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  • Qu'est-ce que la littérature ? de Charles Du Bos

    C'est une excellente question, presque jamais posée, et à laquelle il est rarement répondu. Je commençais à me la poser, quand l'ouvrage m'est tombé dans les mains. Du Bos (dont je ne connaissais que l'introduction aux traductions qu'il avait supervisées d'Hugo von Hofmannsthal, récemment rééditées aux éditions de La Coopérative par le vaillant Jean-Yves Masson), à la fin de sa vie, en 1938, s'attelle à y répondre précisément, ce qui est plus que méritoire, en quatre conférences.
    Il faut signaler ici, afin d'écarter les lecteurs à préjugés, que l'auteur est catholique (depuis 1927) et qu'il s'adresse en l'espèce en anglais (le livre sera traduit par son épouse) à un public de professeurs américains et catholiques. L'originalité de la réponse tient à ce que les barreaux de l'échelle menant à la littérature (et à son sens) sont faits d'extraits de poèmes pour la plupart écrits en anglais (Keats et Shelley en tête) et de quelques écrivains français (Joubert surtout, Proust un peu, Claudel sur la fin, dont l'auteur dit en somme qu'il est, devant Pascal, la plus haute réponse humaine que la France puisse fournir en regard de Shakespeare) et de Goethe ; ce qui autorise la question de savoir si s'adressant à un public français et peut-être point seulement catholique, la réponse (visant le même point, évidemment) eût emprunté la même échelle de citations.
    (À un moment de ma lecture, j'ai craint que Du Bos ne construise son échelle à partir de matériaux composites allant dans le sens de sa démonstration, citations empruntées çà et là, pour ainsi dire hors contexte, mais sa rigueur, sa cohérence et son honnêteté me sont ensuite clairement apparues ; et je crois pour finir qu'il aurait utilisé la même échelle exactement, et les mêmes citations, devant un autre public, à ce moment de sa vie.) 
    Les quatre conférences ont des titres à la fois simples et extraordinairement complexes : « La littérature et l'âme », « la littérature et la lumière», « la littérature et la beauté » et « la littérature et le Verbe ». N'étant pas un critique littéraire (seul point commun que j'ai avec ceux qui pensent l'être), je me contenterai ici de donner le point de départ de ces conférences, et chacun dès lors, s'il est arrivé jusqu'ici, saura bien s'il y peut être intéressé. Du Bos dit que la question Qu'est-ce que la littérature ? n'a de sens qu'à être précédée de celle-ci : Qu'est-ce que la vie ? 
    « Il nous faut nous concentrer sur ce point central qui touche le cœur même de notre sujet et répéter, avec une force accrue, que pour tous ceux qui n'ont pas encore reçu le don de la foi, la définition de la vie donnée par Keats est la seule véritable réponse à l'interrogation de Shelley : « Mais alors qu'est-ce que la vie ? » « La vie est la vallée où se façonnent les âmes, » et j'estime que s'il est de bonne volonté, tout homme, toute femme, tout jeune homme et toute jeune fille aujourd'hui comme hier et comme demain peut vivre de cette définition et en vivre noblement. »
    L'ascension peut commencer.


    5 août 2026

    Charles Du Bos, Qu'est-ce que la littérature ? Plon 1945

  • La Joie, de Georges Bernanos

    J'ai traversé La Joie à grande vitesse. D'abord en me demandant si je l'avais déjà lu... ne m'étant pas attendu à retrouver certains des personnages de L'Imposture.
    Il ne reste apparemment plus rien (ou si peu) du monde d'avant la première guerre mondiale dont parle Bernanos en 1929. A plusieurs moments je me suis dit qu'un personnage de La Recherche aurait pu prendre place là, dans cette campagne, un marquis de Norpois, par exemple. Après réflexion, notre monde a considérablement métastasé l'abbé Cénabre, après qu'il lui a ôté sa soutane : cet imposteur officie désormais partout, justice, médias, affaires, etc. — mais au fond n'était-ce pas déjà le cas ? Le monde alors n'aurait changé que ses costumes (ses habits faisant moines), et quelques colifichets technologiques...

    Il n'y a pas deux semaines que j'ai terminé le roman que je serais déjà incapable de mettre mes souvenirs en conformité avec le déroulé chronologique original. Peut-être m'a-t-il impressionné au-delà de ce que j'en peux savoir, même si, pour le dire crument, je ne crois pas à sa sainte, Chantal de Clergerie, ni sans doute à sa sainteté (à moins que ce ne soit cette présence plus appuyée, cette façon de se mettre à dos violemment tout le monde justement parce qu'on n'offre pas de faille, parce qu'on offre aucune raison de se mettre à dos qui que ce soit dans les ordinaires proportions d'hypocrisie qui font la norme. La fin atroce pourrait plaider en ce sens.). A moins que la sainteté (je divague) ne soit étonnamment rétroactive : c'est parce que son action, si ordinaire soit-elle, a provoqué cette mort affreuse, que la sainteté se met en quelque sorte à rayonner à rebours. Mais je m'égare : la sainteté est presque ici sociale, on répute ainsi Chantal de son vivant et cette réputation sociale est une admiration feinte, hautement hypocrite, qui donne ou peut donner le goût du meurtre. (On a sérieusement dû bassiner Bernanos  avec l'idée qu'il serait un Dostoïevski français pour qu'il nomme un des bas protagonistes Fiodor, me suis-je dit en passant.)

