Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Politique

  • White, de Bret Easton Ellis

    « Mais c'est une époque qui juge tout le monde si sévèrement à travers la lorgnette de la politique identitaire que vous êtes d'une certaine façon foutu si vous prétendez résister au conformisme menaçant de l'idéologie progressiste, qui propose l'inclusion universelle sauf pour ceux qui osent poser des questions. Chacun doit être le même et avoir les mêmes réactions face à n'importe quelle œuvre d'art, n'importe quel mouvement, n'importe quel idée, et si une personne refuse de se joindre au chœur de l'approbation, elle sera taxée de racisme ou de misogynie. C'est ce qui arrive à une culture lorsqu'elle ne se soucie plus du tout d'art. »

    J'ai abandonné White à la page 139 (il y en a 291).
    Il y est vraiment fait trop référence à des films que je n'ai pas vus, qu'il ne m'intéresserait pas de voir. Je n'aime pas beaucoup le cinéma, qui est souvent beaucoup plus idiot qu'il ne veut en avoir l'air. Je n'ai d'ailleurs jamais vu un film adapté d'un roman d'Ellis (même American psycho) ni lu un de ses romans.
    Ce qui m'a donné envie de commencer ce livre, en plus de la gratuité (il était dans une boîte à livres) est justement que ce n'est pas un roman.
    Ce que dit Bret Easton Ellis dans White m'intéresse pourtant. L'évolution sur quarante-cinq ans (1985-2020, en gros) du « victimisme identitaire », vue par un romancier américain à succès, qui refuse au surplus de se rendre au lobby gay auquel il serait censé appartenir, est très intéressant, mais 1. je le sais déjà et je suis d'accord,  et 2. (donc) les exemples cinématographiques m'emmerdent.
    On aurait avantageusement tiré de ce bouquin une centaine de pages, dans le style de celle que je place en tête de ce billet.


    10 octobre 2026

    White, Bret Easton Ellis, traduit par Pierre Guglielmina, Robert Laffont, 2019

  • La Voie héroïque, d'Ernest Becker

    « Le mot ou la phrase justes, correctement prononcés, constituent le plus haut degré du pouvoir interpersonnel de l'être humain. L'aisance dans le maniement du contexte verbal de l'action offre la seule possibilité d'exercer un contrôle direct sur les autres.»

    « Une large part des emportements que l'on observe dans la vie familiale, ainsi que dans les amitiés ou les relations amoureuses intimes, provient tout simplement du fait d'avoir entendu les mauvaises paroles au mauvais moment. » 

    Ernest Becker récapitule une théorie générale de l'homme (ce mammifère angoissé, seul accédant au langage symbolique), qui est aussi une théorie générale du théâtre ; il s'appuie sur les connaissances anthropologiques, scientifiques et sociales disponibles au moment de la rédaction — données que met habilement et succinctement à jour en ses notes son traducteur et éditeur, Radu Stoenescu —, que vient en quelque sorte nouer ensemble une théorie psychanalytique. Ainsi, un certain nombre de choses énoncées seront plus ou moins familières au lecteur, selon sa fréquentation plus ou moins grande et plus ou moins critique des théories freudiennes et dérivées (Erich Fromm, par exemple) ; mais le fait marquant de la théorie de Becker, s'il concerne l'héroïsme en effet (Stoenescu a bien souligné la chose en traduisant The Birth and Death of Meaning : An Interdisciplinary Perspective on the Problem of Man par La Voie héroïque) ne concerne pas en dernière analyse n'importe quel héroïsme, mais celui que permet la religion, ou plutôt que la religion elle-même (qui a ses bassesses et servilités), celui que permettent et vers lequel tendent les grands esprits religieux eux-mêmes (Christ, Bouddha) et qu'ils indiquent (et peut-être enseignent) à l'homme ; et qui consiste, en ne faisant pas dépendre d'autrui son estime de soi, à se défaire pour jamais des considérations mondaines.

