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Livre

  • Le miroir brisé, de Pierre Vidal-Naquet

    « Ceux qui prennent des décisions dans la tragédie, souvent pour le pire, rarement pour le meilleur, ce sont les héros. »

    Le grand historien Pierre Vidal-Naquet ne cherche pas seulement, dans ce tout petit livre passionnant, issu d’une conférence ultérieurement développée, à lire le théâtre grec antique à la lumière de la connaissance historique, il cherche également à comprendre la politique athénienne par le théâtre de ses tragiques – et du grand Aristophane.
    Mais la tragédie athénienne est un miroir brisé.
    Elle ne donne pas prise, ou bien peu, à ce que nous appelons la politique.
    D’abord parce que peu d’évènements contemporains sont représentés. Les histoires sont celles encore des épopées homériques, de la guerre de Troie, etc.
    Sur les trente-trois drames athéniens, quatre seulement sont censés se dérouler partiellement ou totalement sur le sol attique, quatre  autres concernent « le jugement d’un étranger (Oreste) ou l’accueil d’un groupe d’étrangers menacé par ses concitoyens et suppliant Athènes de le recevoir. »

    « Si nous prenons l’ensemble du corpus, on constate qu’il n’est pas un seul drame où l’opposition entre Grecs et Barbares ou entres citoyens et étrangers ne joue pas un rôle significatif. J’ai demandé à un ordinateur si le mot xénos ou les mots de sa famille étaient présents ou absents dans le corpus tragique. La réponse a été qu’il était présent partout… sauf dans les Perses où, bien sûr, le mot barbaros est abondamment représenté. »

    Le livre se conclut ainsi :
    «Quand Napoléon rencontra Goethe, il lui dit, selon la tradition : « Aujourd’hui, Monsieur, la tragédie, c’est la politique. » Chez les Athéniens, c’était une affaire beaucoup plus compliquée. »

    Pas moyen donc, par leurs œuvres, de savoir ce que pensaient les tragiques de la politique démocratique de leur temps.
    Voici pour Eschyle :
    «
    Chacun est d’accord pour dire que le jugement final de l’Orestie, le jugement et l’acquittement d’Oreste, grâce à l’ultime intervention d’Athéna, font référence, en 458, à l’importante réforme d’Ephialte, en 462, qui mit un terme au rôle de l’Aréopage comme Conseil de gardiens des Lois, limitant ses fonctions à celles de Tribunal chargé des crimes de sang, tandis que la Boulè, tirée au sort, devenait, aux côtés de l’Ekklésia – l’assemblée populaire –, le seul organe délibératif ayant une fonction politique. Chacun admet aussi qu’il s’agissait d’une réforme profondément démocratique, qui suscita assez de troubles pour que son instigateur, Ephialte, soit assassiné l’année suivante, laissant ainsi la place de leader du parti démocratique à Périclès.
    Cela dit, pouvons-nous passer de la lecture des Euménides à une information sur l’attitude personnelle d’Eschyle ? En d’autres termes, pouvons-nous deviner, grâce au texte des Euménides, comment Eschyle vota, s’il vota, lors de la session de l’Ekklésia qui entérina la réforme d’Ephialte ? Il est frappant de constater que les interprètes se divisent en deux camps. Les uns admettent qu’Eschyle est un partisan de la Réforme – tel est le cas, par exemple, de Paul Mazon ; les autres estiment au contraire qu’Eschyle était un laudator temporis acti, un partisan de la tradition. »  

    Quant à  Sophocle, le seul des trois grands tragiques à avoir fait « ce que nous appellerions aujourd’hui une carrière politique. Elu stratège, il prit part aux côtés de Périclès à la répression de l’insurrection de Samos », voilà ce que dit de lui son contemporain Ion de Chios : « En matière politique, il n’était ni habile ni particulièrement pénétrant, il était comme un quelconque athénien de qualité ». Et Vidal-Naquet de conclure  :
    «
    Quelque chose de ce cursus passe-t-il dans son œuvre tragique ? A mon grand regret, je dois répondre que non, ou si peu. »
    Et plus loin :
    «
    Décidément, à quelque niveau qu’on se situe, la tragédie de Sophocle n’est pas la tragédie politique d’Athènes. Cette tragédie-là, c’est Thucydide qui l’a décrite, non Sophocle. Eschyle a dépeint la bataille de Salamine. Sa description, antérieure de plusieurs décennies à celle d’Hérodote, reste notre source historique principale, même si Eschyle n’a pas composé sa narration à notre intention, mais à celle des spectateurs de 472. Euripide reporter et auteur tragique a multiplié les allusions, même si on lui en a prêté trop et si la distanciation ne lui était pas étrangère. Il y a chez Sophocle une hauteur de ton qui rend pratiquement impossible toute interprétation actualisante. »

    Ce qui n’entraîne pas que Vidal-Naquet mésestime les adaptations postérieures.
    Il revient même plusieurs fois sur l’Antigone d’Anouilh et voit dans les reprises successives de l’histoire d’Antigone – par Hölderlin, par Brecht s’appuyant sur Hölderlin, par Anouilh aussi… – celle qu’on peut faire de la conscience européenne.

