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Politique - Page 5

  • Le dernier texte commun

    Je commence le roman La peau sur la table de Marion Messina. Dans les deux premières pages, en se récitant ce vieux poème qu'est le Notre Père, un jeune homme s'immole par le feu. C'est une ouverture symbolique, j'imagine, cette récitation me semblant hélas peu réaliste.

    Je dis parfois à quelques étudiants, et maintenant nous allons réciter ensemble le dernier texte que nous connaissions tous, qui n'est pas une prière (ce serait interdit par la loi), qui n'est pas une chanson (les paroles de La Marseillaise ne sont pas réellement enseignées), qui n'est pas un poème (même La Fontaine, l'esprit pourtant le plus français (tous ceux qui ont appris un de ses poèmes n'ont pas appris le même)) ; qui est, tout simplement, pour encore quelques années espérons-le : l'alphabet. Il y manque une lettre parfois, le N, qui doit sembler redondant après le M, mais je ferme les yeux.)

    Je lis à l'instant qu'un professeur de français, dans un lycée d'Arras, vient d'être assassiné par un Tchétchène. 

    13 octobre 2023

     

  • L'aventure se poursuit

    A Georges de La Fuly

    La nature d'une civilisation, c'est ce qui s'agrège autour d'une religion. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Malraux

     

    Peut-être mon père a-t-il été le premier de sa lignée, vers 1954 ou 1955, en quittant le village vosgien, à s'éloigner du mode de vie de ses ancêtres ; j'ai accentué la chose encore, vivant dans la même ville que lui, et ne souhaitant pas suivre la voie qu'il me traçait. Quels progrès. Sans cesse le progrès, roue au double engrenage, / Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu'un, dit quelque part Victor Hugo. Chaque choix fut arraché de haute lutte, pour à la fin avoir fait comme tout le monde. Sainte est la liberté, qui peut vous envoyer en enfer. 

    Les demi-sommeils cumulent, permutent et varient quelques éléments qui pourraient presque sembler mis en boucle s'ils n'étaient pas sur une ligne de fuite. Les mêmes éléments, à un ou deux près chaque fois, se poursuivent et repassent, jusqu'à un point, image ou mot, qui me semble initial ; un point initial varié, si l'on veut. Parfois ce ne sont pas des images qui s'agencent, images dont au réveil je ne puis plus rien faire, ne sachant pas les faire advenir dans la réalité (ne sachant pas les réaliser), mais des phrases entières, des groupes de phrases, le plus souvent des vers, rimes et mètres inclus. Et je puis au réveil les noter ; ou non. (De plus en plus : non.)

    L'effondrement démographique des pays encore dits avancés est en cours, quoique beaucoup de gens soient encore stupidement agités de l'idée de surpopulation. Le suicide de l'Occident tiendra donc bien à la décomposition accélérée de ses mœurs. Notre monde est stérile, au sens propre. La terre n'en sera pas moins dévastée.

    Joan Larroumec, patron de la boîte de cybersécurité Evina, et l'un des types les plus intéressants à suivre sur Facebook, notait très justement à propos de la chute des naissances au pays basque : « Moins de 14000 Basques espagnols sont nés l’année dernière. Cela fait un indice de fécondité de moins d’un enfant par femme. Concrètement, cela veut dire que la langue basque, après avoir été une des seules au monde à avoir survécu des tréfonds de la préhistoire jusqu’à nos jours, à de bonnes chances de ne pas survivre à ce siècle. Fascinant d’imaginer tous ces peuples qui se sont battus, ont tué et ont sacrifié leur vie pour exister et s’affirmer au monde, disparaître sans un bruit parce que bon, faire des enfants c’est un peu relou quand on veut partir en vacances et sortir le soir. »

    Après en avoir parlé plus de vingt ans, j'ai fini par quitter la ville. Il n'y a plus rien à y faire, sauf à vouloir à tout prix se faire tuer, ce qui est par ailleurs une ambition légitime pourvu que l'on y mette du sien et que l'on ne parte pas seul. Paris, en dépit qu'il en ait, est un petit bourg de province sans intérêt de la planète mondialisée. Il n'y a littéralement personne à y rencontrer. Autant lui préférer quelque lieu reculé où la modernité accède modérément et où les gens ressemblent à ce qu'ils sont.

    Qu'il ne demeure rien. Les rites funéraires sont en train de changer ; du moins, de se dissoudre. En quelques décennies, la crémation a supplanté l'inhumation ; je préfère dire incinération et enterrement. (On bricole un rite à la va-vite, on improvise, aucune répétition ne nous a précédés.) Avril ne sera plus jamais le mois le plus cruel, mon cher T. S. Eliot, il n'y aura plus à attendre le dégel de la terre pour enterrer les morts.

