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Ciels de synthèse - Page 2

  • La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, de Joël Dicker

    Construction remarquable. Ecriture transparente sans aucune aspérité pour que rien ne freine la lecture. Dans un français comme déjà traduit de l'américain. Tellement de retournements que cela m'a rappelé une série de tonneaux jadis effectués comme au ralenti dans une auto sortie de la route (on attend que ça s'arrête). L'idée plutôt basse que le narrateur se fait de la littérature semble intégralement empruntée à l'auteur, ce qui est cohérent. Ce roman est un psychotrope puissant, qui par bonheur vous hâte vers sa fin. Bref, un très bon livre de plage, parfait pour les gens qui n'aiment pas vraiment lire.

     

    28 mai 2026

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  • La Joie, de Georges Bernanos

    J'ai traversé La Joie à grande vitesse. D'abord en me demandant si je l'avais déjà lu... ne m'étant pas attendu à retrouver certains des personnages de L'Imposture.
    Il ne reste apparemment plus rien (ou si peu) du monde d'avant la première guerre mondiale dont parle Bernanos en 1929. A plusieurs moments je me suis dit qu'un personnage de La Recherche aurait pu prendre place là, dans cette campagne, un marquis de Norpois, par exemple. Après réflexion, notre monde a considérablement métastasé l'abbé Cénabre, après qu'il lui a ôté sa soutane : cet imposteur officie désormais partout, justice, médias, affaires, etc. — mais au fond n'était-ce pas déjà le cas ? Le monde alors n'aurait changé que ses costumes (ses habits faisant moines), et quelques colifichets technologiques...

    Il n'y a pas deux semaines que j'ai terminé le roman que je serais déjà incapable de mettre mes souvenirs en conformité avec le déroulé chronologique original. Peut-être m'a-t-il impressionné au-delà de ce que j'en peux savoir, même si, pour le dire crument, je ne crois pas à sa sainte, Chantal de Clergerie, ni sans doute à sa sainteté (à moins que ce ne soit cette présence plus appuyée, cette façon de se mettre à dos violemment tout le monde justement parce qu'on n'offre pas de faille, parce qu'on offre aucune raison de se mettre à dos qui que ce soit dans les ordinaires proportions d'hypocrisie qui font la norme. La fin atroce pourrait plaider en ce sens.). A moins que la sainteté (je divague) ne soit étonnamment rétroactive : c'est parce que son action, si ordinaire soit-elle, a provoqué cette mort affreuse, que la sainteté se met en quelque sorte à rayonner à rebours. Mais je m'égare : la sainteté est presque ici sociale, on répute ainsi Chantal de son vivant et cette réputation sociale est une admiration feinte, hautement hypocrite, qui donne ou peut donner le goût du meurtre. (On a sérieusement dû bassiner Bernanos  avec l'idée qu'il serait un Dostoïevski français pour qu'il nomme un des bas protagonistes Fiodor, me suis-je dit en passant.)

    Malgré mes réserves, dont la plupart demeurent admiratives, j'ai compris dès le deuxième chapitre de la première partie, à la page 43 exactement de ma vieille édition, de quoi parlait ce livre, et sans doute tout l'œuvre romanesque de Bernanos :

    « Ce pressentiment du péché, de ses dégradations, de sa misère, restait vague, indéterminé, parce qu'il faut la déchirante expérience de l'admiration ou de l'amitié déçue, pour nous livrer le secret tragique du mal, mettre à nu son ressort caché, cette hypocrisie fondamentale, non des attitudes, mais des intentions, qui fait de la vie de beaucoup d'hommes un drame hideux dont ils ont eux-mêmes perdu la clef, un prodige de duperie et d'artifice, une mort vivante. »

    Je répète : « [...] livrer le secret tragique du mal, mettre à nu son ressort caché, cette hypocrisie fondamentale, non des attitudes, mais des intentions, qui fait de la vie de beaucoup d'hommes un drame hideux dont ils ont eux-mêmes perdu la clef, un prodige de duperie et d'artifice, une mort vivante. »


    24 mai 2026

     

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  • La Chute, d'Albert Camus

    « J'ai vécu ma vie entière sous un double signe et mes actions les plus graves ont souvent été celles où j'étais le moins engagé. »

    Je ne sais pas pourquoi j'ai pris La Chute dans la bibliothèque. Après Radiguet et Jerusalmy, je cherchais sans doute un autre livre bref. J'avais lu La Chute en Terminale, je crois. 1988 ou 1989. Etais-je allé au bout ? Peut-être bien. Dans les années qui suivirent, je crois me souvenir en avoir relu plusieurs fois le début ; au moins le début. 