    Le théâtre n’est sans doute pas la chose gentillette pour laquelle notre époque a intérêt à le faire passer.
    J’ai conservé pour la fin ces quelques phrases, celles sans doute qui m’ont le plus marqué :

    « Oserais-je le dire ? Ce qui à mes yeux fait écho à la tragédie athénienne, n’est pas telle ou telle pièce de théâtre, mais bien cette série de représentations politiques à l’usage des masses que furent les procès de Moscou dans les années 1936-1938 ou de Budapest, Sofia et Prague, sans oublier Tirana, à la fin des années 40 et au début des années 50.

    La différence est évidente. Ces procès se terminent par une balle dans la nuque ou une corde autour du cou. Mais où est la ressemblance ? Il s’agit de grands personnages de l’Etat que l’on montre au peuple et que l’on brise. La dimension théâtrale est manifeste. Chaque acteur, accusé, procureur, président, avocat, joue un rôle qu’il a appris par cœur au cours des semaines ou des mois qui précèdent. Si un acteur s’écarte de son texte, comme cela arriva à Sofia au procès de T. Kostov, c’est toute la représentation qui est mise en question. Quand le rideau tombe, le héros est bon pour la mort. Sommes-nous vraiment si loin de la tragédie athénienne ou de celle de Shakespeare ? »

    8 avril 2008

    Pierre Vidal-Naquet, Le miroir brisé, ed. Les Belles Lettres

  • Dits et contredits, de Karl Kraus

    « Le talent est souvent un défaut de caractère. »

    Je possède deux livres fort différents où apparaît le nom de Roger Lewinter. L'un est une édition français/français du Pompée de Corneille — en réalité une version où une prosodie possible (l'accentuation, pour aller vite) est donnée en regard du texte original ; l'autre, d'ailleurs chez le même éditeur (Ivréa/Champ libre), est Dits et contredits de Karl Kraus, dans la traduction du susnommé.

    Dits et contredits est une manière d'essai qui se présente sous la forme d'un livre d'aphorismes et, disons, de digressions ; il n'est pas, dit Lewinter, « un recueil, disparate, mais un traité, homogène, selon le modèle mathématique : où le lecteur se condamne à ne rien comprendre s'il veut parcourir le discours à son gré et non pas au gré de l'auteur [...]. » Kraus, donc, a rangé ces morceaux par thèmes, quoique nombre s'interpénètrent. Il insiste à plusieurs reprises sur l'art d'écrire ; et dit qu'il faut le lire deux fois. C'est simplement et brutalement vrai. À la première lecture, il arrive qu'on croie comprendre ; ce dont la seconde vous délivre — dans un sens ou dans l'autre, d'ailleurs ; parfois ce sont les passages qui se renvoient l'un à l'autre et il n'est pas facile (et pas seulement parce que nous ne sommes pas contemporains) de savoir si l'auteur plaisante ou s'il est sérieux ou les deux à la fois. (Un tel billet qui cite à tout va et sans ordre travaille tristement contre l'auteur, il faut l'avouer.)

    « Dans une tête vide il entre beaucoup de savoir. »

    Kraus, qui trouve son époque d'une bassesse insigne, nous parle de très haut, quoique cette époque soit considérablement plus haute que celle où nous vivons, et c'est ce qui le rend aujourd'hui si difficile et délicat à comprendre immédiatement et dans le détail, même à la seconde lecture. Certaines des choses que Kraus déplore, d'avoir disparu depuis, ont fini par nous sembler enviables, ou presque, et il faut un esprit dénué de toute compromission pour nous permettre, si on le veut car il faut le vouloir, regarder vers les hauteurs. Car l'auteur est aussi formidablement drôle. Et son massacrement des journalistes est une bénédiction.
    « Un journaliste, c'est quelqu'un qui exprime ce que le lecteur s'est déjà dit de toute façon, sous une forme dont ne seraient quand même pas capables tous les commis. »
    « Les journaux ont à peu près le même rapport à la vie que la cartomancienne à la métaphysique. » 

