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Ciels de synthèse - Page 4

  • Le Guerrier appliqué, de Jean Paulhan

    Le Guerrier appliqué est un grand petit livre.
    D'abord publié en 1917, c'est un des livres trop rarement cités lorsqu'il est question de la première guerre mondiale. Chaque bref chapitre en deux ou trois parties est un poème en prose. La langue de Paulhan est d'un classicisme nerveux, rapide, presque tronqué.

    Un exemple, pris dans la première page :
    « Ces paysans me connaissaient depuis mes grands-parents : ils avaient de moi une opinion ancienne, et que je respectais. Puis, je les sentais supérieurs à moi par leurs habitudes et même par leurs plaisanteries. La conviction que j'étais bien plus instruit restait ici pure et faible : elle ne me servait de rien, et c'est par ma bonne volonté que je continuais à mériter leur estime. »
    Cette langue est sans doute utile à comprendre le grand éditeur (cinquante ans à la nrf, pour aller vite) qu'aura été Paulhan.

    La distance avec l'objet écrit est très grande ; l'image pourtant fulgure.
    « Plus que tout le reste, une cave, éventrée avec son trottoir, me troubla. L'on voyait par la crevasse un buffet ciré, sous un hachis d'étoffe, de terre et de bois, et cette sécurité trompée. »

    Le narrateur s'appelle Jacques Maast (un pseudonyme que l'auteur réemploiera) et il a dix-huit ans au début de la guerre ; Paulhan, lui, en a vingt-neuf et il a déjà été professeur à Madagascar. L'impression pourtant demeure nette que c'est l'auteur qui parle.
    Pris dans le chapitre Comment est mort Glintz : « Le chagrin simple et sans retour que nous eût donné, dans la paix, la mort d'un ami, il est sûr qu'aucun de nous ne l'éprouva. Peut-être avions-nous ici l'impression d'entrer enfin dans la vraie guerre dangereuse, et contre nous-même le plaisir d'une attente satisfaite. Ou bien, par une réflexion plus personnelle, nous éprouvions vaguement qu'il y avait eu une chance de mort sortie, et qui n'avait pas été la nôtre. »


    25 septembre 2025

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  • Pompidou et l'anthologie poétique

    L'anthologie de la poésie française de Georges Pompidou est agréable à lire ; les poèmes choisis sont tous (ou presque) intéressants. Les absences ne sont pas moins intéressantes (et juste, je crois, le parti pris de ne pas citer les vivants, ce qui nous prive d'Aragon, par exemple). Molière, comme souvent, est mal servi ; et les morceaux choisis de Claudel, hors l'Annoncier merveilleux du Soulier de satin, un peu dérisoires.
    Mais l'anthologie réellement intéressante tient en quelques pages (28 exactement dans l'édition du Livre de poche) à la toute fin du volume, sous le joli titre de post-scriptum : « Aussi, quand on a eu la faiblesse d'en publier une [d'anthologie, donc], est-on pris de l'envie de faire un choix plus restrictif et plus personnel, celui des vers, isolés ou non, le plus souvent isolés, ou des courtes séquences, exceptionnellement d'un poème, qui composent vraiment notre univers poétique.
    » L'esprit académique de Pompidou l'a peut-être empêché de jeter ces vers comme ils venaient, et l'aura forcé à les ranger chronologiquement...
    N'en apprendrait-on pas plus sur chaque poète si lui prenait l'idée de se prêter à tel exercice (exact pendant, j'y songe, de ce qu'on sait par cœur et dit selon moi la vérité loin des modes de ce qu'on aime vraiment) plutôt que de chercher à publier ses plus ou moins narcissiques fumigations pénibles ? D'aucuns seraient surpris d'y découvrir que ce qu'ils aiment a peu de rapport avec ce qu'ils défendent...


    13 septembre 2025

     

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  • Boule de foudre, de Liu Cixin

    C'est le premier livre du Chinois Liu Cixin que je lis (l'ayant trouvé dans une boîte à livres). Je n'ai pas lu la trilogie du Problème à trois corps ni vu l'adaptation Netflix. Boule de foudre est un livre de science-fiction et d'anticipation plutôt copieux, écrit au tout début de ce siècle (ce sont les succès susmentionnés qui ont dû déclencher la traduction).