    Je tombe au gré du net sur quelques citations extraites du dernier tome publié du Journal de Richard Millet. Il règle leur compte à nombre de ses anciens collègues écrivains de chez Gallimard. C'est assez drôle. Mais pourquoi s'attarder à cela ? Pourquoi jubiler ainsi dans le ressentiment ? Qu'y avait-il à attendre de Gallimard au tournant des années 2010 ? Ces potins méchants, si bien tournés soient-ils, n'en feront pas le pair de Proust ou de Faulkner. (Il faut arrêter de poser au viril qui pleurniche, monsieur Millet, se remettre au travail sérieux et passer du XIXème au XXIème siècle. Taper dans le dur.)

    Ces demi-sommeils qui, eux aussi, jour après jour, reviennent et parfois dans le cours plus long de semaines ou de mois, varient leurs thèmes, les entrelacent, me font analogiquement penser, par leur mouvement même et les cassures les parsemant, aux œuvres écrits, peints, etc. que les artistes varient, répètent, modulent tout au long de leur vie.

    Il n'est pas question que de la rupture de la transmission, il est aussi question que ce qui remplace la transmission est débile : « Les fils ressemblent plus au spectacle qu'à leurs pères. » Cette phrase de Debord est terrible ; elle est même de plus en plus terrible. Le spectacle est débile et nos fils lui ressemblent. Les pères, qu'ils y rechignent ou non, n'en sont pas moins les sacrificateurs. Quel Tout-Puissant dispensera le bras d'Abraham de retomber ? Et le nouvel Isaac lui-même ne veut-il pas son sacrifice ? L'idée de son propre sang versé ne le fait-il pas bander ? 

    Une voie romanesque possible consiste à épouser le parti de l'adversaire et à le pousser très loin, comme de bonne foi, avec enthousiasme, sans ironie ni cynisme, jusqu'à l'insupportable, jusqu'à sa vérité. La composition peut reprendre ses droits. Et l'art. L'aventure se poursuit.

    23 septembre 2023

     

     

     

     

  • Petites apocalypses en cours

    C'est non pas un monde futur apocalyptique mais notre monde, construit autour des conversations avec son fils, que raconte McCarthy dans La Route. Si nous ne le reconnaissons pas, c'est que nous ne le voulons pas.

    La Ville-Haute de Sous les ciels de synthèse, de plus en plus déshumanisée, parallèle à l'En-Bas des barbares Nadeuques, n'est-ce pas cet enfer doré déjà autour de nous ? On ne peut pas raconter autre chose que ce monde, mais il est possible de découvrir, en écrivant, quelle perception réelle (incomplète, donc) on en a.

    Le roman de ce qu'on a sous les yeux très souvent est aveugle et ne trouve pas sa langue.

    15 septembre 2023

     

    La Route, Cormac MacCarthy, L'Olivier

     

     

  • Nadeuques

    Les quelques personnes qui ont lu Lettre ouverte à l'Intendant du Domaine, paru en 2020, seront peut-être surpris de retrouver les étranges et inquiétants Nadeuques dans le contexte historique très différent de Sous les ciels de synthèse ; elles s'étonneront peut-être que cette peuplade barbare, qu'on trouvait dans les temps passés, ait survécu jusques aux temps futurs ; mais n'est-ce pas à cela justement que servent la barbarie, les invasions ?

    Le fait est que j'ai commencé d'écrire Sous les ciels de synthèse en Angleterre, l'été 2018, un avant donc que je n'entreprenne la Lettre à l'Intendant, l'été d'après, entre Bruxelles et Paris. Les Nadeuques ont donc commencé leur carrière littéraire dans le futur, avant de remonter le temps ; seuls des peuples de fiction peuvent se permettre un tel luxe.

    Vers la fin de la Lettre, le narrateur se proposait de tuer des Nadeuques sans autre forme de procès, et quelques journalistes me prêtant sa position et désireux peut-être que ces Nadeuques valussent pour un autre peuple dans la réalité, m'ont gentiment signifié refuser d'écrire un papier, ce qui revient exactement à ne pas prendre en compte le sujet fondamental du livre, qui est la perversion du pouvoir (l'Intendant) ; et ses effets désastreux. La lecture est un art plus que jamais difficile.