    Malgré mes réserves, dont la plupart demeurent admiratives, j'ai compris dès le deuxième chapitre de la première partie, à la page 43 exactement de ma vieille édition, de quoi parlait ce livre, et sans doute tout l'œuvre romanesque de Bernanos :

    « Ce pressentiment du péché, de ses dégradations, de sa misère, restait vague, indéterminé, parce qu'il faut la déchirante expérience de l'admiration ou de l'amitié déçue, pour nous livrer le secret tragique du mal, mettre à nu son ressort caché, cette hypocrisie fondamentale, non des attitudes, mais des intentions, qui fait de la vie de beaucoup d'hommes un drame hideux dont ils ont eux-mêmes perdu la clef, un prodige de duperie et d'artifice, une mort vivante. »

    Je répète : « [...] livrer le secret tragique du mal, mettre à nu son ressort caché, cette hypocrisie fondamentale, non des attitudes, mais des intentions, qui fait de la vie de beaucoup d'hommes un drame hideux dont ils ont eux-mêmes perdu la clef, un prodige de duperie et d'artifice, une mort vivante. »


    24 mai 2026

     

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  • Le Bal du comte d'Orgel, de Raymond Radiguet

    Je n'avais jamais lu Radiguet, mort à vingt ans en 1923.
    Le bal du comte d'Orgel est un roman bref, rapide, précis, marqué par le grand siècle dans la prose et par le romantisme pour le reste.
    « On peut dire que les idées de François sur l'amour étaient toutes faites. Mais parce que c'est lui qui les avait faites, il les croyait sur mesure. Il ne savait pas qu'il ne se les était coupées que sur des sentiments sans vigueur. »
    Si les salons d'aristocrates oisifs, rentiers ont disparu, l'analyse des mouvements et des incompréhensions du cœur demeure d'une limpidité extraordinaire (le cadre considérablement plus resserré que celui de Proust semble produire un effet loupe).
    René Girard n'aura doute eu qu'à s'y baisser.
    « Nous sommes attirés par ce qui nous flatte, de quelque façon que ce soit. Or François admirait le comte. Son admiration allait avant tout à l'homme capable d'être aimé d'une Mahaut. En retour, Orgel éprouvait sans le savoir, pour François, un peu de cette reconnaissance que l'on éprouve envers qui nous porte envie. »
    « "Il n'y a personne à Paris", se répétait-il. Et son injustice le reprenait : "Tout à l'heure, je leur annoncerai mon propre départ." Il imitait ces enfants qui croient se venger, et ne punissent qu'eux-mêmes. »
    La fin du roman, dont tout annonce qu'elle devrait être terrible, et qui ne l'est pas, ou presque pas, ne se comprend au fond que parce qu'un des fils du roman n'est jamais vraiment tiré par Radiguet, puisque l'on ne pouvait sans doute pas de son temps mettre plus en avant telle amour homosexuelle (et qui n'est pas cependant la seule, d'échapper en grande part aux protagonistes mêmes (ce qui est un peu drôle)).
     
     
    27 avril 2026

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  • Je déteste les cons...

    Je me souviens avoir vexé bien involontairement un poète (mort depuis) en publiant en guise de « bio » sur ma page FB cette phrase (qui est très accessoirement un alexandrin) :
    « Je déteste les cons qui racontent leur vie. »
    Comprenant que c'est le fait de raconter sa vie qui défin
    it le con (ce qui est à tout le moins discutable, mais au moins très égalitaire), il avait décidé de se vexer, et me l'avait fait savoir (sinon je ne l'eusse point su).
    (On notera que sa mauvaise compréhension de mon mauvais vers le rend performatif. Comprenant que le fait de raconter sa vie est preuve de connerie, et par ailleurs ayant raconté sa vie, il se fit sitôt con, prouvant involontairement que j'avais bien raison (quoi que cela veuille dire). Merci.)
    Comme sa vexation tonitruante et tout à fait mal aimable me semblait davantage une preuve de connerie que le simple fait de raconter sa vie (je vous raconte la mienne, là, notez le), je lui avais répondu d'une de ces répliques que Molière a puisé dans l'ancien peuple de France :
    « Qui se sent morveux, qu'il se mouche. »
    J'aime ramener le calme. (Hum.)
    L'ayant trouvé un peu con et tout à fait dénué d'humour, je n'ai jamais lu la poésie de ce monsieur, qui sans doute aucun racontait sa vie. Bref, il ne suffit pas de raconter sa vulgaire vie pour aussitôt devenir Chateaubriand, Saint-Simon, Proust.

     

    6 janvier 2025

  • Sur *Stella Maris* de Cormac McCarthy

    Je relis Stella Maris.

    Les deux ultimes romans de McCarthy ne se suivent pas mais se font face. C'est une sorte de dispositif.
    Je pense néanmoins qu'il est préférable de lire d'abord le roman de Bobby Western, Le Passager, relativement déroutant déjà, avant d'entrer dans celui d'Alicia Western, Stella Maris, qui est un roman si l'on veut (disons, un roman et quelque chose en plus. Ou autre chose qu'un roman. C'est surtout cela, je crois) parce qu'on y entrera muni déjà de nombre de clés biographiques et chronologiques.
    Le Passager est le roman du physicien défroqué Bobby, homme en fuite, errant parmi les lieux de sa vie dispersée ; Stella Maris, le livre de la mathématicienne défroquée, enfermée de son plein gré dans l'institution donnant son titre marial à l'ouvrage, consiste intégralement dans l'enregistrement (si j'ose dire) des neuf séances d'Alicia, avec le médecin psychiatre Michael Cohen, qui précédèrent son suicide.