    Il semble à l'auteur que cet héroïsme-là, et celui-là seul, permet de passer au-dessus des fictions que l'homme crée à son propre sujet, individuel ou collectif. 

    « [...] Róheim disait que la culture, ce merveilleux déploiement du drame humain, n'était que l'invention d'un enfant qui a peut d'être seul dans le noir. La question idéale qui se pose à la religion a toujours été un dérivé de celle-ci : " Quel genre d'invention serait digne d'un adulte qui reconnaîtrait qu'il a peur ? » Ainsi, la religion remet en cause la réalité de la tâche héroïque de l'homme, par opposition à la fiction culturelle de l'héroïsme : elle arrache le masque fondamental, comme nous l'a enseigné Kirkegaard, celui que l'homme s'est collé à la peau. [...] C'est un suprême idéal que cet aveu de désespoir, car il exige un courage et une ouverture rares chez l'homme, aussi rares aujourd'hui qu'aux temps primitifs — ce qui explique le caractère universel de la structure universelle compulsive. Et c'est un idéal qui ne peut être formulé que de manière mythique, parce qu'il pose un pied dans ce que l'homme ne pourra jamais savoir : d'où et de quelle manière viendra le secours face à son désespoir. »

    Autrement dit, en termes bernanosiens (que nous rappelle l'éditeur), la plus haute forme de l'espérance, c'est le désespoir surmonté. Autrement encore, chez Becker (et comme pour joindre aux Grecs une certaine forme de christianisme) :

    « Les Grecs connaissaient la nature fictive des significations humaines et discernèrent la seule issue qui fût digne pour l'homme : il lui revenait d'assumer la responsabilité des accidents de la vie, bien qu'il en fût innocent ; de faire de son existence un devoir, un contrat avec le destin et avec les dieux, une offrande. Ce n'est qu'ainsi qu'il pouvait en prendre la maîtrise, s'élever au-dessus d'elle et atteindre sa véritable noblesse au sein du règne animal : devenir l'animal qui sait et qui, en connaissance de cause, fait don de sa vie. Il résout le paradoxe de son existence en en voyant la vérité et en l'acceptant. »


    17 septembre 2026

    Ernest Becker, La Voie héroïque, édition et traduction de Radu Stoenescu, Carmin, 2026

  • L'Otage, de Paul Claudel

    Il fut une époque où je lisais chaque été Le soulier de satin ; le meilleur théâtre et le plus beau poème (pour autant que ces choses diffèrent vraiment) du siècle précédent. Il y a les Claudel que je relis et ceux que je ne relis pas (et ceux qui demeurent à lire). Mais la trilogie de L'Otage (1911), du Pain dur (1918) et du Père humilié (1920 ; si étrange, cette dernière) est en quelque sorte le théâtre qui me parle le mieux parce que, récapitulant le XIXe siècle sous la forme d'une cascade de parricides, il ouvre à notre époque, à la compréhension en profondeur de notre époque, celle qui n'a pas pris fin avec la Guerre froide. 
    L'Otage, c'est le pape. Le pape Pie VII, probablement, que Napoléon a fait emprisonner à Fontainebleau. Mais ici, quand la pièce commence, on l'a fait évader, et il est désormais le prisonnier de son libérateur.
    Les deux premiers actes sont constitués de deux grandes scènes, dans lesquelles on ne trouve que deux personnages. L'ensemble est une composition parfaite, et tout à fait atroce, dans la langue la plus singulière du siècle (et sans points de suspension) qui ne se prive d'ailleurs d'aucun de ses registres. Tous les personnages, quatre — ils sont quatre déjà dans L'Echange comme les points cardinaux d'une seule âme —, sont extraordinaires : Sygne de Coûfontaine, dont le sacrifice exemplaire horrifie ; Georges de Coûfontaine, son cousin, ravisseur du pape, qui ne saurait pas faire d'entorse à sa droiture ni faire de concessions à sa douleur (ses parents (ainsi que ceux de Sygne), ses enfants et son épouse ont été exécutés) ; le préfet Toussaint Turelure, fils d'un serviteur des précédents, organisateur des exécutions de leurs parents, mauvais, violent, intriguant (sous lequel je reconnais le plus l'auteur, étrangement) et qui va, bien mieux que Georges, utiliser la présence du pape ; enfin le curé Badilon, un personnage extraordinaire, merveilleux, qui aurait dû être tout à fait secondaire ou même absent, mais sans lequel la tragédie n'aurait pu prendre un tour si ample et d'une verticalité si nette.
    Le troisième acte (en cinq scènes) résout tout tragiquement et mieux, clôt ou semble clore rien moins que la Révolution, puisque Turelure, qui a trahi la Révolution, trahit Napoléon et favorise le retour d'un roi, certes, mais judiciarisé ; dans cette résolution, le sacrifice se double et l'abjection de Turelure éclate, d'être si uniment médiocre et victorieuse.


