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Livre - Page 4

  • Le Tableau du maître flamand, d'Arturo Perez-Reverte

    Le roman est publié en 1990 (j'avais vingt ans) et il fait vraiment bon y retrouver des gens qui ont des machines à écrire et qui fument à tout bout de champ, chez eux, dehors et dans les bars où ils boivent avec une modération franchement modérée. L'éteignoir hygiéniste n'avait pas saisi l'Europe encore (quel courage pouvons-nous désormais attendre de gens qui ont peur de la fumée des cigarettes ?).

    La première intrigue du roman, concentrée (pour aller vite) sur la partie d'échecs sise dans le fameux tableau flamand du XVe siècle, et le crime passionnel et politique qu'elle crypte, est vraiment passionnante. La seconde, sur les crimes qu'engendre aujourd'hui la découverte par l'héroïne d'une inscription recouverte sur le même tableau, commence très bien aussi, quoi qu'il apparaisse assez vite au lecteur attentif que la résolution de ces crimes aura bien du mal à éviter l'écueil neuneu-millénariste à la Dan Brown ou la réduction salonnarde à la Agatha Christie avec le maître d'échecs en Hercule Poirot espagnol. Et de fait, Perez-Reverte évite le premier écueil pour naufrager tout à fait sur le second, bousillant au passage (à force de mystérieuses méticulosités logico-mathématico-comportementales de moins en moins crédibles et de justifications psychologiques abracadabrantesques) des personnages initialement plutôt intéressants.

    Tout cela est bien ballot, car l'auteur dit souvent juste quant à la salope sécheresse du cœur humain.


    19 novembre 2025

     

    Le Tableau du maître flamand, Arturo Perez-Reverte, traduit par Jean-Pierre Quijano, ed. J.-C. Lattès, 1993

  • Les erreurs du copiste, de Botho Strauss

    Il vaut mieux ne rien savoir du monde que d'en savoir trop sans en avoir fait soi-même l'expérience.

    Je ne sais plus quel livre je cherchais dans la bibliothèque, presque au sol, mais je me suis relevé avec Les erreurs du copiste. Je l'ai feuilleté, puis je me suis mis à le lire. A le relire, pour être précis. Mais il se peut que relire n'ait pas vraiment de sens, ou un sens très relatif.

    Je ne sais plus en quelle année je l'avais lu. Le livre a été publié en 2001 chez Gallimard et l'édition que je possède est la première. Je n'ai pas souvenir toutefois de l'avoir acheté à sa sortie. C'est plutôt vers 2005 que je suis revenu (un peu) à Botho Strauss. Le soulèvement contre le monde secondaire m'avait fait forte impression (pensez donc, un dramaturge contemporain reconnu qui cite Nicolás Gómez Dávila). Vingt ans déjà ; c'était hier.

    Je suis donc tenté de dire que j'ai lu 2-3 fois Les erreurs du copiste. Parce que je le lis lentement et parce qu'il n'y a pas de page (ou presque) qui ne me fasse revenir à la précédente. Deux pages en avant, une page en arrière.

    Je vais faire un tour sur le site de Gallimard. Sauf erreur, aucun livre de Botho Strauss n'y a été publié depuis. Cela fait presque ving-cinq ans, donc ; mais c'est peut-être justement parce qu'il est, je cite la quatrième : le plus important des auteurs dramatiques et des prosateurs allemands (vivants, j'imagine). La conversion à la médiocrité a fini de toucher les grandes maisons. 
    Site de l'Arche éditeur. Viol en 2005, Ithaque en 2010. Puis, sauf erreur (les titres ne sont pas classés dans l'ordre du publication, ni d'ailleurs dans aucun autre), plus rien. Il y a donc eu un tournant dans l'œuvre de Strauss, jusqu'ici très contemporain-contemporain, avec ces adaptations de Titus Andronicus et du retour à Ithaque d'Ulysse.
    Il semble en tout cas que rien depuis 2010 n'ait été publié en français.
    Je lirais volontiers Saul, mais je ne trouve la pièce qu'en allemand (et mon piètre allemand ne me permettra pas ça...).