    Les considérations (en début de volume, pour faire fuir ?) sur les hommes et les femmes (et sa critique, déjà, du féminisme) sont également passionnantes, même s'il nous est devenu difficile (sauf à être spécialiste) de nous représenter sans caricature les relations mondaines et superficielles de la Vienne de l'entre-deux-guerres.
    « La femme ordinaire est suffisamment armée pour le combat de l'existence. Par la capacité de ne pas devoir ressentir, la nature l'a amplement dédommagée de l'incapacité de penser. »
    « Une femme sans miroir et un homme sans suffisance — comment pourraient-ils faire leur chemin dans le monde ? »
    « L'idéal de la virginité est l'idéal de ceux qui veulent dépuceler. »
    De tels propos n'ont pas perdu de leur puissance de scandale, mais il faut au surplus y revenir deux fois (voire trois) pour comprendre, si c'est possible, comment Kraus lui-même les entend, à quel degré de sérieux d'une part, à quel degré de provocation de l'autre, ces degrés ne me semblant liés par nulle obligation.

    « Le cerveau d'une femme, pour préserver sa santé, devrait être mis au service de ses instincts. C'est là une belle utopie. Arrive-t-il qu'elle en ait un, elle met les instincts au service de son cerveau. Elle utilise alors son sexe comme lasso pour attraper le cerveau de l'homme. »
    Cette dernière phrase est merveilleuse, remplace aisément le dessin que je ne saurais faire, du sexe comme lasso attrapant le cerveau de l'homme. Kraus peut critiquer çà la métaphore, et puis l'employer là, et comment. Il est, dit-il, « un serviteur du mot », à rebours des techniciens de surface qui maîtrisent ou croient maîtriser la langue.

    (Je discerne mal ici si mon billet chercher à dissuader le lecteur. C'est peut-être ce qu'il faudrait : une publicité qui dissuade ; afin que le lecteur sache que des livres existent, qui le dépassent ; des livres dont chaque phrase l'atteint au cœur, alors même qu'il n'était pas la cible, puisqu'il est très-certain qu'il n'a aucune importance, sauf pour nuire.)

    « Littérateurs allemands : Les lauriers dont rêve l'un ne laissent pas dormir l'autre. Un autre rêve à son tour que ses lauriers ne laissent pas dormir un autre, et celui-ci ne dort pas parce que l'autre rêve de lauriers. »
    Il ne suffit pas ici et aujourd'hui de remplacer allemands par français, par exemple ; c'est le mot littérateur lui-même qu'il faut changer. Quant aux lauriers, ce sont des faux.

    On peut dire de Kraus exactement ce qu'il dit de Lichtenberg :
    « Lichtenberg creuse plus profondément que tout autre, mais il ne remonte pas à la surface. Il parle sous terre. Seul l'entend qui soi-même creuse profondément. »

    Pour finir, merveilleux, deux paragraphes rangés ensemble :
    « L'élément que le musicien met en forme est le son, le peintre parle en couleurs. Aussi nul profane honorable, qui ne parle qu'en mots, ne tranchera-t-il de musique ou de peinture. L'écrivain met en forme un matériel qui est accessible à tous : le mot. Aussi tout lecteur tranchera-t-il de l'art des mots. Les analphabètes du son et de la couleur sont modestes. Mais les gens qui peuvent lire ne passent pas pour des analphabètes. »

    « Le langage est le matériel de l'artiste littéraire ; mais il n'appartient pas à lui seul, alors que la couleur appartient exclusivement au peintre. Aussi la parole devrait-elle être interdite aux gens. Le langage des signes suffit pleinement pour les pensées qu'ils ont à échanger entre eux. Est-il permis de nous barbouiller sans cesse les habits avec de la peinture à l'huile ? »

    17 août 2026

    Karl Kraus, Dits et contredits, traduit par Roger Lewinter, Ivréa.

