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Journal - Page 6

  • Tout jeter

    Fin (lundi 5) du second nouveau chapitre (agrégat de 17 éléments sur 3 lignes de fuite). Dépressurisation, envie d'arrêter tout, (tout jeter ?) et de commencer autre chose. Une idée nouvelle vient. L'idée d'un nouveau roman, plus simple, plus court, plus facile (apparemment). Je la rumine trois jours sans discontinuer (ni dormir). Puis la tentation me vient d'en faire le chapitre trois. Même si ça n'a (presque) aucun rapport. Pas les mêmes personnages du tout. N'importe quoi. Envie d'argent facile, magique. (Hier, quelqu'un m'a parlé longuement du dernier Marc Levy. Du point de vue du business éditorial.) Ce qu'il faut, c'est une cuite sévère.

    9 février 2024

  • La loi du plus fort

    La question du jour (mauvais temps, faute à Boutang...) est de savoir si l'agresseur est nécessairement le premier qui frappe. Il semble bien que les cas existent où le premier qui frappe n'est pas réellement l'agresseur ; où donc le premier coup serait permis (l'emploi du conditionnel est justifié plus loin). J'imagine, par exemple, que si six ou sept personnes le cernent et le menacent avec l'intention manifeste de lui faire la peau, un type est tout de même fondé à éclater les couilles du premier qui s'approche, dans la sainte intention de dissuader ses comparses. Mais en réalité, tout dépendra de l'issue du combat et du protagoniste finalement qui dira le droit. Ce qui signifie tranquillement que, sous les apparences à maintenir, tous les coups sont permis pour être celui dont à la fin la force prend force de loi. Ce n'est quand même pas si sorcier à comprendre. Il pleut toujours et je considère cette question comme définitivement résolue, merci de votre attention.

    8 février 2024

     

     

  • Cabane dans un champ de concombres

    Je ne pense pas que le terme roman, qui est désormais essentiellement un marqueur commercial, puisse encore s'appliquer à ce que j'écris. 

    Lu, grâce à Sabine Huyhn, la traductrice d'Ann Sexton, poète que je n'ai jamais lu : « Content dominates, but style is the master.» Drôle d'exécutif bicéphale. A comparer avec cette remarque de Claudel, dans « Sur le vers français", in Réflexions sur la poésie. « L'intelligence n'est pas plus la vertu fondamentale pour un poète que la prudence pour un militaire¹. Elle est nécessaire en seconde ligne. Elle critique ce que tu fais.» [(1) « Ou la probité chez un entrepreneur de travaux publics. »]

    Je donne un nom à un personnage ; aussitôt j'en trouve vingt-deux sur les réseaux. Avec des têtes à vous couper l'imagination. Je trafique le nom, le chosifie.

    Je crois vraiment nécessaire l'alternance dans le même texte de proses ressortissant des «deux éducations ». A la violence manifeste, qui attirera évidemment sur elle l'attention, doit répondre, selon le mot de Leo Strauss, la noble réserve et la calme grandeur. Quitte à ce que ces dernières demeurent incomprises...

    Je ne faisais que peu de différences entre drame et poème, ce qui me valait l'incompréhension des deux sectes. Le roman lui-même, au-delà de sa sclérose contemporaine, me paraît toujours évidemment lié à l'épopée, au chant de la colère d'Achille, ou à cet autre commencement prophétique  : « Votre terre est déserte, vos villes sont brûlées par le feu : les étrangers dévorent votre pays devant vous, et il sera désolé comme une terre ravagée par ses ennemis. Et la fille de Sion demeurera comme une loge de branchages dans une vigne, comme une cabane dans un champ de concombres, et comme une ville livrée au pillage. » Homère, donc. Et Isaïe, ici (I, 7-9) dans la traduction de Le Maître de Sacy. (Notons que le passage cité a donné à Jünger l'idée de donner ce titre ambivalent : La cabane dans la vigne à son journal de guerre des années 1944-1948, qui voient l'Allemagne à son tour détruite, ravagée par le feu, divisée.)

    31 janvier 2024

     

  • 26 janvier 2024

    Passé les quinze derniers jours à tenter d'extraire de la narratrice S.H. de quoi faire un soliloque à destination (très hypothétique) du théâtre-zombie. Thème global : La loi du plus fort est toujours la meilleure. (Rapports du poète et du tyran.) Convoqués d'autorité, Mandelstam, La Fontaine (donc), Xénophon, Joyce. Se sont invités Apollinaire (hors sujet, diversion, Merveille de la guerre) et Pound (passage éclair pour ce dernier). Le tout dans un futur proche à la technomisère organisée par personne. Concision du style : maximum de violence dans minimum de mots, la plus grande étant de la dire comme une évidence, en passant. Dès le début d'écriture, massacre indifférencié des poètes neuneus du jour (les débiles légers parlent aux débiles légers) et des burnes vides élues qui gauleiterisent le pays, et le monde . (Juste après, dans la prétendue vraie vie, 2000 nullités poétalisantes dénoncent comme "trop méchant" Sylvain Tesson, l'écrivain touristique poly-râteliérisé à dico des jolies citations intégré. Lili Pute et Pute Lili <en même temps>.) Puis entrée directe dans la colonisation de l'esprit humain par la machine, le corps servant de terminal ; avec en filigrane discret la légalisation du commerce des enfants (usinage/import/export). (Pendant ce temps, dans la vraie vie, autour de moi, dans le village, révolte paysanne. Des gens qui ne veulent pas devenir ce que je viens d'écrire.) Et moi, seul, de part et d'autre de la schize, avec mon cigare belge (tabacs Joseph Martin).

