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Livre

  • Monsieur Ouine, de Georges Bernanos

    Les impressions s'accumulent, noires, bribes de songes filant au cauchemar. Avec cela que, lorsque l'on passe une ligne, on se trouve immédiatement ailleurs, on ne sait où, à tenter de démêler comme à deux bras, qui parle, et à qui donc, et combien de temps après (supposons) le passage précédent. C'est une touffeur de jungle que ce nord-là, que ce village, et on n'y pénètre que lentement, après des hésitations, des retours en arrière, des pauses. Entrer dans ce roman est dangereux, l'air y est saturé de mauvaisetés inconnues. De prétendus hermétismes d'avant-garde sont plus simples d'immédiat accès. Aucun personnage n'est proposé à notre adhésion manifeste, personne n'est franchement bon et si tous ne sont pas si mauvais que cela... ce n'est pas loin. Beaucoup vont mourir. Et s'ils ne meurent pas tous, tous du moins sont frappés. Le mal est là, rôde, atteint tout le monde ; et si comme d'aucuns le pensent, c'est Monsieur Ouine qui l'a apporté là, l'a-t-il vraiment fait intentionnellement ? Et l'a-t-il fait, d'ailleurs ? Ou, serait-il lui-même autre chose qu'un porteur sachant porter tel mal, et cela même, est-ce si sûr ?
    « Notre ami fait ce qui lui plaît, rien ne l'arrête, et toujours à l'heure qu'il a choisie. Nous empêcherions plutôt Dieu de tonner. »

    Monsieur Ouine, avec son ouin, son win, son oui-non, avec son vice peut-être pédophile (Bernanos se serait dans un premier temps inspiré d'André Gide), dont on apprendra tard, par la sage-femme, qu'un M. Valéry (Bernanos s'amuse), l'ancien receveur général, ..., dit qu'il est l'homme le plus dangereux qu'il ait jamais rencontré, Monsieur Ouine, dis-je, m'a d'abord fortement fait penser au Tartuffe de Molière ; comme si, à la scélératesse hypocrisie du faux dévot, faisait aujourd'hui pendant la non moins scélératesse hypocrisie du faux non-dévot. (La première version de la pièce de Molière, en trois actes, vite interdite, laissait Tartuffe écrabouiller chacun de sa mollesse mièvre et bien-pensante : maître, à la fin, de l'intégralité du bien de son hôte, épousant sa fille et pensant culbuter son épouse ; et tout cela non seulement en posant au bigot, mais grâce à cela.)
    L'onomastique bernanosienne, déjà goûtue d'ordinaire, vaut ici franchement le jus, avec le village de Fenouille, le prêtre Doucedame, le gars Devandomme et le docteur Malépine, et puis son pauvre anglais, en Miss, en Steeny, en win. Très vite apparu, Monsieur Ouine disparaît presque intégralement, pour finalement ressurgir, nous ressembler (c'est un miroir atroce que Bernanos ose se tendre, et c'est un miroir de tout homme qui renonce à choisir) et mourir. Au point que le roman aurait tout à fait pu s'appeler autrement. 

    Le petit valet qu'on a tué, auquel personne ne porte grande considération, même l'auteur, oserais-je dire, ouvre le bal des cadavres qu'est ce roman affreux, d'une densité rare, d'une densité qu'on ne peut pas souhaiter ; et les scandales s'enchaînent. Il n'est pas jusqu'au prêtre qui ne s'en mêle et qui ne s'y emmêle, au point qu'il est difficile de comprendre comment un enchaînement de « raisons » aussi bonnes aboutit, pendant l'office, à une conclusion aussi, comment dire ? aberrante. Mais à ce moment-là, tout a de longtemps dérapé ; et les notables, châtelain, châtelaine, professeur de langues, maire, médecin, eux-mêmes n'ont pas d'autre vie que cet immense dérapement dans le vide, le néant : tous, hommes et femmes, sont oisifs et vides, acculés à des riens par des désirs qui puent ; et lorsque le mal atteint de moins fortunés qu'eux, ils se jettent dans une parodie terrifiante de crime d'honneur., comme si le suicide.. Le crime ici appelle moins sa résolution policière (il n'y a pas de police) que sa prolifération.