  • Fontaine, de Charles Morgan

    Fontaine, écrit en 1932, et Charles Morgan sont tous deux oubliés. « L'adresse » m'a été donnée par Charles du Bos dans ses conférences sur la littérature (par chance, je savais le livre en vente chez mon bouquiniste. Je chercherai plus tard un autre roman de lui, que Paul Valéry avait jugé bon de préfacer.) : le roman porte, dans ses en-têtes de chapitres, nombre de citations très proches de celles que Du Bos emploie, de Shelley, Keats, Milton, Browning, etc. Charles Morgan est dit platonicien, par Du Bos comme par René Lalou dans sa préface au roman ; mais il se peut que le roman soit moins platonicien que le romancier, lequel semble partager avec ses héros cette interrogation :
    « Il me semble que tout le problème de la vie consiste à découvrir ce qu'il faut faire passer avant soi-même et mettre au premier rang. »

    Pendant la Première Guerre Mondiale, aux termes de je ne sais quels accords, des officiers anglais prisonniers des Allemands sont acheminés vers une forteresse hollandaise (la Hollande étant neutre). Parmi eux, Lewis Allison se réjouit de l'enfermement qui vient et du travail que cela lui permettra, tant livresque que de retrait hors du monde.
    Le roman oscillera donc sans cesse entre cette volonté d'indifférence au monde, hors de lui, et qu'il faut conquérir, et la nécessité, très souvent, de revenir au monde, au risque de l'amour ; la question de savoir si l'on peut à la fois être dans le monde, y accomplir ses devoirs, et demeurer indifférent à tout, restera longtemps en suspens... Bientôt transféré dans un château, Allison retrouve une jeune femme dont il fut le précepteur quand elle était adolescente, Julie, qui habite là parce que sa mère, anglaise, a épousé en secondes noces l'aristocrate hollandais propriétaire des lieux et parce qu'elle a été mariée, quelques semaines avant la guerre, à un officier prussien, ce qui fait qu'elle est désormais allemande.
    À la neutralité politique de la Hollande, qui permet à toutes les nationalités présentes de se retrouver hors de la guerre, quoiqu'elle ne soit jamais si loin, correspond sur un autre plan, dans la tour du château d'Enkendaal, sous la chambre de Julie, la bibliothèque hors du monde et le jouxtant pourtant, où Lewis Allison travaille. 
    « Lewis eut l'impression que cette pièce lui était précieuse, indépendamment des livres qu'elle contenait. Il n'était pas connaisseur en volumes rares. Ce qu'il aimait dans les livres c'était leur patience, leur absolue passivité, qui supporte tout dans l'homme. C'est un miracle qu'un livre, négligé pendant des années, se mette à chanter, lorsqu'on l'ouvre enfin, avec la voix même de Shelley, et que cette voix rende un son identique, malgré les errements de la destinée. Si tout en lisant les développements d'un maître, le lecteur distrait égare son attention sur ses propres folies ou sur ses vanités, il pourra revenir à son sujet sans redouter de réprimande, car les livres n'ont nul besoin de pardonner. La leçon continuera ; s'il l'a mal comprise, il y reviendra et elle lui sera répétée, inlassablement, sans irritation ni mépris ; et s'il la rejette, il n'a qu'à fermer le livre ; le maître ne cherchera jamais à s'imposer à lui par des plaintes, des menaces ou des protestations. »

    Il semble que Julie et Allison, et plus tard Narwitz (l'officier allemand), quelle que soit leur force morale, ne parviendront que très modérément à tenir leur volonté et leur parole, et que toute la ressource d'indifférence qu'ils acquièrent leur permet au mieux d'accepter ce qui arrive ; et parfois même qu'arrive tout ce qu'on s'était promis d'éviter, dans la fuite et dans les correspondances comme dans l'étreinte et les serments. 
    Morgan a le grand talent d'exercer ses immenses capacités d'analyse (qui ne sont pas fermées pour autant aux beautés de la nature) à ce qui justement, excède toute analyse et qui est sinon l'amour, la vie.


    15 août 2026

    Charles Morgan, Fontaine, traduit par Germaine Delamain, 1934 ; le Livre de Poche 1957