    (On peut imaginer par exemple que Bobby Western est aussi intelligent que McCarthy, ce qui est déjà assez impressionnant. Mais Alicia, elle, est beaucoup plus intelligente que l'auteur, et que tout le monde (exceptons Grothendieck, Gödel, Oppenheimer, et Husserl et Platon, si vous voulez, toutes personnes, sauf le dernier, qui ne se sont pas exprimées par la fiction (au sens ordinaire)) ; et ce n'est pas rien de réussir un tel personnage, et de le rendre aussi émouvant. Il se peut ici que la structure dialogique du livre ait été d'un grand secours à l'auteur (mais je n'y reviendrai pas).

    Détour.
    J'aime citer souvent la belle phrase de Guy Debord en son Panégyrique : « Personne, mieux que Shakespeare, n'a su comment se passe la vie. » 
    (Souvent, j'ajoute que nous autres Français, nous avons bien sûr Molière et Balzac. De plus en plus, à force de le relire, je mettrais La Fontaine au-dessus du lot, dans le cadre d'une comparaison à Shakespeare, s'entend).
    Mais ce qu'il faut entendre, dans la phrase de Debord, c'est que ce dont il est question, c'est de savoir comment se passe la vie. Et cette question-là n'est pas seulement littéraire : elle ne concerne pas moins le philosophe, le physicien, le mathématicien, l'historien, l'anthropologue.


    Le seul moyen de considérer Stella Maris seulement comme un roman, c'est de ne pas le lire. Et ça, c'est à la portée de la plupart des gens qui lisent (pour ne rien dire des autres). Ce n'est pas du tout parce qu'il est constitué exclusivement des dialogues, par exemple, que ce n'est pas vraiment un roman (et ce n'est pas du tout non plus du théâtre, même si, comme je l'ai dit, The Sunset Limited conclut une chose et en ouvre une autre: celle-ci).
    Ce n'est pas du tout un événement littéraire hors norme, comme ont pu l'être les apparitions de Dostoïevski en Russie, ou de Proust en France ; c'est un évènement (quelques qualités littéraires qu'il ait par ailleurs) qui est avant tout scripturaire ; qui dépasse aussi complètement toute idée littéraire, ce qui le rapprocherait éventuellement du Proust lu par Marchaisse, à cette différence majeure énorme que McCarthy ne cache pas du tout ce qu'il fait. C'est étalé en plein jour. Et personne ne voit. Et c'est manifestement le pari que fait McCarthy. (Ils lisent ce qu'ils veulent lire ; ils vont donc lire ce qu'ils ont l'habitude de lire, même si certains trouveront l'ensemble un peu bizarre.) Fin de la littérature romanesque. (Tant pis pour ceux qui disent comme des robots que le roman peut tout ingérer, dépasser, etc.)

    Une autre conséquence de tout cela, c'est qu'il va falloir lire ou relire toute l'œuvre de McCarthy à l'aune de Stella Maris. Cormac McCarthy n'est donc pas seulement ce talentueux faiseur de westerns (tiens), ou de romans apocalyptiques (même si La Route est aussi un livre magnifique de la relation père-fils).

    Basta for today.

    29 octobre 2024

     

  • Le repos du logicien

    Comme bien d'autres avant lui, il végéta longtemps dans quelque manuscrit, avant de finir inédit, grignoté par des rats de bibliothèque. « Tombeau d'un Je », Monsieur Hopop


    J'ai parlé ici-même il n'y a pas longtemps du formidable Théorème de Proust, de Thierry Marchaisse, grenade cryptologique jetée dans le champ de la critique proustienne (je tiens l'expression de l'auteur).
    Voici à présent, du même (si ce mot a un sens), 
    Monsieur Hopop. 

    Hopop, donc, c'est en quelque sorte le logicien au repos, amusé de lui-même et de l'absurdité de tout. Il a la légèreté profonde ; la mort fait mine de passer en souriant, et l'amour même a la douleur amortie.
    Il faut dire que ce Hopop est souventefois flanqué d'une Ziche plus ou moins sienne, qui vaut le détour et ne cède en rien au logicien, planquant ses espagnoles sous le joug des terroristes, code dont le pauvre Hopop n'a précisément pas la clé.

    Le nom du cher Hopop, houblonné malgré lui et fantasque à la Gide, prête à sourire, légèreté pulsée d'un petit restant de stress.
    Il semblerait même que les sérieux travaux du logicien Marchaisse sur l'œuvre double de Marcel Proust soient deux fois évoqués (mais j'ai pu en rater), une fois par cette expression : les phases de la consolidation mnésique chez le poussin ; une autre, à l'occasion d'ailleurs d'une erreur dans les principes (ce qui est sans doute plus grave que ça n'en a l'air), par celle-ci : traité sur la protomnèse des poussins. Le poussin vaudrait pour le proustien. Voilà qui semblera peut-être prouster le bouchon un peu trop loin pour les amateurs de sérieux (et qui ne veulent pas savoir (sont-ils bouchés !) de quoi celui-là (le sérieux, pas le bouchon) est fait, en vérité je vous le dis).

    Enfin, comme dit Monsieur Hopop, bernanosant à l'occasion, ce n'est pas toujours évident d'avoir une vie intérieure. Heureusement, après les extraits choisis des carnets dudit Hopop, les « Paraboles en kit » occupant le milieu de l'ouvrage, peuvent aider :
    « Axiome du sujet : Où qu'il aille avec sa tête, son cul suit. » 

    L'ouvrage se clôt sur six fantaisies charmantes, logiques ou grivoises ou parodiant Diderot, dont le magnifique « Koan du petit peintre », qui éclaire tout. Ou pas. Ou presque. Mais qui éclaire. Et qui est clair. Si.