    Le temps passe étrangement dans ce livre, faute sans doute à la dilatation du temps même de l'écriture sur plus de dix ans (montée du nazisme, guerre d'Espagne, Munich, l'exil de l'auteur au Brésil, la défaite de la France, etc.) avec des personnages qui changent de prénom en route ; et d'autres qui évoluent à toute vitesse et vieillissent prodigieusement, à en crever, en quelques semaines. Monsieur Ouine, par exemple. Son retour à la fin du roman nous le montre agonisant, ce qu'il était encore loin d'être au commencement (il sortait la nuit, seul, pour on ne sait quoi, au point même qu'il était loisible à Ginette de Néréis (Jambe-de-Laine) de lui imputer le crime initial) ; ses crimes mêmes, s'ils sont, ont l'air d'une nature beaucoup moins évidente qu'au commencement du roman, mais plus sournoise encore, et plus profonde. « Mon enfant, reprit-il avec son ancienne emphase, au cours de ma carrière universitaire comme après, je n'ai nullement songé à nier l'existence de l'âme, et aujourd'hui même, je ne saurais la mettre en doute, mais j'ai perdu tout sentiment de la mienne, alors qu'il y a une heure seulement, je l'éprouvais ainsi qu'un vide, une attente, une aspiration intérieure. Sans doute a-t-elle achevé de m'engloutir ? »
    Le plus terrible concerne le personnage de Steeny, que la première page du roman posait presque en victime de l'érotisation dont sa gouvernante l'accable, avec la complicité de sa mère, et qui, s'étant enfui, devient l'élève en quelque sorte particulier de Monsieur Ouine, lequel en quelque sorte écrit directement sur son élève, y grave quelque chose, et peut-être même rien. S'il est une victoire de Monsieur Ouine, et une victoire écrasante, elle tient sans doute à ce que l'expérience de la transmission de rien opère. Raison pour laquelle, quatre-vingts ans après la parution du livre, ce Monsieur Ouine, avec ou sans italiques, nous est un miroir si violent. Nous sommes ses fils.

    23 décembre 2025

     

     

  • La venue d'Isaïe, de László Krasznahorkai

    Le livre, qui semble être une manière de prologue au roman Guerre et guerre, étant très court et noir et tout d'un seul tenant, je ne vais ni le résumer ni même en parler un peu, mais simplement en citer un extrait, qui n'est pas même une phrase complète ; il s'agit d'un morceau rapporté (par un ange ?) de ce que dit Korim, celui qui avait vu l'avenir qui nous attendait :
    « [...] car s'il avait précédemment expliqué comment le bien et la grandeur avaient été vaincus au sortir d'une répugnante rébellion, il devait, maintenant qu'il avait entrevu cet avenir, révéler que dans cet avenir issu de cette rébellion le bien et la grandeur manquaient, non seulement en tant que réalités, mais également en tant que critères, autrement dit, poursuivit-il avec une tension de plus en plus perceptible dans la voix,  d'après ce qu'il avait vu, le bien et la grandeur n'allaient pas dans l'avenir être supplantés par le mal et la bassesse, non, il y aurait quelque chose de radicalement et d'incroyablement différent, car dans cet avenir le mal serait tout aussi absent que le bien – c'est du moins ce que Korim avait constaté [...] »

    Je crois bien que cet avenir ne va pas nous rater.

    11 décembre 2025

    László Krasznahorkai, La venue d'Isaïe, traduction de Joëlle Dufeuilly, Cambourakis, 2013

  • Echec et mat au paradis, de Sébastien Lapaque

    Je n'achète presque plus de livres neufs d'auteurs contemporains, lassé de mettre vingt ou vingt-cinq euros pour abandonner à la page 30, lassé, ou dans le meilleur des cas, trouver ça pas trop mal mais tout à fait dispensable. J'avoue cependant que l'essai de Lapaque (un contemporain que je n'ai jamais lu) m'avait fait de l'œil l'an passé, le temps du moins qu'il avait traîné aux étals des libraires. Pensez donc un « récit », comme dit l'auteur, ou un essai, pour aller vite, (aucun de deux mots ne me convainc), sur Stefan Zweig et Georges Bernanos au Brésil.
    Je ne sais plus quel prix littéraire était d'ailleurs venu couillonner le livre, ce qui avait achevé de me dispenser de l'achat.
    Et puis il y a deux semaines, dans une friperie ardennaise, je l'ai acheté d'occasion pour la modique somme d'1 euro. 