    4 septembre 2023

     

    Lettre ouverte à l'Intendant du Domaine, Pascal Adam, Le Réalgar, 2020

  • Territoires perdus

    Peu de personnages sont aussi peu probables que Charles de Gaulle et il suffit d'avoir l'idée de transposer son caractère et ses actions dans une fiction qui ne soit pas à clé, un monde à proprement parler imaginaire, pour comprendre que De Gaulle n'est pas du tout un personnage réaliste ("Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable", notait déjà Boileau) ; si peu probables soient ses façons franches et brutales de s'opposer et ce génie de comprendre que n'ayant rien à perdre il doit absolument ne surtout rien céder, elles le sont finalement bien davantage que ses réussites sur presque tous les fronts où il aura engagé le combat. C'est ce que je me suis dit après avoir lu à grande vitesse L'ami américain d'Eric Branca, roboratif ouvrage racontant "la guerre de trente ans" contre l'Amérique, contre l'invasion américaine, militaire, économique, monétaire et culturelle, qu'aura livrée De Gaulle, parallèlement d'abord à celle contre l'Allemagne, entre 1940 et 1969. Il semble bien, depuis, que des gouvernants de rencontre aient donné, plus encore que vendu, notre pays et que la combinaison OTAN-UE ait enfin réussi où l'AMGOT des Roosevelt et Truman avait échoué. Cette permanente infestation de traîtres à tous les étages de la politique, de l'économie et du journalisme ; l'accoutumance que nous en avons prise ; non moins que l'abrutissement culturel programmé et la tiers-mondisation islamique accélérée, devraient évidemment nous désespérer tout à fait si l'exemple tout à coup ne nous éclairait de cet homme parti seul continuer une guerre perdue sans rien céder pourtant à ses rivaux d'alliés. La situation ne saurait être si horrible que le désespoir en serait justifié. Et moi, qui, enfant, avais été si sensible aux cartes de France, et si troublé de celles où le royaume était portion congrue, au commencement du règne de Philippe-Auguste par exemple, comment n'aurais-je pas été ému par la phrase de Malraux sur l'homme de juin 1940 : "La France, c'était, devant lui, deux tables en bois blanc." On ne l'eût pas vue sur une carte.

    1er septembre 2023

     

    L'ami américain, Eric Branca, Tempus-Perrin

  • Situation de la littérature mondiale en 1987, par Alexandre Zinoviev

    "La situation de la culture mondiale s’est transformée à notre époque. La littérature a perdu son rôle dirigeant. Elle a été reléguée à l’arrière-plan par le cinéma, la télévision, la science et le journalisme. D’autre part, elle a connu une croissance quantitative qui l’a portée à des dimensions sans précédent. Des centaines de milliers de nouveaux livres sont édités chaque année dans le monde. La littérature est devenue un phénomène de masse, non seulement par le nombre de lecteurs, mais aussi de par le nombre d’écrivains. Elle s’est transformée en une industrie littéraire et s’est soumise à toutes les lois du marché.

    Un lecteur cultivé au sens ancien de ce mot est devenu très rare et il est perdu dans la masse des lecteurs littérairement primitifs. La publicité et l’affût du sensationnel des moyens d’information de masse ont écarté le talent littéraire. Les critères esthétiques de jugement des productions littéraires se sont effondrés. Ils ont été remplacés par les critères de la production mercantile et de l’adaptation aux besoins de la presse. La critique littéraire professionnelle a disparu. C’est le journaliste qui se charge de ce travail autrefois qualifié. L’intérêt porté à la littérature a diminué. La pression idéologique qui s’exerce sur elle a crû outre-mesure.

    L’on peut distinguer deux lignes dans la production littéraire actuelle : l’une est horizontale et l’autre, verticale. La première concerne les flots de livres qui suivent les intérêts du marché, de l’idéologie ou de la politique. La deuxième représente le progrès de la littérature en tant que forme de savoir et de représentation du monde en fonction de ses lois internes de développement et de critères esthétiques. Cette deuxième orientation s’est laissée absorber à un degré tel que l’on peut constater qu’elle s’est pratiquement effondrée en tant que ligne de force du développement littéraire. Ce qui est essentiel désormais dans l’appréciation d’un écrivain, ce n’est pas la nouveauté de son apport à la création littéraire, mais comment il satisfait les goûts et les besoins de certains cercles qui, dans la société, possèdent une influence sur le sort des écrivains et de la production littéraire."

    Alexandre Zinoviev, Mon Tchekhov, écrit en 1987. Editions Complexe, 1989

     

     

     

  • Sédé

    J'en suis revenu, le temps au moins d'une insomnie, à mon sédévacantisme politique de 1991, manière d'anarcho-gaullisme qui se rêverait armé, mais sans uniforme, celui-ci étant abandonné à l'atlantisme, ce vichysme du temps de paix.