    5 septembre 2026

  • Le miroir brisé, de Pierre Vidal-Naquet

    « Ceux qui prennent des décisions dans la tragédie, souvent pour le pire, rarement pour le meilleur, ce sont les héros. »

    L'historien Pierre Vidal-Naquet ne cherche pas seulement, dans ce tout petit livre passionnant, issu d’une conférence ultérieurement développée, à lire le théâtre grec antique à la lumière de la connaissance historique, il cherche également à comprendre la politique athénienne par le théâtre de ses tragiques – et du grand Aristophane.
    Mais la tragédie athénienne est un miroir brisé.
    Elle ne donne pas prise, ou bien peu, à ce que nous appelons la politique.
    D’abord parce que peu d’évènements contemporains sont représentés. Les histoires sont celles encore des épopées homériques, de la guerre de Troie, etc.
    Sur les trente-trois drames athéniens, quatre seulement sont censés se dérouler partiellement ou totalement sur le sol attique, quatre  autres concernent « le jugement d’un étranger (Oreste) ou l’accueil d’un groupe d’étrangers menacé par ses concitoyens et suppliant Athènes de le recevoir. »

    « Si nous prenons l’ensemble du corpus, on constate qu’il n’est pas un seul drame où l’opposition entre Grecs et Barbares ou entres citoyens et étrangers ne joue pas un rôle significatif. J’ai demandé à un ordinateur si le mot xénos ou les mots de sa famille étaient présents ou absents dans le corpus tragique. La réponse a été qu’il était présent partout… sauf dans les Perses où, bien sûr, le mot barbaros est abondamment représenté. »

    Le livre se conclut ainsi :
    «Quand Napoléon rencontra Goethe, il lui dit, selon la tradition : « Aujourd’hui, Monsieur, la tragédie, c’est la politique. » Chez les Athéniens, c’était une affaire beaucoup plus compliquée. »

    Pas moyen donc, par leurs œuvres, de savoir ce que pensaient les tragiques de la politique démocratique de leur temps.
    Voici pour Eschyle :
    «
    Chacun est d’accord pour dire que le jugement final de l’Orestie, le jugement et l’acquittement d’Oreste, grâce à l’ultime intervention d’Athéna, font référence, en 458, à l’importante réforme d’Ephialte, en 462, qui mit un terme au rôle de l’Aréopage comme Conseil de gardiens des Lois, limitant ses fonctions à celles de Tribunal chargé des crimes de sang, tandis que la Boulè, tirée au sort, devenait, aux côtés de l’Ekklésia – l’assemblée populaire –, le seul organe délibératif ayant une fonction politique. Chacun admet aussi qu’il s’agissait d’une réforme profondément démocratique, qui suscita assez de troubles pour que son instigateur, Ephialte, soit assassiné l’année suivante, laissant ainsi la place de leader du parti démocratique à Périclès.
    Cela dit, pouvons-nous passer de la lecture des Euménides à une information sur l’attitude personnelle d’Eschyle ? En d’autres termes, pouvons-nous deviner, grâce au texte des Euménides, comment Eschyle vota, s’il vota, lors de la session de l’Ekklésia qui entérina la réforme d’Ephialte ? Il est frappant de constater que les interprètes se divisent en deux camps. Les uns admettent qu’Eschyle est un partisan de la Réforme – tel est le cas, par exemple, de Paul Mazon ; les autres estiment au contraire qu’Eschyle était un laudator temporis acti, un partisan de la tradition. »  