    Le tout début du roman est cousu de fil... rouge. Cela s'améliore ensuite et le duo de personnages cherchant à comprendre et apprivoiser la foudre en boule (phénomène encore grandement inexpliqué), lui pour la science (et pour ses parents tués par le phénomène), elle pour l'armée afin d'en faire une arme nouvelle, de l'importance de la bombe atomique est intéressant. L'arrivée dans le récit du savant fou, mais génial, permet à l'auteur de passer au-delà de ce qui est raisonnable et d'imaginer en quelque sorte un monde quantique à notre échelle (la foudre en boule, c'est un électron géant ; et son comportement varie selon qu'il y a observateur ou non (satellites inclus)).
    Je continue dès lors de lire pour savoir où ça va. Ce qui est intéressant, c'est tout ce qui va de soi pour l'auteur et qui n'est pas familier au lecteur occidental (sans compter qu'on n'est pas emmerdé par l'histoire d'amour à la con que les pondeurs de livres occidentaux se sentent obligés de fourguer) ; et puis ce conflit Chine-OTAN de grande ampleur (dans les années 2010, donc, en gros) qui n'a d'ailleurs l'air de surprendre personne (nous informerait-on mal ?) : cette guerre a pour ainsi dire l'air d'aller de soi et sert tout bonnement de toile de fond à la dernière partie de l'histoire. Les Chinois sont patriotes et veulent la victoire de leur pays (et ne manifestent pas de détestation particulière de l'ennemi). C'est, je crois, ce qui m'a le plus intéressé : l'omniprésence de l'armée fait passer les romans et films américains ayant trait à leur armée (et ils sont légion) pour ceux de doux rêveurs moralisateurs. La nécessité ou le bien-fondé de la guerre n'est ici nullement posé ni nécessaire ; à dire vrai, on ne sait pas ce qui la déclenche. A tel moment, elle est possible, à tel autre, elle est là, à tel autre encore, elle est gagnée (par la Chine, d'ailleurs, étonnamment) ; et c'est bien suffisant.

     

    12 septembre 2025

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  • L'Inassouvissement, de S. I. Witkiewicz

    « Il se couvrit de sa volonté comme du couvercle d'un cercueil. »
     
    Grande expérience de lecture, fortement déconseillée aux débutants dans l'exercice.
    D'après mes calculs, il faudrait compresser 128.000 rentrées littéraires françaises pour obtenir l'énergie d'un paragraphe quelconque de ce roman fantastique « hénaurme », d'une invention linguistique permanente, noirissime, initiatique, schizoïde (tout entier placé sous la phrase de Tadeusz Micinski : « Moi, en choisissant mon destin, j'ai choisi la folie »), d'une horreur sexuelle inouïe, prophétique (les Chinois bolchévisés ont pris Moscou et s'apprêtent à déferler sur l'Europe, et donc d'abord sur la Pologne) publié en 1927 (avant, donc, par exemple, Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley). La reddition totale de l'Europe y est en quelque sorte par avance consumée.
    La traduction d'Alain van Crugten est d'une richesse telle qu'elle donne envie de découvrir ses propres oeuvres.
     
    « Information : La spécialité de la princesse était les artistes méconnus ; elle les aidait même souvent matériellement, mais jamais bien au-delà du point dit de "non-crevaison de faim", sinon ils auraient évidemment cessé d'être méconnus. Par contre, elle ne pouvait souffrir les gens connus et reconnus de ce milieu, car elle les considérait, on ne sait pourquoi, comme une vivante insulte au sentiment qu'elle avait de sa naissance. Elle aimait l'art, mais ne supportait pas qu'il "fasse l'important", comme elle disait. C'était drôle, cette phrase, quand on pense que toute création artistique avait presque complètement disparu. Peut-être que justement chez nous quelque chose couvait encore, en raison des rapports sociaux anormaux et artificiels, mais en général — grands dieux !

