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da empoli

  • L'heure des prédateurs, de Giuliano da Empoli

    Après le succès de sa compilation d'anecdotes sur Poutine (et son adaptation cinématographique), Giuliano da Empoli est revenu en 2025 avec L'heure des prédateurs, annonçant prophétiquement ce que chacun a déjà compris en une véritable débauche d'enfoncements de portes absentes.
    La thèse est simple : les prédateurs sont de retour, qu'ils soient politiques (Trump, Mohammed Ben Salmane, Milei, Bukele, Xi) ou seigneurs de la technologie (Musk, Zuckerberg, Le Cun, Schmidt, Altman) et les gentils sociaux-démocrates, parce qu'ils sont soucieux d'édicter et de respecter des règles, seront vaincus par ceux-là qui n'en ont cure et préfèrent agir et surprendre que réfléchir. C'est le retour de César Borgia.
    Voilà de quoi, n'est-ce pas ?, se mettre tous les médias dans la poche. Une telle expertise épate, de recouper exactement le discours obligatoire en cours. Ce petit livre, d'ailleurs, est une succession de brefs chapitres qui pourraient être d'excellents articles peu profonds de la presse écrite. L'ensemble est écrit en français normatif standard ne demandant pas d'effort de lecture, avec parfois quelques paragraphes flottants qu'on a sans doute omis de supprimer. Une impressionnante démonstration de faiblesse.
    On notera que la naufrageante social-démocratie, à laquelle l'auteur est fier d'appartenir (le bonhomme a écrit des textes çà et là, et même fréquenté les coursives de l'ONU, c'est dire, et se présente comme un « scribe aztèque »), n'a aucun sombre envers : nul Guantanamo, nul entre-soi d'élite mondialisée, aucun mépris des peuples et de leurs aspirations, aucune organisation occulte à la Epstein ; pas même de soucis migratoires ni de conflit israélo-palestinien (trop clivant pour le lectorat ?) ; tout au plus Obama a-t-il fricoté avec Google pour remporter sa seconde élection, et Kissinger, bon, Kissinger...
    Le saupoudrage de citations littéraires est cependant très réussi et crée une perspective historique en trompe-l'œil. En vérité on vous le dit, par le Machiavel du Prince et le Malaparte de Technique du coup d'État, les méchants sont de retour. Et ce n'est, « au fond, qu'un retour à la normale. »
    Mais alors, pourquoi « l'heure » des prédateurs, et non, « le temps », « le retour », que sais-je encore ? Le titre aussi serait-il mal choisi, avec son pauvre optimisme latent (déformation professionnelle) ?

    24 juillet 2026

     

    Giuliano da Empoli, L'heure des prédateurs, Gallimard 2025, Folio 2026. (On notera que l'horrible illustration de couverture est parfaitement assortie au bouquin.)

  • Da Empoli, Poutine, MBS

    Amusant.
    Un personnage de la machine s'appelle désormais Mohammed ben Salmane. Comme le prince héritier d'Arabie Saoudite. Accessoirement acquéreur d'un Salvator Mundi attribué à Léonard de Vinci.
    Et j'apprends cette semaine que Giuliano da Empoli sort un livre (un roman) sur cette personne (le prince réel) non sur mon personnage (Dieu merci).
    J'avais évoqué ici son livre (son roman, si l'on veut, puisqu'on appelle roman n'importe quoi) qui empilait chronologiquement une série d'anecdotes déjà connues sur Vladimir Poutine (lesquelles anecdotes avaient initialement été servies aux fins de plaire. Mais il faut admettre que la chose nue, qui plaît aux uns, semble aux autres une dénonciation ; et que cela donne à peu de frais à l'auteur (qui ne sortira, selon l'expression, de l'ambiguïté qu'à son détriment) une illusion de hauteur de vue.).
    Je crains deux choses : qu'il ne faille pas en attendre quoi que ce soit (au-delà du lâchage de noms de puissants célèbres par paquets de douze) ; de ne pas réussir à ne pas le lire, même vite. Par acquit de conscience : pour être certain que j'avais raison de n'en rien attendre.

    20 avril 2025

  • Le mage du Kremlin

    « Cette idée que les hommes publics doivent mener une vie de pauvres types est profondément immorale. L'Etat doit tenir son rang. Ses serviteurs ne peuvent pas être des nuls qui n'ont pas réussi dans le privé : des gens qui se présentent partout la main tendue pour demander la charité. Notre chef d'œuvre a été la construction d'une nouvelle élite qui concentre le maximum de pouvoir et le maximum de richesse. »

    Le personnage Vadim Baranov dans Le mage du Kremlin de Giuliano da Empoli

    J'étais au café du village, où je viens rarement, en train de finir de lire Le mage du Kremlin de Giuliano da Empoli, quand un inconnu, la cinquantaine bedonnante et mal vêtue, assis un peu plus loin à une table perpendiculaire à la mienne, m'a fait remarquer avec un fort accent étranger, profitant de ce que je levais le nez, que mon livre était vraiment petit, livre pocket. Oui, c'est un livre de poche, ai-je dit. Ah oui, poche, a-t-il répété en s'appliquant. J'ai repris ma lecture. Je me suis dit, si ça se trouve, le gars est ukrainien ; il était déjà là quand je suis arrivé. Un peu plus tard, il a interrompu une digression sur l'espionnage pour me dire que Navalny venait d'être retrouvé mort et que c'était très grave. Il m'a expliqué qu'il écoutait la radio hollandaise avec son téléphone (son accent ne collait pas et pour un touriste hollandais, il faisait pauvre). Je ne lui ai pas montré ce que je lisais. Sinon il aurait sans doute voulu causer et je déteste ça. J'ai fini ma lecture, j'ai quitté ma table en saluant le gars de la tête, et suis parti. (Le plus probable, au vu du trafic routier passant devant le café, est que le gars ait été un chauffeur routier polonais faisant sa pause.)

    Le bouquin se lit comme un roman. Et pourtant, comme roman, c'est plutôt très mauvais (on dirait, forme et fond, une resucée pépère du Limonov d'Emmanuel Carrère). A l'exception, d'ailleurs, du tout premier chapitre, une vraie nouvelle, qui nous laisse croire que la littérature pourrait encore avoir une importance dans ce monde. Mais ensuite, le narrateur rencontre Baranov (dont le modèle est Sourkov) et ce dernier, en fait de roman, improvise une une sorte de conférence autobiographique à base d'anecdotes plus ou moins déjà connues sur Poutine et la Russie, mais rangées dans l'ordre chronologique, et de considérations plus ou moins intéressantes sur le pouvoir. Le narrateur, lui, s'est volatilisé ; il ne fera même plus semblant d'être là, sauf pour conclure proprement les cinq dernières pages qui tentent assez vaguement de se la jouer touchantes.

    L'ensemble est une manière de vulgarisation journalistique (à la Carrère, donc) sur Poutine et la Russie. Après Limonov pour les nuls, Poutine pour les nuls. Son point fort est de donner envie de relire Zamiatine. L'Académie française a fourgué au bouquin son Grand Prix du Roman, ce qui dit en creux pis que pendre du reste de la production des grosses légumes de l'édition. Le style est limpide et plat (c'est de la flotte, ça descend tout seul) et le sujet, quoi qu'on en pense, fascinant ; une perle, tout de même : « Qui sait comment son grand-père avait survécu aux purges du stalinisme, puis au fil du temps le régime avait perdu ses attitudes carnivores. »

    16 février 2024

    Giuliano da Empoli, Le mage du Kremlin, Gallimard 2022