Les quatre principaux personnages de ce drame sont merveilleusement pourris.
Je veux dire que leur bassesse, loin de les déshumaniser, leur fait éclairer le monde (notre monde).
Il se peut bien que Claudel les ait sévèrement jugés ; il les a aussi extraordinairement défendus ; peut-être même est-ce dans l'affreux Turelure père — le pire d'entre eux, au sens au moins où sans lui les autres n'eussent pas descendu tous les échelons qu'ils ont descendu — que l'on reconnaît le mieux certains traits de la personnalité de l'auteur.
Dans Le Pain dur (dont on se saura point avec certitude à quel degré le titre est ironique), il est question du joufflu Louis-Philippe et de l'entrée de la France dans la modernité : on a colonisé l'Algérie et le chemin de fer arrive ; quant à l'ancienne abbaye de Coûfontaine (et de sa grande salle où auront lieu toutes les scènes de la pièce), il est question d'en faire une usine. Mais surtout, il est question encore de Toussaint Turelure, le protagoniste de L'Otage ouvrant la trilogie, vieilli et affaibli (accessoirement président du Conseil des ministres), mais moralement identique, donc affreux, et d'autant plus que la mort fait sentir ses abois ; veuf, il vit avec Sichel, une Juive dont il n'est pas fichu de prononcer correctement le nom, dont on n'est pas certain qu'elle l'aime et qu'il traite, lui, comme une prostituée de luxe. Il est aussi question d'une certaine somme d'argent qu'il a empruntée à Lumîr (qui se prononce Loum-yir), comtesse polonaise fiancée à son fils Louis, lequel est parti assécher des marais en Algérie ; somme d'argent qu'il ne consentira à lui rendre qui si elle l'épouse, lui, (Tureleure avait déjà dans la précédente pièce épousé Sygne de Coûfontaine au terme d'un chantage atroce), trahissant ainsi un fils qu'il déteste.
Conversation bien sûr qu'entend Sichel laquelle, bien antécédemment, a intrigué à faire revenir Louis ; lequel donc arrive. Les deux hommes s'estiment et se détestent, le fils étant au moral le portrait craché de son père.
Tout concourt donc à ce qu'on tue le vieux.
A cette fin, Lumîr offre même à son fiancé deux pistolets chargés, l'un à blanc et l'autre non ; dans le cas que la frayeur ne suffirait pas à en venir à bout...
La mort du vieux décompose les couples et les reconfigure. La plus haute poésie tient ce drame où pas un personnage n'est moralement défendable, mais où chacun cependant est par le poète défendu, puisqu'éclate cette humanité de pourrissement qui est la possibilité même de notre fraternité de fortune. Il ne reste plus à la fin qu'à vendre et faire fondre ce Christ de bronze auquel a été préféré le portrait du roi Louis-Philippe.
L'Otage est publié en 1911, Le Pain dur en 1918 et l'on peut se dire qu'une guerre mondiale complète passe entre les volumes ; mais une note de fin de volume précise que cette dernière pièce fut écrite à Hambourg et Bordeaux, respectivement en 1913 et 1914. Les deux premiers volets de la trilogie des Coûfontaine datent donc d'avant la première grande boucherie.
16 octobre 2026