    Quant à  Sophocle, le seul des trois grands tragiques à avoir fait « ce que nous appellerions aujourd’hui une carrière politique. Elu stratège, il prit part aux côtés de Périclès à la répression de l’insurrection de Samos », voilà ce que dit de lui son contemporain Ion de Chios : « En matière politique, il n’était ni habile ni particulièrement pénétrant, il était comme un quelconque athénien de qualité ». Et Vidal-Naquet de conclure  :
    «
    Quelque chose de ce cursus passe-t-il dans son œuvre tragique ? A mon grand regret, je dois répondre que non, ou si peu. »
    Et plus loin :
    «
    Décidément, à quelque niveau qu’on se situe, la tragédie de Sophocle n’est pas la tragédie politique d’Athènes. Cette tragédie-là, c’est Thucydide qui l’a décrite, non Sophocle. Eschyle a dépeint la bataille de Salamine. Sa description, antérieure de plusieurs décennies à celle d’Hérodote, reste notre source historique principale, même si Eschyle n’a pas composé sa narration à notre intention, mais à celle des spectateurs de 472. Euripide reporter et auteur tragique a multiplié les allusions, même si on lui en a prêté trop et si la distanciation ne lui était pas étrangère. Il y a chez Sophocle une hauteur de ton qui rend pratiquement impossible toute interprétation actualisante. »

    Ce qui n’entraîne pas que Vidal-Naquet mésestime les adaptations postérieures.
    Il revient même plusieurs fois sur l’Antigone d’Anouilh et voit dans les reprises successives de l’histoire d’Antigone – par Hölderlin, par Brecht s’appuyant sur Hölderlin, par Anouilh aussi… – celle qu’on peut faire de la conscience européenne.

    Le théâtre n’est sans doute pas la chose gentillette, moralisante et s'adressant à des débiles, pour laquelle notre époque a intérêt à le faire passer.
    J’ai conservé pour la fin ces quelques phrases, celles sans doute qui m’ont le plus marqué :

    « Oserais-je le dire ? Ce qui à mes yeux fait écho à la tragédie athénienne, n’est pas telle ou telle pièce de théâtre, mais bien cette série de représentations politiques à l’usage des masses que furent les procès de Moscou dans les années 1936-1938 ou de Budapest, Sofia et Prague, sans oublier Tirana, à la fin des années 40 et au début des années 50.

    La différence est évidente. Ces procès se terminent par une balle dans la nuque ou une corde autour du cou. Mais où est la ressemblance ? Il s’agit de grands personnages de l’Etat que l’on montre au peuple et que l’on brise. La dimension théâtrale est manifeste. Chaque acteur, accusé, procureur, président, avocat, joue un rôle qu’il a appris par cœur au cours des semaines ou des mois qui précèdent. Si un acteur s’écarte de son texte, comme cela arriva à Sofia au procès de T. Kostov, c’est toute la représentation qui est mise en question. Quand le rideau tombe, le héros est bon pour la mort. Sommes-nous vraiment si loin de la tragédie athénienne ou de celle de Shakespeare ? »

    8 avril 2008

    Pierre Vidal-Naquet, Le miroir brisé, ed. Les Belles Lettres, 2002

  • Dits et contredits, de Karl Kraus

    « Le talent est souvent un défaut de caractère. »

    Je possède deux livres fort différents où apparaît le nom de Roger Lewinter. L'un est une édition français/français du Pompée de Corneille — en réalité une version où une prosodie possible (l'accentuation, pour aller vite) est donnée en regard du texte original ; l'autre, d'ailleurs chez le même éditeur (Ivréa/Champ libre), est Dits et contredits de Karl Kraus, dans la traduction du susnommé.