    4 décembre 2024

    Thierry Marchaisse, Monsieur Hopop, éditions Thierry Marchaisse 2024 

  • Le théorème de Proust, de Thierry Marchaisse

    Terre !
    Christophe Colomb

    1 Prédiction

    « … c’est à la cime du particulier qu’éclot le général », écrit Proust à Halévy.
    Je ne connais pas Thierry Marchaisse. Mais il est tranquille, à présent. Il a publié son livre, à ses conditions, dans sa propre maison d’édition. (Qui d’autre l’aurait fait ?) Il sait que c’est un livre important. Sans précédent. Il sait qu’il sera lu. Un jour. Il sait que tout travail universitaire sur Proust verra son livre figurer dans la bibliographie (ce qui n’a aucune espèce d’importance). Il sait que la plupart des gens qui le feront figurer là ne l’auront pas lu, pas vraiment lu, au mieux l’auront survolé (pfiou, la logique). Jusqu’au jour, Dieu sait quand, où quelqu’un le lira. Et mieux encore, s’en servira. Et se plantera (au moins littérairement — je peux expliquer ça, mais je n’ai pas le temps). Il sait que son livre un jour pourra être à l’origine de choses nouvelles et extraordinaires (et de pléthore de pénibles imitations), ce qui en fait au sens propre un livre génial, étant lui aussi tout à fait neuf et extraordinaire.
    Le livre est si dense, excède tant mes capacités, que je suis obligé pour en parler de prendre ce ton par-dessus la jambe, seul susceptible de me mener où je vais.

     

     2 Double vocation

    « Enfin un lecteur qui devine que mon livre est un ouvrage dogmatique et une construction ! » écrit Proust à Rivière en 1914.
    Le théorème de Proust n’est pas un livre, pour une fois, qui a l’air d’avoir été écrit par un descendant de personnages de Proust, en général le sentencieux bâtard d’une Verdurin de compète et d’un Charlus qu’elle aurait un soir d’ivresse un peu forcé. D’ailleurs, à la différence de tant d’autres ouvrages sur La Recherche, auxquels on ne comprend rien si on n’a pas lu Proust, perdu que l’on est dans les entrelacs des relations entre de trop nombreux personnages inconnus, le livre de Marchaisse (synthèse de trente ans de travail et de cinquante ans de lecture de la Recherche), pourrait être tout à fait lisible à qui n’a pas lu de Proust une ligne ; ce qui pourrait même ensuite créer une nouvelle sorte de lecteurs de Proust, qui se croiraient en quelque sorte dispensés de la lecture naïve (comme si cela se pouvait).
    L’auteur tient pour acquis le génie littéraire exceptionnel de Proust et, en quelque sorte, n’y revient pas : son but unique est de montrer, avec les outils de la logique, et eux seuls, que La Recherche est également une démonstration logique cryptée, le mot de démonstration étant de Proust (qui ne s’en explique guère) ; que Proust est en somme deux fois un génie ; d’où le sous-titre de l’ouvrage, à prendre au premier degré et avec le plus grand sérieux : Une cryptanalyse de la Recherche. Par quoi la Recherche n’est pas seulement le livre d’une vocation littéraire, mais d’une vocation double, littéraire et logique.
    Je ne suis pas logicien (ni universitaire ni critique, d’ailleurs) et tiens pour justes tous les raisonnements de l’auteur ; ce qui m’intéresse, ce sont leurs conséquences éventuelles. Je laisse donc tout lecteur intéressé se reporter à ce que Marchaisse établit des idées infiniment fécondes, infiniment puissantes ; et même doublement infinies.

     

    3 Sans entrer dans aucun détail technique

    « […] le décryptage de la démonstration de Proust repose sur l’analyse logique de ses allusions, type de signal complexe qui appartient à la catégorie des « signaux faibles ». » (p. 273)
    « Dès lors, une fois mises de côté toutes les allusions cryptologiques non essentielles de Proust, on s’aperçoit alors qu’il n’en existe en fait que très peu qui soient réellement décisives et, pour ma part, je n’en ai repéré que trois dans toute la Recherche. » (p. 212)
    « Car, en parvenant à être aussi rigoureuse que cryptée, la démonstration proustienne réussit le tour de force de se passer de tout appareil théorique. » (p. 39)
    La clé du Je proustien (des « Je »), décryptée dans son premier chapitre par Marchaisse, lui  est donnée au volume III de la Recherche (Le côté de Guermantes) lorsqu’il est question « de la vocation invisible dont cet ouvrage est l’histoire. » Partant, il s’achemine à prouver que c’est bien le « je » auteur de la Recherche qui dit « je » ici, et non pas son narrateur semi-fictif, qui n’a justement lui encore entrepris aucun ouvrage !

     

    4 Au passage

    « On remarquera que l’on vient de réfuter, au passage, une idée largement reçue, à savoir qu’on ne saurait trouver de véritables démonstrations qu’en mathématiques. Ou tout au plus dans les sciences dites « dures », parce qu’elles sont justement plus ou moins mathématisées. »
    […] « Il en résulte donc bien, plus généralement, que les mathématiques n’ont aucun monopole en matière de démonstration ou de théorème. Car, d’un point de vue logique, l’ensemble des démonstrations mathématiques ne saurait être qu’une partie de l’ensemble des démonstrations possibles. Comme l’ensemble des théorèmes mathématiques ne saurait être qu’une partie de l’ensemble des théorèmes possibles. »
    Au passage, dit Marchaisse. Ben voyons.