    26 janvier 2024

  • 6 janvier 24

    Dans le chapitre en cours (le second du nouveau roman alternant avec l'ancien), dont j'ai passé plusieurs semaines à mettre en place le plan rigoureux et cohérent (vous allez comprendre), la narratrice (S.H.) se demande si elle est ou non encore en vie ; ainsi d'ailleurs que d'autres personnes qui lui sont proches, au moins spatialement. Voilà pour ce qui est clair. Ce que je m'explique moins, c'est que le chapitre entier tourne farce, avec des capsules spatiales hallucinées, un romancier mort (McCarthy) devant compléter comme il peut un dialogue dont les réponses d'un des deux interlocuteurs se sont perdues, une explosion de la planète Terre vue depuis l'espace et un dialogue entre dominicains célèbres (se déroulant en Italie aux environs de 1270) manifestement écrit par un scénariste protestant-zombie compensant à coups de bordées de mots orduriers, pour un film à gros budget américain. Autant vous dire que le lecteur et moi-même débarquons là comme Fabrice à Waterloo.

    6 janvier 2024

  • Modèle de composition II - Faulkner

    Si je t'oublie, Jérusalem, de William Faulkner

    (Les palmiers sauvages)

    Le roman (qui a retrouvé aujourd'hui le titre choisi par l'auteur: Si je t'oublie, Jérusalem) alterne deux histoires en dix chapitres (cinq pour chacune, donc), on serait tenté de dire deux nouvelles, qui ne se rencontrent apparemment pas : Les palmiers sauvages  et Le vieux père (ce vieux père étant le Mississipi, old man river).

    "Le vrai domaine de Faulkner est celui des mythes éternels, tout particulièrement ceux que la Bible a popularisés." Maurice Edgar Coindreau

    Le traducteur M.-E. Coindreau dans sa préface, qu'on peut lire seulement dans l'ancienne édition des Palmiers sauvages, établit avec précision, souvent contre la critique américaine,  l'enchevêtrement de thèmes (y compris naturels et bibliques, l'air et l'eau) présents dans les deux histoires, se répondant, et donnant au roman son unité.

    Je dirais que dans la première histoire, un homme qui est presque médecin part vivre avec une femme mariée qu'il finit par tuer en pratiquant sur elle un avortement dans des conditions de fortune ; tandis que dans la seconde, un homme emprisonné qui est presque un criminel mais ne rêve que de rester emprisonné, se trouve, du fait de la grande crue du Mississipi, recueillir et protéger courageusement dans sa barque une femme enceinte qui bientôt donne naissance à un enfant. A la fin de chaque histoire, les deux hommes sont en prison.

    6 décembre 2023

     

  • 1er décembre (journal)

    J'ai imprimé et relu le nouveau premier chapitre. Problème temporel colossal. Quand on fait un pain de cette taille-là, il faut tout jeter. Ou considérer la monstruosité comme une invention bannissant tout retour à un quelconque réalisme. Je ne change rien pour l'instant ; on verra ce que ça produit dans la suite des temps : effondrement de l'ensemble ou pas.

    4 décembre 2023

  • Différent constant

    Un autre jour j'eusse écrit autre chose. La première phrase à venir poursuivre n'eût pas été la même, ni les suivantes. Force est de constater qu'écrire sur un temps long une chose composée, dont les parties sont prétendument homogènes, nécessite une confiance, une foi dans le fait que les aléas se tempèrent, ou se concilient ; ou dans cette illusion.

    29 novembre 2023

  • Approche et sérendipité

    Je n'utilise pas d'italiques dans le chapitre que j'écris, leur préférant un espacement des caractères. U n  e s p a c e m e n t.  Cela a-t-il un nom en typographie ? Il m'est ressouvenu que Walter Benjamin avait utilisé cette technique typographique dans Sur le concept d'histoire. J'y suis allé regarder. Mais non. Pas du moins dans ma version des Ecrits français publiée en "Bibliothèque des idées" chez Gallimard. Je me suis alors ressouvenu que Giorgio Agamben parlait de cette façon particulière d'espacer les lettres qu'utilisait Benjamin et j'ai pensé d'abord que cela se trouverait dans le tome II, 1 d'Homo sacer, Etat d'exception, quand le philosophe italien expose dans un extraordinaire chapitre "Gigantomachie autour d'un vide", les échanges cachés, secrets d'œuvre à œuvre entre Carl Schmitt et Walter Benjamin.  Mais c'était en fait dans Le temps qui reste (Un commentaire de l'épître aux Romains) qu'Agamben relève ce procédé.  Un mot espacé (s c h w a c h e, qui veut dire faible) tapé à la machine dans le manuscrit allemand de Benjamin permet à Agamben de comprendre que le théologien non nommé dont parle Benjamin dans la formidable première thèse du Sur le concept d'histoire pourrait bien être saint Paul, pour qui "la puissance s'accomplit dans la faiblesse". Cette recherche imprévue, à l'initiale pour chercher le nom typographique de cet espacement, m'a permis de relire partiellement deux textes d'Agamben. Je me suis aperçu en relisant rapidement Etat d'exception que ce qui y est traité me servirait davantage que le Hiéron de Xénophon que je venais de relire. Le poète du XXIème siècle devrait être mathématicien et juriste. 

    "Le joueur devant infailliblement gagner sera cette autre poupée qui porte le nom de "matérialisme historique". Elle n'aura aucun adversaire à craindre si elle s'assure les services de la théologie, cette vieille ratatinée et mal famée qui n'a sûrement rien de mieux à faire que de se nicher où personne ne la soupçonnera."

    Fin de la première thèse de Sur le concept d'histoire de Walter Benjamin. J'ai bien failli m'amuser à espacer dans la citation les lettres du mot i n f a i l l i b l e m e n t.

    25 novembre 2023

    PS : le terme typographique français est l'approche. (Mes remerciements à Richard de Seze.)