    Dits et contredits est une manière d'essai qui se présente sous la forme d'un livre d'aphorismes et, disons, de digressions ; il n'est pas, dit Lewinter, « un recueil, disparate, mais un traité, homogène, selon le modèle mathématique : où le lecteur se condamne à ne rien comprendre s'il veut parcourir le discours à son gré et non pas au gré de l'auteur [...]. » Kraus, donc, a rangé ces morceaux par thèmes, quoique nombre s'interpénètrent. Il insiste à plusieurs reprises sur l'art d'écrire ; et dit qu'il faut le lire deux fois. C'est simplement et brutalement vrai. À la première lecture, il arrive qu'on croie comprendre ; ce dont la seconde vous délivre — dans un sens ou dans l'autre, d'ailleurs ; parfois ce sont les passages qui se renvoient l'un à l'autre et il n'est pas facile (et pas seulement parce que nous ne sommes pas contemporains) de savoir si l'auteur plaisante ou s'il est sérieux ou les deux à la fois. (Un tel billet qui cite à tout va et sans ordre travaille tristement contre l'auteur, il faut l'avouer.)

    « Dans une tête vide il entre beaucoup de savoir. »

    Kraus, qui trouve son époque d'une bassesse insigne, nous parle de très haut, quoique cette époque soit considérablement plus haute que celle où nous vivons, et c'est ce qui le rend aujourd'hui si difficile et délicat à comprendre immédiatement et dans le détail, même à la seconde lecture. Certaines des choses que Kraus déplore, d'avoir disparu depuis, ont fini par nous sembler enviables, ou presque, et il faut un esprit dénué de toute compromission pour nous permettre, si on le veut car il faut le vouloir, regarder vers les hauteurs. Car l'auteur est aussi formidablement drôle. Et son massacrement des journalistes est une bénédiction.
    « Un journaliste, c'est quelqu'un qui exprime ce que le lecteur s'est déjà dit de toute façon, sous une forme dont ne seraient quand même pas capables tous les commis. »
    « Les journaux ont à peu près le même rapport à la vie que la cartomancienne à la métaphysique. » 

    Les considérations (en début de volume, pour faire fuir ?) sur les hommes et les femmes (et sa critique, déjà, du féminisme) sont également passionnantes, même s'il nous est devenu difficile (sauf à être spécialiste) de nous représenter sans caricature les relations mondaines et superficielles de la Vienne de l'entre-deux-guerres.
    « La femme ordinaire est suffisamment armée pour le combat de l'existence. Par la capacité de ne pas devoir ressentir, la nature l'a amplement dédommagée de l'incapacité de penser. »
    « Une femme sans miroir et un homme sans suffisance — comment pourraient-ils faire leur chemin dans le monde ? »
    « L'idéal de la virginité est l'idéal de ceux qui veulent dépuceler. »
    De tels propos n'ont pas perdu de leur puissance de scandale, mais il faut au surplus y revenir deux fois (voire trois) pour comprendre, si c'est possible, comment Kraus lui-même les entend, à quel degré de sérieux d'une part, à quel degré de provocation de l'autre, ces degrés ne me semblant liés par nulle obligation.

    « Le cerveau d'une femme, pour préserver sa santé, devrait être mis au service de ses instincts. C'est là une belle utopie. Arrive-t-il qu'elle en ait un, elle met les instincts au service de son cerveau. Elle utilise alors son sexe comme lasso pour attraper le cerveau de l'homme. »
    Cette dernière phrase est merveilleuse, remplace aisément le dessin que je ne saurais faire, du sexe comme lasso attrapant le cerveau de l'homme. Kraus peut critiquer çà la métaphore, et puis l'employer là, et comment. Il est, dit-il, « un serviteur du mot », à rebours des techniciens de surface qui maîtrisent ou croient maîtriser la langue.