  • Qu'est-ce que la littérature ? de Charles Du Bos

    C'est une excellente question, presque jamais posée, et à laquelle il est rarement répondu. Je commençais à me la poser, quand l'ouvrage m'est tombé dans les mains. Du Bos (dont je ne connaissais que l'introduction aux traductions qu'il avait supervisées d'Hugo von Hofmannsthal, récemment rééditées aux éditions de La Coopérative par le vaillant Jean-Yves Masson), à la fin de sa vie, en 1938, s'attelle à y répondre précisément, ce qui est plus que méritoire, en quatre conférences.
    Il faut signaler ici, afin d'écarter les lecteurs à préjugés, que l'auteur est catholique (depuis 1927) et qu'il s'adresse en l'espèce en anglais (le livre sera traduit par son épouse) à un public de professeurs américains et catholiques. L'originalité de la réponse tient à ce que les barreaux de l'échelle menant à la littérature (et à son sens) sont faits d'extraits de poèmes pour la plupart écrits en anglais (Keats et Shelley en tête) et de quelques écrivains français (Joubert surtout, Proust un peu, Claudel sur la fin, dont l'auteur dit en somme qu'il est, devant Pascal, la plus haute réponse humaine que la France puisse fournir en regard de Shakespeare) et de Goethe ; ce qui autorise la question de savoir si s'adressant à un public français et peut-être point seulement catholique, la réponse (visant le même point, évidemment) eût emprunté la même échelle de citations.
    (À un moment de ma lecture, j'ai craint que Du Bos ne construise son échelle à partir de matériaux composites allant dans le sens de sa démonstration, citations empruntées çà et là, pour ainsi dire hors contexte, mais sa rigueur, sa cohérence et son honnêteté me sont ensuite clairement apparues ; et je crois pour finir qu'il aurait utilisé la même échelle exactement, et les mêmes citations, devant un autre public, à ce moment de sa vie.) 
    Les quatre conférences ont des titres à la fois simples et extraordinairement complexes : « La littérature et l'âme », « la littérature et la lumière», « la littérature et la beauté » et « la littérature et le Verbe ». N'étant pas un critique littéraire (seul point commun que j'ai avec ceux qui pensent l'être), je me contenterai ici de donner le point de départ de ces conférences, et chacun dès lors, s'il est arrivé jusqu'ici, saura bien s'il y peut être intéressé. Du Bos dit que la question Qu'est-ce que la littérature ? n'a de sens qu'à être précédée de celle-ci : Qu'est-ce que la vie ? 
    « Il nous faut nous concentrer sur ce point central qui touche le cœur même de notre sujet et répéter, avec une force accrue, que pour tous ceux qui n'ont pas encore reçu le don de la foi, la définition de la vie donnée par Keats est la seule véritable réponse à l'interrogation de Shelley : « Mais alors qu'est-ce que la vie ? » « La vie est la vallée où se façonnent les âmes, » et j'estime que s'il est de bonne volonté, tout homme, toute femme, tout jeune homme et toute jeune fille aujourd'hui comme hier et comme demain peut vivre de cette définition et en vivre noblement. »
    L'ascension peut commencer.


    5 août 2026

    Charles Du Bos, Qu'est-ce que la littérature ? Plon 1945

  • Le carnet rouge, de Paul Auster

    C'est un petit ouvrage de 55 pages, assez agréable à lire et contenant une série d'anecdotes tout à fait dans la manière de l'auteur. Il peut donc avantageusement dispenser de lire le premier tiers de l'œuvre (que j'ai lu jeune homme) et peut-être les deux suivants s'ils ne diffèrent pas essentiellement du premier.

    8 août 2026

    Paul Auster, Le Carnet rouge, traduit de l'américain par Christine Le Bœuf, Actes Sud 1993

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  • Un crime, de Georges Bernanos

    L'idée d'écrire, à des fins pécuniaires, des romans policiers a fait d'Un crime (qui sera, s'il en est un, le seul polar de Bernanos) un roman pour le moins singulier, quoiqu'on puisse trouver singulier chaque roman de l'écrivain. Le fait est que le roman s'ouvre à la fois sur l'arrivée nocturne du nouvel et fascinant curé de Mégère, ce qui est assez bernanosien, ainsi que sur un crime, peut-être même un double crime, ce qui relève immédiatement du polar. L'action, s'il en demeure une après les crimes, se tient dans ce petit village des Alpes (la grande ville la plus proche est Grenoble), au tout début des années 30, et vient trouver sa surprenante résolution dans le pays basque. Le personnage principal, le curé de Mégère, doit bientôt s'absenter et cède la place au petit juge Frescheville, pas toujours soucieux des procédures et capable de dérober un portefeuille (dans lequel se trouve la photo qui permettra la découverte du coupable). Le roman n'est pas celui des plongées aux grands affres spirituels, ni un polar des plus efficaces (si l'efficacité doit en être le critère) ; cependant, sans raconter plus avant l'intrigue, si provinciale et datée qu'elle semble (pensez, il y a un curé dans chaque village), sa résolution est d'une modernité tout à fait stupéfiante, qui demande d'ailleurs à ce que le roman soit relu depuis son commencement.

    (PS : L'onomastique bernanosienne me plaît toujours beaucoup, et je ne puis que regretter que ce personnage une seule fois évoqué n'ait pas été développé, qui s'appelle Sautemoche.)