     

    5 Théorèmes de Marchaisse

    Les lemmes, axiomes et théorèmes que Marchaisse décrypte de la Recherche n’ont jamais été écrits par Proust, pour l’excellente raison qu’il les a cachés dans son grand œuvre.
    Les théorèmes de Proust sont les théorèmes de Marchaisse.
    Si ces théorèmes de Marchaisse sont vrais, ils sont vrais pour d’autres œuvres que celles de Proust, qu’elles existent ou non à ce jour.
    Le livre de Marchaisse n’est donc pas seulement un livre tourné vers Proust et sa Recherche, au sens où ce qu’il contient donne accès à des connaissances concernant l’œuvre littéraire singulière de Proust et partant, non-transposables à un autre auteur singulier ; c’est également un livre qui quitte Proust et la Recherche, ayant déduit de cette dernière une série de théorèmes valables universellement pour toute œuvre qui serait donc logico-littéraire.
    (La question du pluriel. Marchaisse décrypte neuf théorèmes et intitule son livre Le Théorème de Proust. Ce ne peut être un hasard.)

     

    6 Möbius toi-même

    Les œuvres de Proust antérieures à la Recherche sont ou littéraires ou théoriques et n’auraient presque aucune importance si elles n’avaient été suivies du grand roman ; seule la Recherche, avec l’invention par Proust de son double sujet (lisez Le théorème de Proust, de Thierry Marchaisse), permettra la coexistence en une seule œuvre de deux œuvres, l’une littéraire et obvie, l’autre logique et cryptée, selon le modèle du ruban de Möbius — à la différence toutefois que l’on n’accède à l’œuvre nécessairement par une seule face du ruban, la littéraire, qui oblige à une lecture naïve, le lecteur croyant que le ruban a une seule face (le livre ne se présentant pas physiquement comme un ruban. Je plaisante.)
    « Il se trouve que le premier livre de Proust fut pendant longtemps son seul et unique livre, si longtemps que cela aurait pu aussi bien être le dernier, malade comme il l’était. Proust est resté, en effet, pendant dix-sept ans, « l’auteur de Les Plaisirs et les Jours », puisqu’il a publié ce premier livre à 25 ans (en 1896) et qu’il n’en a pas publié d’autres avant 1913, c’est-à-dire avant le premier volume de la Recherche. »
    Il en va sans doute de même pour les ouvrages précryptanalytiques de Marchaisse consacrés à Proust (de 1990 à 2020), ce que l’auteur laisse entendre dans son Avant-Propos. Il reste à se demander, du coup (car je suis sous le choc), si le livre de Marchaisse, se présentant lui par la face logique du ruban n’a pas une forte dimension littéraire cachée (cryptée ou non).

     

    7  Colombus Marchaisse

    La phrase de Proust à Halévy donnée en exergue à mon premier point peut certainement être retournée (un ruban, après tout…) et l’on peut alors voir éclore le particulier à la cime du général.
    L’auteur n’est sans doute pas sans y penser, à la fin réelle de sa démonstration (juste avant les Annexes) : « Car il y a au moins un certain type d’esprits que la logique de la Recherche ne peut laisser indifférent, à savoir ceux qui sont tournés, comme son auteur, vers la recherche et la création. »
    Et encore, à la même page : « [ …] tous les vieux apprentis créateurs qui partagent l’idéal transgenre de Proust1, et sont donc suffisamment artistes et théoriciens pour être doublement exigeants avec eux-mêmes. Car un tel idéal voue nécessairement tous ses chevaliers servants à expérimenter eux aussi très longuement la stérilité, le doute et l’échec dans leurs « recherches de l’esprit » pascaliennes. »
    Les neuf théorèmes de Marchaisse, après tout, tiennent sur une demi-page. Mais la démonstration logique de l’auteur (les 290 pages du livre) ne serait-elle pas aussi une création littéraire pure ? (Tiens, les Indes…) A moins qu’il ne soit question bien sûr, « d’une œuvre théorique relative à un domaine nouveau. »
     

    Pascal Adam, 30-31 août 2024

    Thierry Marchaisse, Le théorème de Proust, éditions Thierry Marchaisse, 2022

     

     

  • Deux éducations

    Je lis, pour la troisième fois ces dernières années, le De la Tyrannie de Leo Strauss consacré à l'Hiéron, dialogue d'une trentaine de pages de Xénophon. Et comme chaque fois, dans la dernière partie du livre de Strauss, ce passage où apparaissent tout à coup, comme inopinément, deux romanciers, m'épate (oui, m'épate) :

    « Le caractère particulier de l'Hiéron ne se découvre pas à la première lecture, ni même à la dixième, quelle que soit la peine que l'on se donne, si la lecture ne provoque chez le lecteur un changement d'orientation. Ce changement était beaucoup plus facile pour le lecteur du XVIIIème siècle que pour le lecteur moderne qui a été formé par la littérature brutale ou sentimentale des cinq dernières générations. Une deuxième éducation nous est nécessaire pour nous accoutumer à la noble réserve et à la calme grandeur des classiques. Xénophon se bornait à cultiver exclusivement cet aspect des écrits classiques qui est complètement étranger au goût moderne. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit, de nos jours, méprisé ou ignoré. Un critique, inconnu de l'antiquité, qui fut sans nul doute un psychologue perspicace, le jugeait des plus modestes. Les lecteurs modernes qui ont la chance d'avoir une préférence naturelle pour Jane Austen plutôt que pour Dostoïewsky, en particulier, comprennent Xénophon plus aisément que les autres. Pour comprendre Xénophon, il leur suffit de combiner l'amour de la philosophie avec leur préférence naturelle. »

    Le livre de Strauss est publié en 1954. Il dit que la littérature brutale ou sentimentale en vigueur aujourd'hui a débuté voici cinq générations, soit environ 125 ans, c'est-à-dire vers 1820. Il désigne sans doute le mouvement romantique (dont Dostoïevski serait une manière d'avatar russe, extrême et terminal). La remarque de Strauss n'est cependant pas une charge contre cette littérature. L'idéal est donc bien de pouvoir lire Austen et Dostoïevski. 