    L'impression paradoxale et double, dans ma lecture de la première partie : celle, qui ne m'arrive que très rarement, que c'est moi qui écris, renforcée par le fait que je vis désormais à la campagne et que je vis certains moments d'une troublante proximité avec ceux qu'il écrit (les meuglements des vaches auxquelles on a enlevé leurs petits) ; et simultanément, celle que je dois passer ce que je lis d'une langue dans l'autre (et je lis pourtant la traduction française de Colette Kowalski), en quelque sorte, de son français dans le mien, ce qui est sans doute la cause de cette agréable lenteur et de ce deux pas en avant, un pas en arrière.

    La critique par petites touches, sans appuyer, que dresse Strauss d'une culture, d'une civilisation exterminant son propre passé, par bonne conscience (par volonté de conscience, serais-je tenté de dire à la Nietzsche) est très juste. 

    Mais le livre est aussi, surtout, le livre de Diu. Diu est le nom que l'auteur donne ici à son fils. C'est le diu du jour, le diu de diurne, et pas moyen en français de ne pas lire Dieu (une coquille du copiste, sans doute).
    « Je me souviens que je suis obligé d'introduire mon petit garçon dans une société que je tiens pour usée et débile. Dont je n'attends rien, sinon que lentement, mais peut-être aussi promptement, elle se vide de son sang. »
    Je me souviens que ces lignes m'avaient ému, en 2007 ou 2008 (plutôt qu'en 2005 ! voilà qui précise l'année potentielle de première lecture) car je ne pouvais pas ne pas penser à mon fils (né en mai 2007). Aujourd'hui, les notations sur sa mère vieillissante trouvent en moi un immédiat écho, qu'elles n'avaient pas alors trouvé. Je copie celle-ci (avec une pensée pour l'ami Fred Pougeard) :
    « Je vois sur une photo la grâce ingénue d'une jeune femme qui émerge d'un milieu modeste d'employés des douanes, charme un homme et met au monde un enfant, et, levant les yeux de la photo, je regarde son visage, le visage creusé d'une vieille femme qui cherche à rassembler ses pilules. J'examine encore une fois : sur la photo, le frais étincellement des yeux qui manifestement a contribué à ma venue au monde, et l'œil maintenant terne qui surveille péniblement les plus pauvres travaux. Je ne comprends pas. La nudité de la défiguration me donne le frisson. Si c'est cela, l'habituel, alors on l'appelle ainsi parce que personne n'a le temps de s'y habituer. »

    Je ne sais pas qui sont Erich Voegelin et Ceronetti, je note leurs noms.
    « Je lis pendant la nuit cette remarque profonde de Ceronetti selon laquelle les dictateurs, les terribles nihilistes, ne veulent que l'art positif, ils ne supportent pas les pessimistes. « Tous ceux qui connaissent la vérité de la souffrance gênent leurs plans destinés à augmenter le malheur dans le monde. » (Pensieri del Tè) »

     

    (Je poursuis mon tour des éditeurs français de théâtre sur internet (ce n'est pas brillant). Les éditions théâtrales notent ainsi, au détour d'une phrase concernant leur politique de réception des manuscrits : « (les vaudevilles, pièces en versification classique ou à la structure classique - découpage en actes, scènes, etc. - ne correspondent pas à notre ligne éditoriale) ». Le nombre des choses à ne pas faire croît (le découpage en actes et scènes, je n'avais pas encore vu). Un jour viendra où l'on refusera toute phrase syntaxiquement correcte.) 

     

    Il est amusant de se dire que ce qui nourrissait le dramaturge d'avant-garde admiré par tant de gens qui, au fond, n'y comprenaient goutte, c'était précisément la tradition ; celle-là même que nombre de ces gens voudraient au bas mot malmener (mais il se peut, en dépit qu'ils en aient, qu'elle demeure hors leur portée, et qu'ils n'en attaquent que le mot).
    C'est d'ailleurs à présent la compréhension scientifique du monde qui passe parfois, discrètement, dans la trame des pages :
    « Tantôt les années ont passé, tantôt elles sont de nouveau là. Ce que nous vivons n'est pas une histoire, mais seulement des éléments du tout qui sautent arbitrairement de-ci de-là.»