    Je résumerais ainsi ma position d'alors et de cette nuit : La France est un pays qui n'a aucun représentant. Toutes les autorités sont donc illégitimes, qui concourent à son extinction, en son nom même.

    Restait la langue française ; que ces mêmes autorités allaient conjointement s'entendre à faire disparaître à grande vitesse. Il y a 97,8% de chances qu'un artiste aujourd'hui soit un imbécile inculte, autocentré et très satisfait de lui, essentiellement occupé à répéter des conneries sur sa planète, son genre, sa race et je ne sais quelle oppression dont il se trouve narcissiquement valorisé d'être la victime ; l'analphabète diplômé du capitaine Haddock, en somme.

    20 août 2023 

  • Chateaubriand vole vers Mars

    Jusqu'à cet été, je n'avais pas lu Le meilleur des mondes, par préjugé positif autant que par paresse. (Grande est l'étrangeté de se sentir avoir été influencé par un livre qu'on n'avait pas lu.) S'il est vrai qu'une grande partie des conditionnements par incessante propagande décrits dans ce roman ont été réalisés, ou sont sur le point de l'être, avec notre assentiment désormais sans valeur, l'idée qu'il se puisse rencontrer aujourd'hui un Sauvage qui ait lu Shakespeare, tout Shakespeare et rien que Shakespeare est encore plus improbable qu'elle ne l'était en 1931 (écriture) ou 1932 (édition). 

    Les deux pages de la préface d'Huxley à l'édition française sont tout à fait frappantes par l'importance qu'elles donnent à la langue : "Tout livre est le produit d'une collaboration entre l'écrivain et ses lecteurs." Plus loin : "Certains passages de ce volume appartiennent à la catégorie des choses intraduisibles. Ils ne sont pleinement significatifs qu'à des lecteurs anglais ayant une longue familiarité avec les pièces de Shakespeare et qui sentent toute la force du contraste entre le langage de la poésie shakespearienne et celui de la prose anglaise moderne." Il se peut que le fantôme de William Shakespeare soit le personnage principal du meilleur des mondes... Pour le titre, Jules Castier a fait l'excellent choix d'emprunter à Voltaire pour rendre ce qu'Huxley empruntait à Shakespeare.

    A l'heure de l'écriture de ce roman, la langue anglaise avait déjà grande puissance, mais elle n'avait pas déclassé définitivement la langue française, même dans les disciplines scientifiques (les publications des physiciens, par exemple, se feront dans la langue de Molière jusqu'en 1960 ou 61) et je me demandais quel équivalent français je choisirais, dans un roman d'anticipation de 2023 ou 2033, pour faire sentir la force du contraste entre son langage et la prose française moderne. Plutôt que sur un dramatiste (mot vieilli), le préférant à Saint-Simon (dont l'époque est malgré tout trop une et stable), à Balzac (mais j'aurais pu), à Proust (trop intime malgré que la politique y passe), à De Gaulle (trop César), j'ai arrêté mon choix sur Chateaubriand, aventurier doté d'un sens moral, parce que la fracture qu'il enjambe entre l'Ancien Régime et le monde moderne me semble comparable non seulement au passage du Moyen Âge à la Renaissance dont rend compte Shakespeare, mais aussi au passage de notre époque post-un-peu-tout à l'advenue du monde de l'Intelligence Artificielle. 

    Imagine-t-on François-René de Chateaubriand voler vers Mars, passant dans une capsule métallique à travers l'immensité noire et morte, le silence éternel des espaces infinis ? Après tout, il a vu à vingt-et-un ans la prise de la Bastille, il s'en est allé seul chercher en vain le mythique "passage du Nord-Ouest" et vivait à vingt-trois avec les Indiens d'Amérique une vie à la Fenimore Cooper, avant de revenir pour une guerre perdue d'avance...

    Entre les deux passages déjà cités de la préface à l'édition française du Meilleur des mondes, celui-ci, magnifique :

    "Sans les habitudes appropriées de langage et de pensée, sans la familiarité nécessaire avec une littérature classique, le lecteur ne percevra pas ce que j'appellerai les harmoniques de l'écriture. Car ainsi qu'un son musical évoque tout un nuage d'harmoniques, de même la phrase littéraire s'avance au milieu de ses associations. Mais tandis que les harmoniques d'un son musical se produisent automatiquement et peuvent être entendus de tous, le halo d'associations autour d'une phrase littéraire se forme selon la volonté de l'auteur et ne se laisse percevoir que par les lecteurs qui ont une culture appropriée."

    22 août 2023