    Je n'ai pas lu Jane Austen. Mais j'ai lu Marcel Proust. Et si, quoiqu'indigne et quitte à faire râler les cons, je m'amusais à déplacer temporellement et géographiquement les références straussiennes, je dirais volontiers qu'il faut tenir ensemble Proust et Dantec (par exemple). 

    22 janvier 2024

  • Vortex 2

    « Je crois que c'est William Burroughs qui dans un texte à propos de Kerouac, établit ainsi la distinction entre l'Auteur et le Narrateur : le Narrateur est l'espion envoyé par l'Auteur dans le monde que celui-ci est en train de créer. Un écrivain n'est jamais . »

    Dantec, Villa Vortex

     

    PS : Proust ne serait peut-être pas d'accord mais il ne dirait pas le contraire pour autant (à suivre, un de ces quatre, avec Thierry Marchaisse).

    8 janvier 2024

  • 1913

    Georges de La Fuly a publié sur son blog un texte qui parle, entre autres, de Stravinsky et de 1913. Je lui "réponds" ici.

    Cher La Fuly,

    J'ouvre méchamment, pardon, avec une citation de l'informaticien d'Open AI, Ilya Sutskever : "Si vous placez l'intelligence au-dessus de toutes les qualités humaines, vous allez passer un sale moment." Sutskever a publié cette phrase sur X (ex-Twitter) le 7 octobre 2023. Il ne parlait pas (quoi que, soviétique devenu canadien, il ait longuement vécu en Israël) de l'attaque surprise du Hamas, mais de telle avancée proprement effrayante de l'Intelligence Artificielle ; avancée qui a effrayé semble-t-il ses découvreurs mêmes, au point de les faire (brièvement) se demander s'il ne serait pas plus raisonnable de "décélérer". D'ici quelques années, presque tout le travail intellectuel sera automatisé, ceci incluant évidemment "les arts" et "l'écriture". (Cela tombe bien, un quart des 25-35 ans français est titulaire d'un bac+5 dont la plupart sont bidons (espérons que nous pouvons encore excepter les sciences) ; notre pays travaille à aligner une armée mexicaine de péones officiérisés en tenue bigarrée ; mieux, une armée mexicaine de crevards et zombies. Voilà qui est réjouissant : Pour une fois que nous n'avons pas une guerre de retard, c'est que nous en avons douze !)

    Vous avez une fois relevé, mon cher La Fuly, le propos d'une dame toute simple disant à la télévision en 1978 que c'est bon "de vivre sans gêner le voisin". Pas sans être gêné par lui. Non, sans le gêner. C'est émouvant ; c'est émouvant comme l'est votre phrase, son pronom sujet désignant le compositeur Igor Stravinsky : "Il va gentiment attendre que Schoenberg meure pour écrire de la musique dodécaphonique." Il y a là, pour ainsi dire l'air de rien, une grande délicatesse. Celle de Stravinsky, sans doute ; mais la vôtre aussi bien, qui est de 2023.

    J'ai commis l'enthousiaste imprudence de vous dire sitôt après lecture de votre beau texte, Le dos de Pierre Monteux, que "si nous sommes évidemment éloignés de 1913, nous sommes aussi en 1913." Les gens aujourd'hui vont s'en ficher tout à fait de gêner ou non leur voisin. Peut-être. Pas vous. Les gens dont vous parlez, Debussy, Stravinsky, Nijinski, ne sont pas le tout-venant de leur époque ; pas plus qu'aujourd'hui La Fuly (je prends au hasard votre nom pour finir ma liste en -i/y). Je vous ai dit à propos de votre texte extraordinaire, parfaitement admirable, qu'il faudrait y répondre ; j'essaie et ce sera tout à fait insuffisant. Je risque surtout de ne pas arriver où je voulais aller.

    1913, c'est évidemment l'année d'avant la guerre. De ce point de vue au moins, pas finaud, on peut craindre, à voir s'allumer les conflits intérieurs et extérieurs, que 2023 ne précède 1914. Mais la chose à laquelle je voulais répondre, je crois, est résumée par cette votre affirmation : "Nos aïeux côtoyaient des génies, nous côtoyons des larves." Je donne tout de même tout le passage :

    "Quatre chefs-œuvre de cette époque (Jeux, de Debussy, le Sacre, de Stravinsky, le Prince de bois, de Bartok, et les Six Bagatelles pour quatuor à cordes d'Anton Webern) pourraient suffire à en faire la plus passionnante de toutes (Ravel décrira ce temps comme le plus heureux de sa vie), mais il faut encore y ajouter tant de créations et tant d'esprits incomparables, tant de subtilité et d'espérance, et la grande ombre de Proust… Lorsque nous nous penchons rétrospectivement sur l'année 1913, il nous semble que toute l'intelligence, tout l'esprit, tout le raffinement d'une civilisation s'étaient donné rendez-vous en ce point de l'espace et du temps. Cent-dix années se sont écoulées depuis lors, et ces cent-dix années nous semblent, avec la Grande Guerre qui les a ouvertes, les portes du Désastre mondialisé et déculturé au fond duquel nous suffoquons. Nos aïeux côtoyaient des génies, nous côtoyons des larves. Ils vivaient au printemps, nous vivons au fin fond de l'hiver."