    Ou, bien plus loin :
    « Il s'agira pour l'individu de vivre une sorte de schisme culturel et de l'éprouver comme équilibre, non comme écartèlement. Le mieux adapté à la vie est celui qui vit scindé. »

     

    Mais ce qui est émouvant, c'est aussi la présence de ces notations parmi les descriptions des paysages offerts à l'auteur par son regard sur la campagne allemande, et cette phrase par exemple dans laquelle j'entends grâce et malgré la traduction un écho claudélien :
    « Le brouillard blanc sous la lune d'où le paysage émerge comme aux premiers jours du monde ! »

    C'est un crève-cœur de terminer ce livre. Je ralentis.

     

    Il fait bon lire dans Dávila la première phrase de la journée : « Pour lire un livre comme il convient il faut être de sa famille. » Voilà, on est mis en condition.

    Qu'ajouter ?

     

    14 novembre 2025

     

     

  • Que sait Wittgenstein ?

    « Un problème philosophique est de la forme : je ne m'y retrouve pas. »
    Wittgenstein, Recherches philosophiques

    Il est amusant de se dire que si l'étonnant aventurier Wittgenstein avait simplement suivi un cursus ordinaire (universitaire) de philosophie, il aurait été considérablement plus empêché de développer sa propre pensée. Arrivant à la philosophie par la logique mathématique après des études d'ingénieur, il se dispense en quelque sorte lui-même de toute la part de formatage (plus ou moins 82,5%) que comporte hélas toute formation digne de ce nom. Il cherchait même parfois à dissuader certains de ses étudiants de Cambridge de poursuivre des carrières universitaires, assurant lui-même ne demeurer là que parce qu'il était capable de produire son propre oxygène. Mais il est très important aussi qu'il ait enseigné dans une grande Université, pour l'enseignement lui-même évidemment (et celui-ci me semble avoir été très expérimental et bien peu magistral), mais aussi parce que cela permet que sa pensée soit prise en compte par l'institution, et partant conservée au prix de son académisation à marche forcée ; car on peut toujours dire, me semble-t-il, qu'il ouvre une voie nouvelle, comme en son temps Descartes, rien n'empêchera le rouleau-compresseur de l'histoire de la philosophie aplatie.
    Quelle idée stupide ai-je eu, aussi, de faire d'un certain L. Wittgenstein (le L. renvenrait-il parfois à Léonard) un personnage de la sixième série en cours de mon urtheatron ?

    Voilà ce que je maugréais en lisant le « Que sais-je ? » sorti en octobre et consacré à Wittgenstein. C'est un défi que l'universitaire Élise Marrou relève facilement (dirait-on), de présenter l'intégralité du parcours philosophique de Wittgenstein en une centaine de pages ; tout au plus pourrait-on dire que, le plan d'ensemble de l'ouvrage étant bien conçu, les différents moments de la pensée du philosophe ont un peu l'air de sortir comme naturellement l'un de l'autre, et  de ne procéder finalement d'aucun accident. 
    Lire à propos de Wittgenstein au début de l'ouvrage (p. 35) que la philosophie n'est donc pas systématique et qu'elle n'a d'autre résultat que la clarté peut prêter à sourire. Je dois confesser que toutes les propositions du Tractatus Logico-philosophicus ne me sont pas d'une clarté des plus... claires.
    Le « Que sais-je ? » d'Élise Marrou atteint brillamment son but pédagogique, quoi que certains passages demandent du lecteur une concentration certaine (étonnamment surtout dès le départ, avec Carnap (je ne connais pas du tout Carnap)) (mais pourquoi ne devraient-ils pas la lui demander ?). Il est même presque surprenant que la troisième et dernière partie (avant conclusion) à sa cime nous entretienne de la vie intérieure, de la grammaire du cœur et finalement de la foi (mais il est vrai que la vie monastique avait tenté le jeune Wittgenstein) :
    « La foi n'a rien d'une obédience sereine, le doute et même la notion de risque y prédominent. Sa teneur ne peut se mesurer qu'à l'aune des actes qui l'exprime et de l'importance qu'elle tient dans une vie donnée. » 


    Pour boucler cet articulet sur son commencement, je termine en citant un passage de la conclusion du petit ouvrage :
    « La philosophie telle que Wittgenstein la pratique se définit contre les pratiques académiques et disciplinaires de la philosophie. Elle dissout les problèmes qu'elle suscite
    , fait s'évanouir et disparaître l'anxiété à la manière d'une thérapie. »

    9 novembre 2025

     

     

  • Autour du *Problème à trois corps* de Liu Cixin (et finalement d'Elon Musk)

    Notes prises au vol (avec une chute partie en c.acahouète).