    — Non, je ne serai pas leur bouffon — continuait à glapir Sturfan. Il s'étrangla et cracha du poison. — J'écrirai des romans, puisque dans l'art véritable il n'y a plus rien à faire, mais des romans mé-ta-phy-si-ques ! Comprenez-vous ? Assez de cette pouilleuse "connaissance de la vie" : je laisse cela à ceux qui sont dépourvus de talent et qui espionnent la médiocrité et la reproduisent avec volupté. Mais pourquoi font-ils cela ? Parce qu'ils ne peuvent s'imaginer personne au-dessus d'eux-mêmes. Ils n'ont pas pu créer des types plus élevés et parvenir à les contempler avec ce que les critiques-parasites nomment "le sourire serin et pseudo-grec de l'indulgence", du haut de la constatation que tous sont des cochons et moi aussi (ce que je leur pardonne et que je me pardonne aussi). Au diable, une fois pour toutes, la Grèce tout entière et cette vomissure pseudo-classique réchauffée. Ah non ! Chez eux, chez ces criticâtres, ces ténias, ces trichines logés dans le corps de l'art agonisant, cela s'appelle objectivisme et ils osne tà ce propos évoquer Flaubert ! Non, vous le voyez d'ici, cet auteur pseudo-objectif, au sourire cochon, pataugeant dans la vulgarité générale, qui se balade en personne parmi ses créatures — ha ! cela s'appelle de la création artistique : espionner par le trou de la serrure ceux qu'on a le droit d'espionner, car les gens des hautes sphères ne se laissent pas espionner par n'importe qui, donc comment les décrire ? Donc, voilà notre auteur qui se balade là-dedans comme un vrai membre de la compagnie ; il trinque et est "à tu et à toi" avec eux, ivre de cette manie malsaine de s'abaisser, il se confie à des gens qui sont même indignes d'être ses héros — et cela se nomme objectivisme ! Et cela se nomme littérature de grande valeur sociale : on montre les défauts de divers salopards, on crée de petits types positifs artificiels et aussi consistants que du papier, qui ne sont pas capables de renverser un résultat négatif pour le changer en un optimisme d'ailleurs plat et fondé sur l'aveuglement. Et c'est d'une telle racaille qu'on chante les louanges !... »
     
    Il me semble que les formidables Éditions Noir sur Blanc ont récemment réédité ce livre.
    On notera qu'en 1926, Witkiewicz avait lu, digéré (et peut-être davantage) Bergson (sa tête de turc), Gide, Bernanos, Chesterton, Wittgenstein, Russell et Whitehead (ces trois derniers servant sans doute de modèle au logicien Afanazol Benz : « De son seul et unique axiome, que personne en dehors de lui ne comprenait, il tira une logique entièrement neuve et dans les termes de celle-ci, définit toute la mathématique, ramenant toutes les définitions à une combinaison de quelques signes fondamentaux »), sans compter évidemment les grands théologiens et les grands romanciers russes (à un de ses moments cruciaux, le roman ne peut pas ne pas faire penser à Crime et châtiment).
     
    28 août 2025
     
    L'Inassouvissement, Stanislaw Ignacy Witkiewicz, traduction d'Alain van Crugten, éditions L'Âge d'homme, 1970

  • Les Chevaliers de la Table Ronde, de Jean Cocteau

    Les Chevaliers de la Table Ronde est une pièce de 1937. On peut toujours dire qu'un certain nombre de choses ont vieilli, ce qui revient à dire le plus souvent qu'on ne les traiterait plus ainsi (et peut-être, qu'elles ne sont simplement plus à la mode ; à moins qu'il ne soit à la mode aujourd'hui d'appuyer fort sur les « thématiques », afin qu'un public que l'on imagine imbécile ne puisse vraiment pas les rater et sache ce que l'on veut qu'il en pense) ; que d'autres, plus significativement, sont maladroites (dans la construction) voire franchement prévisibles ; mais il y a dans cette pièce une belle invention : le personnage le plus important, le plus présent en scène, Ginifer, est joué par trois acteurs, qui jouent déjà un autre rôle. Ginifer est un démon auquel Merlin donne l'apparence qu'il souhaite : tantôt Gauvain, tantôt Guenièvre, tantôt Galaad. Il revient donc aux comédiens jouant ces trois derniers de faire exister aussi ce Ginifer qui ne paraît jamais pour lui-même.

    En écho, peut-être, ce mot de l'auteur vers la fin de sa préface : « Je tiens beaucoup à ce que mes lecteurs attentifs sachent combien je demeure extérieur à cet ouvrage. »

    10 septembre 2025

    Les Chevaliers de la Table Ronde, Jean Cocteau, Gallimard, coll. blanche, 1937.