    Ou cet hiver sera le dernier, et c'est la fin des temps : c'est une hypothèse à laquelle, d'ailleurs, je ne suis pas totalement fermée : la chute démographique de l'occident, la montée de l'islamisme, les guerres en cours et les débiles légers disposant d'arsenaux nucléaires pourraient fort bien terminer l'aventure. Ou un printemps viendra, et il ne ressemblera pas à cet immense massacrement estival de 1914-18 ! Je sais, j'ai l'air de vous prendre au pied de la lettre. Mais il le faut. Comme vous le savez je crois, j'ai écrit plus de vingt ans des pièces de théâtre dont aucune, et tant mieux, ne demeurera. J'ai mis fin récemment à cet anachronisme (au mieux qualifiable de "touchant"). Malraux disait, mais je ne sais plus où, peut-être dans son magnifique, posthume et méconnu L'homme précaire et la littérature, qu'au seizième (?) siècle, personne n'avait vu arriver la peinture et que le monde artistique ne jurait que par la mosaïque... (Je feuillette depuis une bonne heure ce livre, dans l'espoir de tomber sur cette phrase, qui ne s'y trouve peut-être pas. Mais, je trouve celle-ci, parmi tant d'autres étincelantes, qui va mieux encore illustrer mon propos :) "Les successeurs de Michel-Ange et de Titien ne seront pas des peintres, mais Shakespeare, Monteverdi, Corneille."

    Quels furent et sont les successeurs de la France, morte dans une plaine belge, le 18 juin 1815 ? A la fin de la centaine de pages qu'Hugo consacre à la bataille de Waterloo dans les Misérables, un homme apparaît, qui vient faire les poches des cadavres : c'est Thénardier. Même le vieux De Gaulle, qui avait lancé (d'Angleterre !) son appel à la résurrection, 125 ans jour pour jour après la mort, devait avouer au même Malraux, juste avant de mourir, et en prenant un exemple américain, qu'il était comme le vieil homme d'Hemingway, qu'il n'avait ramené qu'un squelette. Les Thénardiers ont pris du galon depuis 1815, ils portent une brochette de noms connus, de Giscard à Macron et continuent de faire impunément les poches des Français morts. Quant à Cosette, qu'il faut appeler Marianne, tout le monde lui passe dessus, au nom béni de l'allahïcité.

    Ce qu'il reste d'esprits cherchant l'absolu, et le prenant trop souvent encore pour la gloire, qu'ils ne trouvent que très relativement, s'enorgueillissent de leur panache dans la défaite ; c'est l'axe Cyrano-Platini. Toute victoire est nous suspecte, sinon, quoi que cela veuille dire, fâchiste. L'idéal politique est d'en ôter même toute possibilité.  

    Je m'éloigne de Stravinsky et de 1913, mais comment faire autrement ? Je sais bien que je suis complètement à côté. Puisse cela permettre de se parler. Il y a, vous avez bien raison, nombre de larves. Elles sont en pleine lumière. Entrons dans l'ombre. Dans la pénombre. Je ne comprends pas pourquoi les écrivains français intéressants d'aujourd'hui veulent à tout prix remonter au XIXème siècle. Pour éviter, comme la pauvre Despentes, de patauger à jamais dans les années 80 (ce qui l'amène en 2020 à régler des comptes imaginaires avec je ne sais quel fantasmé John Wayne...) ? Houellebecq regarde un peu dans l'avenir, il est bien le seul, puis il se recroqueville et lance une provocation en post-français standard. Et ça mord ? Ça mord.

    Je vous écris de mon pays perdu, qui est le vrai pays trouvé et retrouvé. Peut-être que tout tient là, à ne presque plus fréquenter personne. Je préfère côtoyer des gens simples (qui ne le sont sans doute pas). Vous êtes, vous aussi, j'imagine, dans votre pays lointain. Des campagnes françaises. Pourtant mon courrier vous parviendra en une seconde à peine. 

    Malraux intègre dans sa réflexion sur les arts le cinéma (déjà fini), les feuilletons, le journalisme et les médias (l'audio-visuel). L'exemple de cette ouverture est à suivre. Qu'est-ce que nous ne voyons pas, et qui est sous nos yeux ? "[...] nos peintres du XVIIIème siècle n'ignoraient pas les statues gothiques devant lesquelles ils passaient chaque jour. Ils ne les voyaient pas. Puis, ils les ont vues. L'énigme est la même en littérature, et c'est pourquoi l'imprimerie ne suffit pas à la résoudre." Le Malraux des années 70, qui récapitule une pensée anthropologique et artistique immense, ne fait presque pas cas de la science. Il comprend le passage (de l'Esprit, suis-je presque tenté de dire) d'un art à l'autre comme personne, mais il exclut, sans doute involontairement, parce qu'il est âgé et que les connaissances précises lui font défaut (?), tout le domaine scientifique, qui étale pourtant au grand jour son pouvoir naissant et sa prométhéenne ambition. Et si l'on était passé, comme de Michel-Ange à Shakespeare, de Proust à Grothendieck ? Et mieux (ou pire), de Gödel à Elon Musk (pour le meilleur et pour le pire) ?  S'il y avait des sauts, plus encore que des passages ? (Chronologiquement, le Malraux des dernières années est à mi-chemin entre 1913 et nous.) L'album de Tintin, Objectif Lune date de 1953 et la France des débuts de la Vème espérait encore jouer non seulement la carte nucléaire, mais aussi celle de l'art, de la science (on développe une informatique française) et la course à l'espace. L'immense vague de merde du giscardo-mitterrandisme noiera tout ça dans l'à-quoi-bon égalitaire sauce Jack Lang. Vive la fête de la musique !