    Si la planète Trisolaris a trois soleils, alors il y a en termes gravitationnels un problème à quatre corps, non à trois. Sans doute est-ce là un clin d'œil à Dumas, dont les trois mousquetaires étaient quatre.

    Page 32 du Problème à trois corps de Liu Cixin, ce paragraphe résume sans doute la pensée d'une héroïne (Ye Wenjie), mais pas seulement :
    « Il était bien possible que toutes les actions humaines soient mauvaises par nature et que différentes personnes puissent démasquer différentes sortes de mal. L'humanité ne saurait jamais atteindre une véritable conscience morale, de la même manière que l'homme ne pouvait s'élever du sol en tirant sur ses propres cheveux. Pour réussir, il fallait l'aide d'une force extérieure à l'homme. »
    Voilà qui sonne étrangement ufo-gödelo-catholico-compatible. Ufo l'emporte d'évidence.
    Mais le catholicisme semble combattre en seconde ligne (je le dis depuis ma lecture en cours du second tome La Forêt sombre, qui confirme). Quand Wang Miao, désorienté, erre en auto puis à pied, lève la tête pour voir où l'a mené son subconscient, il est assis devant l'église Saint-Joseph de Wangfujing.

    Le roman s'ouvre en 1967 sur des scènes d'une grande violence perpétrée par les sicaires, parfois encore adolescents, du cher Mao Zedong.  Comment cela a-t-il pu passer la censure (Liu Cixin étant un vrai Chinois de Chine) ? Sans doute parce que la Révolution culturelle, s'éloignant dans le temps, pouvait commencer à être critiquée en Chine ; sans doute aussi parce que la SF était encore considérée comme un genre mineur, pas digne d'intérêt (le livre a d'abord paru en feuilleton en 2006)... 
    (Se pourrait-il alors que le succès de Liu Cixin rende la tâche plus ardue à ses successeurs ?)
     
    Ce qui est vraiment plaisant dans ce roman, outre l'intrigue scientifique (avec ses défauts de construction qui me sont vraiment plus sympathiques que tous les arcs narratifs convenus de la production thrilleresque lyophilo-américanisée), c'est de voir le monde par les yeux d'un écrivain chinois cultivé ; et que le salut du monde, s'il est possible, ne pourra venir que des développements scientifique, technologique et économique passés au crible organisationnel militaire. Autant dire que l'intégralité des choses qui requièrent notre attention politique ici, dans le bas marigot d'une classe d'abrutis et de traîtres, n'a aucune espèce d'importance. Il n'est question, après tout, que de la domination du monde (corollairement, de la ruine financière et de la mise au pas politique de ceux qui seront dominés).
     
    Le truc malin de Liu est donc d'éviter la guerre mondiale annoncée USA(OTAN)/Chine en créant une coalition mondiale de toutes les nations contre les Trisolariens, qui veulent exterminer les Terriens pour tout simplement prendre leur place ; l'intrigue ufologique n'est rien moins que la voie de la métaphore. Qui sont-ils donc, les Trisolariens ?
     
    Leo Strauss, il m'en souvient, pensait que Thucydide ne pouvait ouvertement dire dans La guerre du Péloponnèse que les institutions de Sparte lui paraissaient plus solides et durables que celles d'Athènes ; puis la défaite d'Athènes entraîna un long naufrage de la pensée...
     