     

    30 juillet 2026

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  • Auto-da-fé, d'Elias Canetti

    Je ne m'étais pas attendu, en commençant l'unique roman d'Elias Canetti, composé en allemand au tout début des années 1930, et portant le titre d'Auto-da-fé (le titre original est Die Blendung, soit l'éblouissement ou l'aveuglement), à ce qu'il soit si drôle, si sombrement drôle. Personne n'y comprend jamais personne, tout dialogue est un malentendu, source lui-même d'autres incompréhensions et malentendus et générateur d'actes de plus en plus improbables et délirants.
    (Je me suis dit à plusieurs reprises qu'un tel livre ne pourrait pas être publié aujourd'hui, parce qu'il est trop gros, trop lent, trop précis, trop drôle et trop monstrueux — mais pas assez réaliste ; et que personne, pas même une victime, s'il en est, n'y est à son avantage.)
    Le professeur Pierre Kien est une sorte d'Immanuel Kant donquichottisé, ne vivant que pour (et par) sa bibliothèque (il voudrait à toute force que la réalité soit le double fiable et fidèle du savoir contenu dans les livres, et qui, en quelque sorte, ne souffre pas vérification), flanqué bientôt d'une dulcinée macabre, Thérèse, qui ne pense que testament et héritage, puis d'un nain difforme et juif, vivant au bordel (le Ciel Etoilé) et qui se voudrait volontiers champion du monde d'échecs. 
    Le livre se tient très loin de la satire politique avouée et peut difficilement être considéré comme une métaphore de la montée du nazisme. La parabole est plus large, et plus universelle : elle se prête à un nombre considérable de lectures. Le crime, une myriade de crimes, doit jaillir toujours de cette incompréhension fondamentale entre les êtres, incompréhension que les protagonistes, cultivés ou non, infirmes ou pas, ne soupçonnent d'ailleurs jamais, tout occupés qu'ils sont à s'inventer une personnalité qui leur plairait un peu, jusque dans la noirceur, et à avoir raison, par principe, même quand ils pourraient s'avouer ne rien entendre au sujet dont ils parlent.
    La fausse connaissance de Kien, désarrimée de toute pratique, est une machine à naufrager, à échouer, à basculer dans le crime et l'hallucination permanente, et à tout le moins dans le plus pur mépris des hommes. Le roman brosse un portrait à charge de l'être humain, singe grimaçant, ne comprenant rien de ce qu'il dit ou croit dire, prêt toujours à justifier le crime le plus crapuleux, et cela que la brute s'allie au savant ou à l'esclave révolté. À la fin, le titre français (et international) l'indique, la bibliothèque brûle ; et il semble bien que tous les protagonistes, tous, soient coupables — quoiqu'un seul d'entre eux soit factuellement l'incendiaire.

    24 juillet 2026

    Elias Canetti, Auto-da-fé, traduit de l'allemand par Paule Arhex, Gallimard 

  • Dramaturgie de Leo Strauss

    Ne commençons pas par remarquer que l'édition en Tel Gallimard de cet ouvrage « de » Leo Strauss, La Renaissance du rationalisme politique classique, (en réalité une sélection d'essais colligés par Thomas L. Pangle et ordonnés en parties et chapitres, aux fins avoués de faire découvrir l'auteur. Mais tout de même.), a tout bonnement fait sauter les trois quarts des notes (sans que la pagination en soit affectée). 
    Le plan est en somme celui-ci : 1. le relativisme moderne débouche dans le nihilisme, 2. les Grecs (on respire) et la tension actes-paroles, 3. le Moyen-Âge et la tension (fructueuse) raison-révélation.
    Je me placerai dans ce court billet, très licencieusement sans doute, au moment de dire quelques mots du plus grand lecteur du siècle précédent, sous le patronage paradoxal d'Isidore Ducasse :
    « Pour savoir les choses, il ne faut pas en savoir le détail. »