    Les succès 2023 du cinématographe sont, dans l'ordre d'apparition historique des personnages : Napoléon, Oppenheimer, Barbie (il fallait bien une héroïne). Le symptôme est flagrant et tout est amerloque (britanniques inclus). Pendant ce temps, la question quelque part en Californie est de savoir si l'homme hybridé à l'IA pourra faire face à l'IA se débarrassant comme de chiendent de l'humanité dont elle sort (et justement, elle la quitte). Vous avez remarqué comme il n'y a plus d'Italie ?

    Je me relis et cette réponse n'est pas du tout satisfaisante, au moins narcissiquement. Les gens les plus intéressants de notre époque, pourquoi écriraient-ils de la musique, du théâtre, et même, allez, des romans, puisque la culture est devenue cette merde ? Même la bonne vieille tradition juridique s'effondre avec tout le bâtiment... et les meilleurs esprits n'iront pas à Saint-Cyr, ni dans la porcherie qui a remplacé l'ENA. Philip Roth, que j'aime assez modérément, disait en 2011 que "dans vingt-cinq ans", en 2035 environ donc, "il y aura encore des lecteurs de romans, mais aussi peu nombreux que ceux qui, aujourd'hui, lisent de la poésie latine." Cela ne me semble pas valoir que pour les Américains. Des choses finissent. On peut s'échiner à les prévoir, les anticiper, il se peut bien qu'une bombe un de ces quatre matins vienne relativiser définitivement nos chimères. Nous passons.

    "Au fil des jours, le temps s'égrène, impitoyable / Comme un ruisseau furtif, il emporte nos vies, / Les heures s'enfuient, légères, inassouvies, / Et la mort, tapis dans l'ombre, est implacable." C'est le premier quatrain d'un sonnet que je viens de demander à ChatGPT d'écrire sur la mort et le passage du temps. Les règles respectées ne sont manifestement pas celles de la prosodie française. Ce "tapis dans l'ombre" est amusant. La mort est un tapis dans l'ombre sur lequel je vais m'étendre (devant la cheminée). (Je me demande si la version payante aurait fait mieux.) Je redemande seulement un quatrain, avec "un ou deux gros mots" : "Dans l'étreinte du temps, putain d'implacable, / La mort guette, sans pitié, tel un funeste bal. / Les secondes s'égrènent, foutu carnaval, / Et l'ombre grandit, saloperie inévitable." Je compte trois gros mots. Je le luis dis. L'IA s'excuse et refait le quatrain avec un gros mot, mais j'en compte encore deux (elle a simplement remplacé "saloperie" par épreuve"). J'en déduis qu'elle ne considère pas "foutu" comme un gros mot. Elle s'excuse et remplace "foutu" par "maudit". (Elle ne présente pas ses excuses, mais "s'excuse".) A ma demande, elle a expliqué quelles règles elle avait suivies, et quelles non, et pourquoi (langue familière et rythme moins rigide pour donner un effet décontracté et expressif). La conversation s'est terminée ainsi : - C'est bien d'avoir le sens de l'initiative. - Merci pour votre compréhension.

    En 1913, la France et l'Angleterre, talonnées de près, se taillent encore la part du lion dans la lutte permanente pour la domination mondiale. Nous descendons depuis cent ans, les Anglais montent. Venue de Russie, Stravinsky qui est en 1913 à Paris, quittera l'Europe en 1940, l'autre grand point de bascule qui verra la naissance de l'imperium américain, et mourra... à New York en 1971. (Heureusement que je ne me suis pas engagé à vous remonter le moral !) En 1913, Proust publie à compte d'auteur. Il est très loin d'être Proust. Personne ne semble croire à ce petit mondain snobinard. Par un fait extraordinaire, la grande guerre ne l'empêchera pas de devenir Proust (et de venger Napoléon). Après quoi commencera la fin de la littérature française. Céline part de haut, mais c'est déjà le dévers. Jusqu'à Malraux, qui meurt en 1976. Ensuite, les choses ne se passent plus en France ni en  Europe (radotage et confusage). J'ai bien fait de commencer ce courrier par Sutskever, qui est en Californie. Il vient lui aussi de Russie ; nombre des informaticiens de l'IA sont européens (anglais, russes, français, polonais, albanais), mais il n'y a plus rien ici. La nouvelle Méditerranée, c'est le Pacifique, c'est une grande mare, mais elle ne va pas être très nostrum.

    Je m'arrête là, cher La Fuly, j'ai fait tout à fait autre chose que ce que je voulais, nous sommes bien en 1913, à ceci près que nous sommes au fond de la province mondiale et que nous ne savons pas vraiment qui sont nos Stravinsky, Debussy, Webern et Bartok. Je retourne à mon roman que douze personnes liront (dont un traître), qui se passe dans un futur européen qui ne viendra pas, avec la conscience nette de ne pas l'écrire dans la bonne langue. (Il faudrait l'écrire en phinégantsouèque, non ?) il est tard, en effet. La nuit tombe - la nuit qui ne connaît pas l'Histoire, est la dernière phrase des Chênes qu'on abat. Soyons nyctalopes, ne gênons pas notre voisin, tout tapage nous nuirait, toute reconnaissance par des autorités serait imbécile. Tapissons-nous dans l'ombre.

    28 novembre 2023