    Pour terminer sur une note gentiment polémique, je citerai l'ami Joan Larroumec faisant (le 4 octobre 2025) le constat de l'importance du pourtant peu sympathique et légèrement psycopathatique Elon Musk : 
    «Les 5 entreprises non cotées les plus valorisées du monde : 1. OpenAI 500 milliards de dollars. 2. SpaceX 400 milliards de dollars
    3. ByteDance 330 milliards de dollars. 4. Anthropic 183 milliards de dollars. 5. xAI 113 milliards de dollars.
    Open Ai, Space x et xAI fondées par Musk. Anthropic fondée par Dario Amodei, recruté chez Open Ai sur demande et grâce à Musk.
    Musk est a l’origine des 4/5e des 5 plus grandes entreprises non cotées de la planète.
    On peut aussi dire sans exagérer deux autres choses :
    - aujourd’hui les seules industries de pointes américaines à grande échelle qui tiennent tête à la Chine ce sont Tesla et Space X.
    - la renaissance de l’IA n’aurait jamais eu cette ampleur si Musk n’avait pas à lui tout seul décidé de défier le monopole de Google.
    Ainsi, une énorme partie de ce qui fait que les Etats-Unis sont encore dans la course à l’hégémonie repose sur un seul homme.
    Qui a bien sûr bénéficié de l’écosystème historique de la Californie, des multiples milliardaires qui la peuplent, des grands plans du gouvernement américain, de budgets publics, du plus gros marché de consommateurs de la planète, etc. »
     
    Heureusement, nous avons Sébastien Lecornu II. Et tous les autres débiles. (Dont Mélenchon, seul djihado-maoïste conséquent.) Il n'y a pas que l'hégémonie mondiale, dans la vie.
     
     
    15 octobre 2025
     
     
     
     
  • Clef de la poésie, de Jean Paulhan

    Il ne fait aucun doute qu'il y a un lien étroit entre ce que publie un éditeur et la façon dont il lit. Peu d'éditeurs cependant s'essaient à témoigner de leur façon de lire (ce dont il faut d'ailleurs collectivement les remercier). Mais Jean Paulhan n'est pas seulement un éditeur (50 ans à la nrf/Gallimard), c'est un logicien, un écrivain et sans doute, un poète.

    Clef de la poésie, publié en 1944 chez Gallimard, dans la belle collection « Métamorphoses », ouvre ainsi son premier argument :

    « Je ne cherche pas à faire la moindre découverte poétique, je ne cherche qu'un moyen de juger toute découverte poétique. Je ne souhaite pas former en poésie quelque nouvelle doctrine ; je ne cherche qu'un procédé, propre à mettre toute doctrine à l'épreuve. Bref, mon propos n'est ni critique, ni – de toute évidence – littéraire. Il est strictement logique. Et peut-être est-il loyal de rappeler ici que les études de cet ordre n'ont jamais passé pour amusantes. Au demeurant, personne n'est obligé de les lire. »

    Je noterai ici que ce n'est pas parce que de telles études n'ont jamais passé pour amusantes, qu'elles ne le sont pas réellement. Il y a chez les logiciens une forme d'humour qui n'est pas toujours immédiatement perceptible, et pour cause. Le titre entier du tout petit livre est, rappelons-le : Clef de la poésie qui permet de distinguer le vrai du faux en toute observation ou doctrine touchant la rime, le rythme, le vers, le poète et la poésie.
    Rien que ça.

    « Il faudrait donc que ce mystère fût dans la loi sous-entendu. »

    Ce à quoi Paulhan s'attelle, en réalité, c'est à penser le mystère, et plus précisément, à trouver une formule qui le contienne et qui puisse s'appliquer tant aux classiques qu'aux romantiques et suivants (surréalistes inclus), qu'il appelle aussi, respectivement, rhétoriqueurs et terroristes.


    Il y parvient, d'ailleurs. Et si jamais cela intéresse quelqu'un
     d'accéder à cette clé effectivement unique, il peut aller lire le livre.

     

    6 octobre 2025

     

     

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  • Les Physiciens, de Friedrich Dürrenmatt

    A moins que ce ne soit nous, la pièce (écrite en 1962) a quelque peu vieilli : elle vient d'un temps où la guerre nucléaire totale, je crois, faisait peur. Elle ne fait plus peur ; sans doute s'habitue-t-on. 

    Les 21 points à propos des Physiciens, à la fin de l'ouvrage, ont une portée qui passe la pièce ; le premier d'entre eux, par exemple :
    « Je ne pars pas d'une thèse mais d'une histoire. »
    C'est une évidence à rappeler, de nos jours. Le cher Dürrenmatt lui-même ne la formule peut-être que parce que, dans Les Physiciens, la thèse l'emporte (ou du moins le dispute fortement à l'histoire).