    La partie centrale du livre analyse les tensions existant entre poésie, histoire et philosophie. Entendons-nous, il sera question de Thucydide (ce qui est cohérent), Aristophane (pour la poésie, ce qui est merveilleux de mon point de vue, mais assez gonflé d'un point de vue philologique. Il y avait d'autres prétendants un peu plus évidents à la haute poésie, mais à la différence de l'inventeur de la violente comédie politique, ils n'avaient pas personnellement dialogué avec Socrate), Socrate pour la philosophie (c'est-à-dire en réalité et au premier chef Platon, au second Xénophon).
    Pour aller très vite, et casser le morceau, mais ne dire ici que ce qui est commun à ces trois disciplines de l'esprit tient en une phrase : « La sagesse ne peut pas être dite. » Wisdom cannot be said.
    Thucydide est l'historien qui, de ce point de vue, non seulement rapporte les discours tenus (et pas seulement les actes) mais les réécrit afin qu'ils soient plus vrais que les vrais ; et que leurs liens avec les intentions cachées et les actions qui s'en sont suivies puissent apparaître à l'attentif lecteur.
     « Les actes sans les discours sont dénués de sens ou au mieux complètement ambigus. Mais les discours apportent une ambiguïté qui leur est propre. La lumière que les discours projettent sur les actes n'est pas la lumière de la vérité. Mais cette déformation fait partie de la réalité. Elle est une partie de la vérité. »
    Le poète, quant à lui, semble assez vite placé en infériorité devant le philosophe : il a l'air de n'épargner rien ni personne (il faut remarquer encore que cela, qui est vrai pour Aristophane, ne le serait pas pour Sophocle) mais il se peut que par le même type de jeu entre ce qui est dit (et ce qui ne l'est pas) et les actions des personnages, les choses, là aussi, soient plus complexes qu'il n'y paraissait au premier abord. Et Strauss, en plusieurs temps, de rapprocher le poète du philosophe (mais il s'agit d'un poète dont on contesterait aujourd'hui qu'il en soit un, caricatures grossières et tombereaux d'ordures obligent, et un philosophe qui ne procède pas par traités et sait que l'enseignement oral est le plus important).
    « Dans la mesure où le poète imite les êtres humains, il crée des personnages contradictoires, et de cette manière — de cette manière — il se contredit lui-même en ne sachant pas lequel des propos contradictoires est le vrai ou le faux. Le philosophe continue jusqu'à s'identifier au poète. En d'autres termes, le poète ne se contredit pas vraiment. Il parle de manière ambiguë en incarnant des personnages contradictoires de telle manière qu'on ne puisse savoir lequel — s'il en est un — de ses personnages se rapproche le plus de ce que lui pense. »
    « La philosophie de Platon est incompatible avec la forme du traité. Elle s'exprime sous la forme du dialogue, d'une sorte de drame, d'une imitation. Non seulement le sujet de la poésie est identique à celui de la partie fondamentale de la philosophie de Platon, mais encore le traitement est fondamentalement de même nature dans les deux cas. Ni le dialogue platonicien ni l'œuvre poétique n'est autonome ; tous deux sont assujettis, tous deux servent à conduire l'homme à la compréhension de l'âme humaine. »

    Quant au philosophe, peut-être Platon davantage que Socrate (qui est un personnage), il ne dit pas expressément la vérité (laquelle sans doute n'est pas plus dicible que la sagesse), quand il y accéderait... L'art délicat du dialogue (et celui, qui ne l'est pas moins, de la lecture) permet à Strauss d'affirmer que La République a seulement l'air de faire ce qu'elle fait (décrire par le menu la Cité idéale), puisque la Cité qu'elle décrit n'est pas possible dans la réalité. Leo Strauss, avec son calme et ses méandres, attaque au démonte-penu la légende du Platon voulant tenir les poètes éloignés de la Cité (mais Aristophane est quand même beaucoup moins abruti que le rhapsode Ion).
    Si le dialogue platonicien est une forme d'art particulière, en quelque sorte post-dramatique (mais pas au sens des théoriciens allemands plus ou moins contemporains), qui permet d'indiquer la sagesse sans la dire (ce qui n'équivaut pas à la taire, non), on pourrait se demander s'il est une raison pour laquelle Strauss ne la pratique pas. La réponse est peut-être dans la tension entre ces pôles voisins (si j'ose dire) de l'historien, du poète et du philosophe. 

    (Leurs parcours de la sphère germanique vers l'anglo-saxonne, à la même époque dangereuse exactement, m'a toujours fait rêver qu'un poète (ou allez, un philosophe, mais un poète serait plus à même de se foutre aussi de la gueule des deux) écrive un dialogue fictif de la rencontre imaginaire entre Wittgenstein et Strauss, qui, à ma connaissance, superbement ou non, se sont ignorés.)


    16 juillet 2026

    Leo Strauss, La renaissance du rationalisme politique classique, conférences et essais réunis par Thomas L. Pangle, traduction de Pierre Guglielmina, ed. Gallimard, coll. Tel.

