris dès le deuxième chapitre de la première partie, à la page 43 exactement de ma vieille édition, de quoi parlait ce livre, et sans doute tout l'œuvre romanesque de Bernanos :
« Ce pressentiment du péché, de ses dégradations, de sa misère, restait vague, indéterminé, parce qu'il faut la déchirante expérience de l'admiration ou de l'amitié déçue, pour nous livrer le secret tragique du mal, mettre à nu son ressort caché, cette hypocrisie fondamentale, non des attitudes, mais des intentions, qui fait de la vie de beaucoup d'hommes un drame hideux dont ils ont eux-mêmes perdu la clef, un prodige de duperie et d'artifice, une mort vivante. »
Je répète : « [...] livrer le secret tragique du mal, mettre à nu son ressort caché, cette hypocrisie fondamentale, non des attitudes, mais des intentions, qui fait de la vie de beaucoup d'hommes un drame hideux dont ils ont eux-mêmes perdu la clef, un prodige de duperie et d'artifice, une mort vivante. »
24 mai 2026