    (Je discerne mal ici si mon billet chercher à dissuader le lecteur. C'est peut-être ce qu'il faudrait : une publicité qui dissuade ; afin que le lecteur sache que des livres existent, qui le dépassent ; des livres dont chaque phrase l'atteint au cœur, alors même qu'il n'était pas la cible, puisqu'il est très-certain qu'il n'a aucune importance, sauf pour nuire.)

    « Littérateurs allemands : Les lauriers dont rêve l'un ne laissent pas dormir l'autre. Un autre rêve à son tour que ses lauriers ne laissent pas dormir un autre, et celui-ci ne dort pas parce que l'autre rêve de lauriers. »
    Il ne suffit pas ici et aujourd'hui de remplacer allemands par français, par exemple ; c'est le mot littérateur lui-même qu'il faut changer. Quant aux lauriers, ce sont des faux.

    On peut dire de Kraus exactement ce qu'il dit de Lichtenberg :
    « Lichtenberg creuse plus profondément que tout autre, mais il ne remonte pas à la surface. Il parle sous terre. Seul l'entend qui soi-même creuse profondément. »

    Pour finir, merveilleux, deux paragraphes rangés ensemble :
    « L'élément que le musicien met en forme est le son, le peintre parle en couleurs. Aussi nul profane honorable, qui ne parle qu'en mots, ne tranchera-t-il de musique ou de peinture. L'écrivain met en forme un matériel qui est accessible à tous : le mot. Aussi tout lecteur tranchera-t-il de l'art des mots. Les analphabètes du son et de la couleur sont modestes. Mais les gens qui peuvent lire ne passent pas pour des analphabètes. »

    « Le langage est le matériel de l'artiste littéraire ; mais il n'appartient pas à lui seul, alors que la couleur appartient exclusivement au peintre. Aussi la parole devrait-elle être interdite aux gens. Le langage des signes suffit pleinement pour les pensées qu'ils ont à échanger entre eux. Est-il permis de nous barbouiller sans cesse les habits avec de la peinture à l'huile ? »

    17 août 2026

    Karl Kraus, Dits et contredits, traduit par Roger Lewinter, Ivréa.

  • L'heure des prédateurs, de Giuliano da Empoli

    Après le succès de sa compilation d'anecdotes sur Poutine (et son adaptation cinématographique), Giuliano da Empoli est revenu en 2025 avec L'heure des prédateurs, annonçant prophétiquement ce que chacun a déjà compris en une véritable débauche d'enfoncements de portes absentes.
    La thèse est simple : les prédateurs sont de retour, qu'ils soient politiques (Trump, Mohammed Ben Salmane, Milei, Bukele, Xi) ou seigneurs de la technologie (Musk, Zuckerberg, Le Cun, Schmidt, Altman) et les gentils sociaux-démocrates, parce qu'ils sont soucieux d'édicter et de respecter des règles, seront vaincus par ceux-là qui n'en ont cure et préfèrent agir et surprendre que réfléchir. C'est le retour de César Borgia.
    Voilà de quoi, n'est-ce pas ?, se mettre tous les médias dans la poche. Une telle expertise épate, de recouper exactement le discours obligatoire en cours. Ce petit livre, d'ailleurs, est une succession de brefs chapitres qui pourraient être d'excellents articles peu profonds de la presse écrite. L'ensemble est écrit en français normatif standard ne demandant pas d'effort de lecture, avec parfois quelques paragraphes flottants qu'on a sans doute omis de supprimer. Une impressionnante démonstration de faiblesse.
    On notera que la naufrageante social-démocratie, à laquelle l'auteur est fier d'appartenir (le bonhomme a écrit des textes çà et là, et même fréquenté les coursives de l'ONU, c'est dire, et se présente comme un « scribe aztèque »), n'a aucun sombre envers : nul Guantanamo, nul entre-soi d'élite mondialisée, aucun mépris des peuples et de leurs aspirations, aucune organisation occulte à la Epstein ; pas même de soucis migratoires ni de conflit israélo-palestinien (trop clivant pour le lectorat ?) ; tout au plus Obama a-t-il fricoté avec Google pour remporter sa seconde élection, et Kissinger, bon, Kissinger...
    Le saupoudrage de citations littéraires est cependant très réussi et crée une perspective historique en trompe-l'œil. En vérité on vous le dit, par le Machiavel du Prince et le Malaparte de Technique du coup d'État, les méchants sont de retour. Et ce n'est, « au fond, qu'un retour à la normale. »
    Mais alors, pourquoi « l'heure » des prédateurs, et non, « le temps », « le retour », que sais-je encore ? Le titre aussi serait-il mal choisi, avec son pauvre optimisme latent (déformation professionnelle) ?