    La pièce se présente d'abord comme une enquête policière. Dans le luxueux sanatorium (plutôt une clinique psychiatrique, de fait), institution luxueuse et privée, on a assassiné une infirmière. Et ce n'est pas la première fois. Les assassins, ou les patients comme il est relativisé parfois, se trouvent être Einstein et Newton. Ou des fous qui se prennent pour eux.

    Mais la pièce tourne à l'affaire d'espionnage, Einstein et Newton étant de vrais faux patients (mais de vrais assassins) et de vrais physiciens-espions chargés de surveiller un nommé Möbius, physicien lui aussi, et le plus brillant des trois, afin de lui voler ses travaux, pour le compte des puissances antagonistes pour lesquels ils travaillent. Or Möbius s'est réfugié dans la clinique afin justement que ses travaux ne puissent servir, et donc probablement participer à la destruction de la planète.

    Il y aura d'autres surprises encore. Si la thèse l'emporte tout de même sur l'histoire, cela n'empêche pas, fait rarissime, la pièce d'être drôle.

     

    10 octobre 2025

    Dürrenmatt, Les Physiciens, L'Arche, traduction de Cécile Delettres, 2014

  • Le Guerrier appliqué, de Jean Paulhan

    Le Guerrier appliqué est un grand petit livre.
    D'abord publié en 1917, c'est un des livres trop rarement cités lorsqu'il est question de la première guerre mondiale. Chaque bref chapitre en deux ou trois parties est un poème en prose. La langue de Paulhan est d'un classicisme nerveux, rapide, presque tronqué.

    Un exemple, pris dans la première page :
    « Ces paysans me connaissaient depuis mes grands-parents : ils avaient de moi une opinion ancienne, et que je respectais. Puis, je les sentais supérieurs à moi par leurs habitudes et même par leurs plaisanteries. La conviction que j'étais bien plus instruit restait ici pure et faible : elle ne me servait de rien, et c'est par ma bonne volonté que je continuais à mériter leur estime. »
    Cette langue est sans doute utile à comprendre le grand éditeur (cinquante ans à la nrf, pour aller vite) qu'aura été Paulhan.

    La distance avec l'objet écrit est très grande ; l'image pourtant fulgure.
    « Plus que tout le reste, une cave, éventrée avec son trottoir, me troubla. L'on voyait par la crevasse un buffet ciré, sous un hachis d'étoffe, de terre et de bois, et cette sécurité trompée. »

    Le narrateur s'appelle Jacques Maast (un pseudonyme que l'auteur réemploiera) et il a dix-huit ans au début de la guerre ; Paulhan, lui, en a vingt-neuf et il a déjà été professeur à Madagascar. L'impression pourtant demeure nette que c'est l'auteur qui parle.
    Pris dans le chapitre Comment est mort Glintz : « Le chagrin simple et sans retour que nous eût donné, dans la paix, la mort d'un ami, il est sûr qu'aucun de nous ne l'éprouva. Peut-être avions-nous ici l'impression d'entrer enfin dans la vraie guerre dangereuse, et contre nous-même le plaisir d'une attente satisfaite. Ou bien, par une réflexion plus personnelle, nous éprouvions vaguement qu'il y avait eu une chance de mort sortie, et qui n'avait pas été la nôtre. »


    25 septembre 2025

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  • Pompidou et l'anthologie poétique