    Tout le récit de Lapaque, en somme écrit sur presque vingt-cinq ans, ce qui témoigne d'une admirable constance, tourne autour de la rencontre, dont le contenu réel nous demeure inconnu, au Brésil en 1942 entre Stefan Zweig, l'écrivain alors le plus lu dans le monde (que l'isolement progressif, comme par une lente et inexorable constriction, mènera au suicide, accompagné de son épouse Lotte) et Georges Bernanos, le patriarche aux deux béquilles, le lion rugissant, bouffé d'angoisse. 
    Mais je pourrais dire mieux : la partie essayistique aussi intéressante soit-elle, pourrait presque être comprise comme le prétexte à la publication d'une pièce de théâtre découpée en sept parties disséminées dans le livre: cette pièce est justement la rencontre, imaginée par l'auteur (« J'ai donc tout inventé » déclara-t-il en préambule), entre ces deux écrivains très dissemblables : elle est fort logiquement centrée sur ce qu'ils se disent, qui est ce qu'ils auraient pu se dire et ne se sont sans doute pas dit. Il est très rare, je crois, qu'un essai (cherchant à établir des faits) abrite en son sein une œuvre d'imagination ; et peut-être soit le pré-texte (au sens propre) à celle-ci.
    Si Lapaque avait eu l'idée (peut-être l'a-t-il eue, d'ailleurs, je n'en sais rien) de publier sa pièce de théâtre seule, séparée de l'essai, elle eût certainement trouvé moins de lecteurs ; et aucun prix significatif ne l'aurait alors couillonnée.

    Je ne vais pas tenter de résumer ici l'essai de Lapaque, à la fois enquête et récit de l'enquête, ce qui donne à l'ensemble une manière de facture romanesque, le va-et-vient entre le Brésil des années quarante et celui du premier quart du XXIe siècle. Tobias Cepelowicz, enfant en 1940, et qui se souvient de Zweig, dit à Lapaque : « Dans le Brésil qu'a connu Stefan Zweig, la grande majorité des intellectuels, ou bien étaient antisémites, ou bien n'étaient pas intéressés par le sort des Juifs, ni par leur défense. » 
    Je suis un lecteur qui ne sait rien du Brésil et bien peu de choses sur Zweig (je crois bien n'avoir lu que son Joueur d'échecs, dans une traduction très récente d'ailleurs) mais je demeure surpris du haut degré de naïveté politique que je lui découvre (même si, en un certain sens, c'est tout à son honneur) et qui va l'étouffer ; j'ai davantage lu Bernanos, romans et essais (mais ni tous les romans ni tous les essais), un écrivain que j'admire et que je crains (cela devrait-il sembler étrange), parce qu'il à ce don, si le mot convient, de me placer toujours face à mon manque de courage, toujours plus grand que je ne voulais rêver. 

    Je dirais, en grossissant sans doute le trait, que le regard que pose Lapaque sur ses auteurs, pour ne pas trop pencher en faveur de l'un, est en quelque sorte malrucien (mais du dernier Malraux, celui qui est gaulliste). Au point même que son Bernanos (je veux dire, celui qu'il fait parler dans la pièce) par endroits en arrive à s'exprimer en termes faisant écho à quelques passages célèbres de Malraux – quand Bernanos dit, à propos de la France : « Ne vous en faites pas pour elle. Elle inventé Jeanne d'Arc, elle a inventé les soldats de l'an II et l'armée du Rhin, elle a inventé le général de Gaulle... » 
    Même la didascalie (et elles sont rares) qui traverse la scène dans la dernière partie de la pièce : « Dehors, la nuit tombe. » m'a semblé faire écho (symétriquement si j'ose dire) à la dernière phrase des Chênes qu'on abat : « La nuit tombe – la nuit qui ne connaît pas l'Histoire. »
    Lapaque en Berbanos s'arrange encore pour moquer gentiment Paul Valéry et Pierre Benoît et même, jouant avec l'anachronisme, Paul Claudel...

    Autant l'essai de Lapaque est historiquement fondé, autant on peut lire la pièce comme parlant également d'aujourd'hui ; impossible en tout cas pour moi de ne pas y penser quand l'auteur imagine Zweig disant : « Le métier d'écrivain est devenu un métier clandestin. Certains auront peut-être la force de l'accepter. »

    5 décembre 2025

    Echec et mat au paradis, Sébastien Lapaque, Actes Sud, 2024

  • Fragments de l'indistinct, de Botho Strauss

    Voici un livre considérablement étrange, et bref (85 pages). Publié en 1989 en Allemagne, en 1995 en France. ...un tournant dans l'évolution esthétique et intellectuelle de l'écrivain, dit la quatrième de couverture. Je vois là une manière de glissement temporel, puisque dans ces années jouxtant la chute du Mur, il me semblait que si Strauss avait tourné, c'était avec le scandale d'un bref essai de 1993 publié dans le « Spiegel » qu'on peut lire dans Le Soulèvement contre le monde secondaire, publié chez L'Arche. Mais passons, et revenons à ces Fragments de l'indistinct.