    24 juillet 2026

     

    Giuliano da Empoli, L'heure des prédateurs, Gallimard 2025, Folio 2026. (On notera que l'horrible illustration de couverture est parfaitement assortie au bouquin.)

  • Marcel Aymé est devant nous

    Quand j'ai appris il y a quelques mois que Nicolas Sarkozy avait été condamné pour le financement libyen de sa campagne électorale de 2007, j'ai tout de suite imaginé Marcel Aymé écrivant dans quelques Passe-muraille de notre temps (qui n'a rien à voir, non, non, avec 1941), l'obligation de remonter toutes horloges numériques jusqu'à l'élection pour cinq ans (période après laquelle nous pourrions rejoindre 2026) de Ségolène Royal. Afin que dans l'Histoire ou ce qu'il en reste le frauduleux quinquennat de M. Sarkozy soit justement remplacé par celui de Mme Royal.

    Mais c'est quand j'ai entendu hier ou ce matin, le très mesuré Jean-Luc Mélenchon annoncer, avec un grand sérieux apparent, sa volonté jdanovienne de "nationaliser le temps" s'il était élu, que j'ai su que Marcel Aymé était de retour, qu'il avait, depuis le Ciel (supposons-le pour l'anecdote), pris discrètement le contrôle de la réalité ; et que nous ne vivions tous dans une de ses nouvelles.
     
    15 juillet 2026

  • Leçon de ténèbres, Ionesco prophétique

    Nous voyons bien, soixante-quinze ans après qu'elle a été écrite, que la pièce d'Eugène Ionesco ne contenait rien d'absurde, comme le répètent pavloviennement des palanquées de crétiniseurs stipendiés.
    La Leçon est une pièce d'une immense clarté, dont la prophétie se déploie sous nos yeux aveuglés.
    Fabriquer des crétins, pour reprendre l'expression de Brighelli, n'était pas un but : c'était un moyen.
    Le but caché, que Ionesco seul révèle, est de les massacrer.
    De les violer et de les massacrer.
    Métaphoriquement d'abord, mais pas seulement.
    Et cette jubilation macabre éclaire notre époque.
    Il me semble assister à un grand festin éclairé a giorno
    [...] Qui aurait dit qu'on pût à ce point être anthropophage (1)
    Le grand massacre a commencé. 

    Je ne suis pas certain d'en voir jamais la fin.


    (1) Apollinaire, Les Calligrammes, « Merveille de la guerre »

    30 janvier 2026

  • Double inconstance

    Il y a les pièces ouvertement didactiques et expérimentales de Marivaux, comme L'Île des esclaves où les rapports des maîtres et des valets s'inversent, ou comme La Dispute où l'on pratique des expériences d'observation sur des êtres humains élevés en captivité ; et puis les pièces de comédie, de divertissement sain à proprement parler, dont la plus célèbre est sans doute Le Jeu de l'amour et du hasard, où deux personnages promis l'un à l'autre, et qui ne connaissent pas, inversent d'eux-mêmes leurs rôles avec leurs servants. Et puis, il y a La double inconstance dont Anouilh dit qu'elle est terrible (cela me fait penser qu'on pourrait presque classifier les pièces de Marivaux comme Anouilh avait rangé les siennes, en pièces roses, noires, grinçantes, etc.).