    L'anthologie de la poésie française de Georges Pompidou est agréable à lire ; les poèmes choisis sont tous (ou presque) intéressants. Les absences ne sont pas moins intéressantes (et juste, je crois, le parti pris de ne pas citer les vivants, ce qui nous prive d'Aragon, par exemple). Molière, comme souvent, est mal servi ; et les morceaux choisis de Claudel, hors l'Annoncier merveilleux du Soulier de satin, un peu dérisoires.
    Mais l'anthologie réellement intéressante tient en quelques pages (28 exactement dans l'édition du Livre de poche) à la toute fin du volume, sous le joli titre de post-scriptum : « Aussi, quand on a eu la faiblesse d'en publier une [d'anthologie, donc], est-on pris de l'envie de faire un choix plus restrictif et plus personnel, celui des vers, isolés ou non, le plus souvent isolés, ou des courtes séquences, exceptionnellement d'un poème, qui composent vraiment notre univers poétique.
    » L'esprit académique de Pompidou l'a peut-être empêché de jeter ces vers comme ils venaient, et l'aura forcé à les ranger chronologiquement...
    N'en apprendrait-on pas plus sur chaque poète si lui prenait l'idée de se prêter à tel exercice (exact pendant, j'y songe, de ce qu'on sait par cœur et dit selon moi la vérité loin des modes de ce qu'on aime vraiment) plutôt que de chercher à publier ses plus ou moins narcissiques fumigations pénibles ? D'aucuns seraient surpris d'y découvrir que ce qu'ils aiment a peu de rapport avec ce qu'ils défendent...


    13 septembre 2025

     

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  • Boule de foudre, de Liu Cixin

    C'est le premier livre du Chinois Liu Cixin que je lis (l'ayant trouvé dans une boîte à livres). Je n'ai pas lu la trilogie du Problème à trois corps ni vu l'adaptation Netflix. Boule de foudre est un livre de science-fiction et d'anticipation plutôt copieux, écrit au tout début de ce siècle (ce sont les succès susmentionnés qui ont dû déclencher la traduction).

    Le tout début du roman est cousu de fil... rouge. Cela s'améliore ensuite et le duo de personnages cherchant à comprendre et apprivoiser la foudre en boule (phénomène encore grandement inexpliqué), lui pour la science (et pour ses parents tués par le phénomène), elle pour l'armée afin d'en faire une arme nouvelle, de l'importance de la bombe atomique est intéressant. L'arrivée dans le récit du savant fou, mais génial, permet à l'auteur de passer au-delà de ce qui est raisonnable et d'imaginer en quelque sorte un monde quantique à notre échelle (la foudre en boule, c'est un électron géant ; et son comportement varie selon qu'il y a observateur ou non (satellites inclus)).
    Je continue dès lors de lire pour savoir où ça va. Ce qui est intéressant, c'est tout ce qui va de soi pour l'auteur et qui n'est pas familier au lecteur occidental (sans compter qu'on n'est pas emmerdé par l'histoire d'amour à la con que les pondeurs de livres occidentaux se sentent obligés de fourguer) ; et puis ce conflit Chine-OTAN de grande ampleur (dans les années 2010, donc, en gros) qui n'a d'ailleurs l'air de surprendre personne (nous informerait-on mal ?) : cette guerre a pour ainsi dire l'air d'aller de soi et sert tout bonnement de toile de fond à la dernière partie de l'histoire. Les Chinois sont patriotes et veulent la victoire de leur pays (et ne manifestent pas de détestation particulière de l'ennemi). C'est, je crois, ce qui m'a le plus intéressé : l'omniprésence de l'armée fait passer les romans et films américains ayant trait à leur armée (et ils sont légion) pour ceux de doux rêveurs moralisateurs. La nécessité ou le bien-fondé de la guerre n'est ici nullement posé ni nécessaire ; à dire vrai, on ne sait pas ce qui la déclenche. A tel moment, elle est possible, à tel autre, elle est là, à tel autre encore, elle est gagnée (par la Chine, d'ailleurs, étonnamment) ; et c'est bien suffisant.

     

    12 septembre 2025

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  • L'Inassouvissement, de S. I. Witkiewicz

    « Il se couvrit de sa volonté comme du couvercle d'un cercueil. »
     
    Grande expérience de lecture, fortement déconseillée aux débutants dans l'exercice.
    D'après mes calculs, il faudrait compresser 128.000 rentrées littéraires françaises pour obtenir l'énergie d'un paragraphe quelconque de ce roman fantastique « hénaurme », d'une invention linguistique permanente, noirissime, initiatique, schizoïde (tout entier placé sous la phrase de Tadeusz Micinski : « Moi, en choisissant mon destin, j'ai choisi la folie »), d'une horreur sexuelle inouïe, prophétique (les Chinois bolchévisés ont pris Moscou et s'apprêtent à déferler sur l'Europe, et donc d'abord sur la Pologne) publié en 1927 (avant, donc, par exemple, Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley). La reddition totale de l'Europe y est en quelque sorte par avance consumée.
    La traduction d'Alain van Crugten est d'une richesse telle qu'elle donne envie de découvrir ses propres oeuvres.
     