    Sa première partie, « Un acte pour Jeffers » est constitué d'une brève introduction et de cinq scènes (dont quatre monologues) consacrées au poète américain Robinson Jeffers et à son épouse Una.
    (Je n'avais jamais entendu parler de Robinson Jeffers). Le portrait en cinq scènes que Strauss fait de Jeffers au crépuscule (bien après que les enfants sont partis) est très touchant. Un poète retiré du monde, vivant avec son épouse en Californie, dans la maison de granit qu'il a construite sur une falaise, à Carmel. Quant au mépris mondain, après pourtant quelques acclamations de départ, dont font l'objet ses poèmes trop violents, qu'est-il à côté du silence et de l'amour ?

    La seconde partie, « Sigé », est composée de cinq textes pas plus numérotés que les scènes précédentes et constitués de paragraphes courts, plus ou moins indépendants les uns des autres, et dont le sens n'est pas toujours immédiatement clair (parfois je les lis plusieurs fois, parfois je laisse la suite venir rétrospectivement les éclairer, ou non). Je finis par considérer que certains paragraphes sont des notes, d'autres des poèmes en prose, d'autres encore des commentaires des précédents. 
    Le mot grec Sigé lui-même n'est donné à lire qu'au milieu de cette seconde partie, où il est opposé à cet autre mot grec, taraché. 

    « Les paroles sont les moteurs, la source de ταραχή, taraché, trouble et absence de lieu.
    Σιγή, Si, est le mutisme des idées. Le lieu immobile. Celui qui se tait, le gardien attentif.
    Il n'est pas d'alternative plus brutale, de contraste plus grand qu'entre le moteur et le gardien. Taraché ou sigé. 
    »

    Il se peut que l'auteur, à plusieurs reprises, parle à Dieu. Tout est déroutant (et il est agréable d'être dérouté). Quelquefois, d'ailleurs, un coq chante. Le fait que nous ne lisions pas quelque chose de convenu, éclaire le fait que quelque chose était convenu et que nous n'en avions pas conscience, pas vraiment conscience.

    Un passage très beau, pour finir :

    « Toute sa vie il avait marché par les rues, sans trêve, à l'écart et docilement, comme s'il avait eu pour mission, lui seul, d'arpenter un labyrinthe qui n'avait qu'une issue, cependant que les autres habitaient là, inconscients et tranquilles, parce qu'ils prenaient les passages pour des issues et les innombrables entrelacs qu'ils parcouraient pour les chemins de la liberté. »


    1er décembre 2025


    Botho Strauss, Fragments de l'indistinct, traduction de Claude Porcell, Gallimard, 1995.


     

  • Wittgenstein, de Terry Eagleton et Derek Jarman

    Les éditions de l'Eclat ont publié en 2005 le scénario initial de Terry Eagleton ainsi que le découpage du film de Derek Jarman de 1993 fait à partir de ce scénario considérablement remanié.

    Le scénario d'Eagleton, de facture assez classique, commence en 1929 quand Keynes, Russell et Moore parviennent à faire revenir à Cambridge l'Autrichien de 40 ans. Le film de Jarman commence plus tôt, est beaucoup plus syncopé dans le découpage, est davantage onirique (c'est très visible dans les photogrammes dont le livre n'est pas avare) et met aux prises à plusieurs reprises Wittgenstein avec un Martien. Le film dans sa seconde partie recycle et distille (en changeant parfois les noms des protagonistes) un certain nombre de scènes présentes dans le scénario initial ; c'est à la lecture seule (je n'ai pas vu le film) parfois convaincant et parfois non.
    L'ensemble est intéressant et permet à qui veut de comprendre la personnalité exigeante, fantasque et morale à la fois d'un philosophe qui n'en est pas un, se méfie copieusement de la philosophie, et qui finalement est un aventurier, dans l'ordre de l'action comme dans l'ordre de l'esprit.

    J'attendais (je ne sais pourquoi) que le film mît en pratique théâtralisée un certain nombre de situations pensées par Wittgenstein (notamment dans les Recherches philosophiques) et de ce point de vue j'ai été globalement déçu (mais je ne l'ai été que parce que mon attente n'avait pas lieu d'être), même si les quelques moments où Wittgenstein est montré faisant cours (de façon non magistrale) sont intéressants (mais combien trop courts).

    Pour finir, les trois dernières répliques du scénario d'Eagleton :

    « WITTGENSTEIN : Tu sais, j'aimerais écrire une œuvre philosophique qui soit intégralement composée de blagues. (Pause.) Mais je doute d'être en mesure de le faire.
    KEYNES : Pourquoi ?
    WITTGENSTEIN : Je n'ai pas un grand sens de l'humour. »

    27 novembre 2025

    Wittgenstein, le film de Derek Jarman, le scénario de Terry Eagleton, traduit de l'anglais par Patricia Farazzi, éditions de l'Eclat, 2005