  • L'heure des prédateurs, de Giuliano da Empoli

    Après le succès de sa compilation d'anecdotes sur Poutine (et son adaptation cinématographique), Giuliano da Empoli est revenu en 2025 avec L'heure des prédateurs, annonçant prophétiquement ce que chacun a déjà compris en une véritable débauche d'enfoncements de portes absentes.
    La thèse est simple : les prédateurs sont de retour, qu'ils soient politiques (Trump, Mohammed Ben Salmane, Milei, Bukele, Xi) ou seigneurs de la technologie (Musk, Zuckerberg, Le Cun, Schmidt, Altman) et les gentils sociaux-démocrates, parce qu'ils sont soucieux d'édicter et de respecter des règles, seront vaincus par ceux-là qui n'en ont cure et préfèrent agir et surprendre que réfléchir. C'est le retour de César Borgia.
    Voilà de quoi, n'est-ce pas ?, se mettre tous les médias dans la poche. Une telle expertise épate, de recouper exactement le discours obligatoire en cours. Ce petit livre, d'ailleurs, est une succession de brefs chapitres qui pourraient être d'excellents articles peu profonds de la presse écrite. L'ensemble est écrit en français normatif standard ne demandant pas d'effort de lecture, avec parfois quelques paragraphes flottants qu'on a sans doute omis de supprimer. Une impressionnante démonstration de faiblesse.
    On notera que la naufrageante social-démocratie, à laquelle l'auteur est fier d'appartenir (le bonhomme a écrit des textes çà et là, et même fréquenté les coursives de l'ONU, c'est dire, et se présente comme un « scribe aztèque »), n'a aucun sombre envers : nul Guantanamo, nul entre-soi d'élite mondialisée, aucun mépris des peuples et de leurs aspirations, aucune organisation occulte à la Epstein ; pas même de soucis migratoires ni de conflit israélo-palestinien (trop clivant pour le lectorat ?) ; tout au plus Obama a-t-il fricoté avec Google pour remporter sa seconde élection, et Kissinger, bon, Kissinger...
    Le saupoudrage de citations littéraires est cependant très réussi et crée une perspective historique en trompe-l'œil. En vérité on vous le dit, par le Machiavel du Prince et le Malaparte de Technique du coup d'État, les méchants sont de retour. Et ce n'est, « au fond, qu'un retour à la normale. »
    Mais alors, pourquoi « l'heure » des prédateurs, et non, « le temps », « le retour », que sais-je encore ? Le titre aussi serait-il mal choisi, avec son pauvre optimisme latent (déformation professionnelle) ?

    24 juillet 2026

     

    Giuliano da Empoli, L'heure des prédateurs, Gallimard 2025, Folio 2026. (On notera que l'horrible illustration de couverture est parfaitement assortie au bouquin.)

  • Ma vie jusqu'à la tienne, de Frédéric Dieu

    Le poète Frédéric Dieu a perdu son fils Isaïe le 1er février 2025. Ma vie jusqu'à la tienne, un poème en huit parties, a paru, dit l'éditeur, le 21 janvier 2026.
    La publication pourrait être indécente, la lecture indiscrète. Non. Aucune exhibition. C'est à autre chose que le lecteur est convié, je dirais, à un mystère (dont le sens médiéval serait renouvelé), peut-être à un miracle.
    Pour une fois je ne me suis pas demandé ce qui pouvait bien faire dire à l'auteur qu'il était question de poème. La prose est serrée, précise, tendue, avec sa ponctuation propre : elle dit. Elle part du fait terrible et s'élève.

    Ne pouvant ni écrire une critique ni ne rien dire, je publie les notes, telles quelles, comme elles me sont venues sur un morceau d'enveloppe postale déchirée, à la seconde, puis à la troisième lecture.

    L'économie de Dieu, mystère
    Isaïe. La mort du fils (I). Cri. Cri carcéral. Mort (aussi, en lui-même) du père.
    Dire non au jour qui vient. Écho de Job. L'omniabsence. (II)
    Plusieurs tombeaux (III), terre et ventre. Fermeture de la chambre d'étudiant. Où ? ici et l'ailleurs. Écho de Péguy ?
    Isaïe. Bonheur d'être son père. Rire et joie. Mais jambes et nuque raides (du père). À genoux. (IV)
    Bascule à V : le fils marche en avant.
    (Opération de foi, comme opération de pensée ?) Disparition (VI) de la séparation. [illisibles, 4 mots]
    Miracle à VII, §3 : Impensable impossible joie. Ne peut venir de moi.
    VIII. Écho d'Apollinaire. Grand large. Et la fin, Aller t'aimant jusqu'à l'épuisement du temps.

    À quel moment le dialogue a-t-il repris ? Peut-être n'avait-il pas cessé vraiment.

    15 juillet 2026

    Frédéric Dieu, Ma vie jusqu'à la tienne, ed. de Corlevour, 2026