    1. Arlequin et Silvia s'aiment. 
    2. Le Prince s'est épris de Silvia et Flaminia (qui travaille pour le Prince) s'engage à séparer Silvia d'Arlequin.
    3. A la fin, Silvia et le Prince s'aiment ; Arlequin et Flaminia s'aiment.

    Ces deux inconstances donneront elles le jour à quatre constances ? Nous ne le saurons pas, car la pièce est finie. (Mais je suppose que oui, car les relations dans les deux nouveaux couples sont beaucoup moins égalitaires et de plain pied : le Prince domine dans le premier, et Flaminia dans le second. A mois qu'à l'inverse, d'être trop inégalitaires, elles s'effondrent. On ne sait pas et je crois que la vie n'a rien à foutre de ces plates considérations idéoplusoumoinslogiques.)


    12 septembre 2025

  • Le précurseur inconnu de Dada (2012)

    Extrait de La Fin du Monde (prologue), texte écrit en 2012 :

     

    Vous connaissez DADA ? Vous savez, ces poèmes qui ne veulent rien dire, bon c’est sympa deux secondes mais au-delà on se fait chier. Vous savez, des suites de mots qu’ont rien à foutre ensemble et qu’on a pour ça foutus ensemble, juste après l’absurdité des boucheries 14-18.
    Eh bien, DADA a un grand précurseur. Un inconnu total.
    Auteur d’un grand poème en 17 points.
    Il s’appelle Jérôme Marie Champion de Cicé mais personne ne le connaît.
    Son poème en revanche est très célèbre. Surtout son titre. Il a colonisé le monde entier, ravagé des civilisations complètes et grande est sa puissance !
    Il est de fait la supériorité DADA de notre civilisation. Il est très DADA par son idiotie technique sous-jacente et sa répétitivité sans comique ; il dit en gros :

    Tous les hommes
    Ont droit
    A tel machin abstrait
    Sauf s’ils n’y ont pas droit

    Et ça se décline

    Tous les hommes
    Ont aussi droit
    A tel aut’ machin abstrait
    Sauf si que non

    C’est une logique DADA très séduisante et tout le monde y trouve son compte
    Certains disent

    Voilà vous l’avez votre machin abstrait bande de peuple

    Et les autres répondent

    Tu rigoles on n’en a pas assez

    Alors les autres disent

    Mais on ne peut pas faire plus c’est vrai les gens

    Et puis les autres y redisent

    Ah mais oh nous on veut plus de plus
    Et votre machin abstrait
    D’abord c’est même pas l’ vrai

    Alors les autres y disent

    C’est ça plains-toi et tiens vas-y fais encore un pas de plus et je te transforme en guacamole

    Alors les aut’ défois y foncent
    Et çui qui gagne (on s’en fout lequel) alors y dit

    Voilà ça y est maintenant
    On l’a
    Le machin abstrait

    Et puis bien sûr après, un peu plus tard ça recommence
    Et ça c’est formidable, merci Jérôme Marie Champion de Cicé. Ah oui, qui c’était ce type, en vrai ?C’était un petiot gars nobliau que la noblesse n’aimait guère et que Louis XVI en 1789, juste après la Nuit du 4 août abolissant les privilèges, avait nommé Garde des Sceaux – et puis alors il a écrit, un peu aidé par les copains
    Cette très pratique pour tous

    Déclaration des droits de l’homme et du citoyen

    17 points votés un à un par la toute neuve Assemblée
    Et tous ensemble promulgués par le Roi de France himself
    Et puis quoi ? Ah oui, Jérôme Marie Champion de Cicé, en même temps, il était archevêque de Bordeaux – alors, c’est pas DADA tout ça ? Hue !