    « Information : La spécialité de la princesse était les artistes méconnus ; elle les aidait même souvent matériellement, mais jamais bien au-delà du point dit de "non-crevaison de faim", sinon ils auraient évidemment cessé d'être méconnus. Par contre, elle ne pouvait souffrir les gens connus et reconnus de ce milieu, car elle les considérait, on ne sait pourquoi, comme une vivante insulte au sentiment qu'elle avait de sa naissance. Elle aimait l'art, mais ne supportait pas qu'il "fasse l'important", comme elle disait. C'était drôle, cette phrase, quand on pense que toute création artistique avait presque complètement disparu. Peut-être que justement chez nous quelque chose couvait encore, en raison des rapports sociaux anormaux et artificiels, mais en général — grands dieux !

    — Non, je ne serai pas leur bouffon — continuait à glapir Sturfan. Il s'étrangla et cracha du poison. — J'écrirai des romans, puisque dans l'art véritable il n'y a plus rien à faire, mais des romans mé-ta-phy-si-ques ! Comprenez-vous ? Assez de cette pouilleuse "connaissance de la vie" : je laisse cela à ceux qui sont dépourvus de talent et qui espionnent la médiocrité et la reproduisent avec volupté. Mais pourquoi font-ils cela ? Parce qu'ils ne peuvent s'imaginer personne au-dessus d'eux-mêmes. Ils n'ont pas pu créer des types plus élevés et parvenir à les contempler avec ce que les critiques-parasites nomment "le sourire serin et pseudo-grec de l'indulgence", du haut de la constatation que tous sont des cochons et moi aussi (ce que je leur pardonne et que je me pardonne aussi). Au diable, une fois pour toutes, la Grèce tout entière et cette vomissure pseudo-classique réchauffée. Ah non ! Chez eux, chez ces criticâtres, ces ténias, ces trichines logés dans le corps de l'art agonisant, cela s'appelle objectivisme et ils osne tà ce propos évoquer Flaubert ! Non, vous le voyez d'ici, cet auteur pseudo-objectif, au sourire cochon, pataugeant dans la vulgarité générale, qui se balade en personne parmi ses créatures — ha ! cela s'appelle de la création artistique : espionner par le trou de la serrure ceux qu'on a le droit d'espionner, car les gens des hautes sphères ne se laissent pas espionner par n'importe qui, donc comment les décrire ? Donc, voilà notre auteur qui se balade là-dedans comme un vrai membre de la compagnie ; il trinque et est "à tu et à toi" avec eux, ivre de cette manie malsaine de s'abaisser, il se confie à des gens qui sont même indignes d'être ses héros — et cela se nomme objectivisme ! Et cela se nomme littérature de grande valeur sociale : on montre les défauts de divers salopards, on crée de petits types positifs artificiels et aussi consistants que du papier, qui ne sont pas capables de renverser un résultat négatif pour le changer en un optimisme d'ailleurs plat et fondé sur l'aveuglement. Et c'est d'une telle racaille qu'on chante les louanges !... »
     
    Il me semble que les formidables Éditions Noir sur Blanc ont récemment réédité ce livre.
    On notera qu'en 1926, Witkiewicz avait lu, digéré (et peut-être davantage) Bergson (sa tête de turc), Gide, Bernanos, Chesterton, Wittgenstein, Russell et Whitehead (ces trois derniers servant sans doute de modèle au logicien Afanazol Benz : « De son seul et unique axiome, que personne en dehors de lui ne comprenait, il tira une logique entièrement neuve et dans les termes de celle-ci, définit toute la mathématique, ramenant toutes les définitions à une combinaison de quelques signes fondamentaux »), sans compter évidemment les grands théologiens et les grands romanciers russes (à un de ses moments cruciaux, le roman ne peut pas ne pas faire penser à Crime et châtiment).
     
    28 août 2025
     
    L'Inassouvissement, Stanislaw Ignacy Witkiewicz, traduction d'Alain van Crugten, éditions L'Âge d'homme, 1970