    Ainsi me suis-je trouvé, plus de trente après, et l'eau ayant coulé sous les ponts (c'est le cas de le dire), en terrain immédiatement familier. Ce livre m'avait marqué et je ne le savais plus ; mieux (ou pire), il avait sans doute contribué à me former. (Cela fit une lecture étonnée, étonnante.) A me former comme lecteur, à me former comme traître plus probablement — ou pour rester modeste un peu, à me former à guetter en soi-même la propension à trahir, dont nul, je crois, ne peut se considérer prémuni. Cette lecture de jeunesse, mal faite, aurait-elle pu me placer sous le signe de la duplicité, au lieu de m'en éloigner ? Aussi détestable, retors et manipulateur que fût (et soit) Jean-Baptiste Clamence, et malgré cela, ne m'étais-je pas identifié à lui par moments ? (L'humour m'a surpris ; je ne me souvenais pas que Clamence pût être drôle, surtout au début d'ailleurs, quand il faut plaire.) 
    L'intelligence plaît ; que la duplicité accommode fort bien — c'est malin.

    « J'ai toujours trouvé la misogynie vulgaire et sotte, et presque toutes les femmes que j'ai connues, je les ai jugées meilleures que moi. Cependant, les plaçant si haut, je les ai utilisées plus souvent que servies. Comment s'y retrouver ? »

    A la fin de ma lecture de ce bref récit (roman?), qui est la version personnelle de Camus, en quelque sorte la réécriture, des Carnets du sous-sol de Dostoïevski, je suis arrivé à l'hypothèse que le personnage n'a parlé qu'à lui-même, et depuis le début, qu'il est seul, peut-être pas même à Amsterdam, que le bar Mexico-City n'existe pas. Aucun des livres prétendument circulaires de la littérature (le plus redoutable étant Finnegans Wake),n'a jamais produit cette envie irrésistible de le relire immédiatement (ce à quoi pourtant appellerait en droit cette circularité). Jean-Baptiste Clamence me semblait être son propre Tyler Durden, et sinon lui, le précurseur discret du méphistophélesque personnage du Fight Club de Palahniuk. (L'hypothèse solipsiste demeure irréfragable.)

    « Comme, à l'état de veille, et pour peu qu'on se connaisse, on n'aperçoit pas de raisons valables pour que l'immortalité soit conférée à un singe salace, il faut bien se procurer des succédanés de cette immortalité. »

    J'ai donc recommencé ma lecture (je suis certes arrivé à l'âge où l'on relit, mais les livres ne sont jamais pour moi ce qu'on nomme objet d'étude, n'étant pas assez idiot pour avoir fait universitaire), mais ma vie professionnelle a fait que j'avais un peu moins de temps pour lire et que, lorsque je reprenais le livre, j'avais peine à savoir si ce que je lisais suivait ou précédait ce dont je me souvenais (car le souvenir de la suite était presque aussi frais que le souvenir de ce qui précédait) : je me suis donc en quelque sorte perdu dans les cercles concentriques de l'enfer clamencien (camusien?) et le narrateur me semblait une pseudo-déité pascalienne de la trahison, dont le centre était partout et la circonférence nulle part.

    « Sur l'innocence morte, les juges pullulent. »

    Le traître est intelligent, très, et sa technique redoutable du juge-pénitent est parfaitement au point, qui consiste à s'accuser soi-même de crimes réels (ou non, d'ailleurs) pour s'autoriser à condamner les autres :
    « Voyez-vous, il ne suffit pas de s'accuser pour s'innocenter, ou sinon je serais un pur agneau. Il faut s'accuser d'une certaine manière, qu'il m'a fallu beaucoup de temps pour mettre au point, et que je n'ai pas découverte avant de m'être trouvé dans l'abandon le plus complet. »
    Judas fait la morale ; il tient le crachoir.


    24 mai 2026

  • Guy Debord, Samuel Paty (et Antoine Ducros)

    Je n'ai vu pour l'heure que la bande-annonce du film L'abandon consacré à l'assassinat de Samuel Paty le 16 octobre 2020.

    Certaines critiques disent que le film est glaçant par ce qu'il montre de la barbarie islamiste et de la lâcheté des cadres de l'Education Nationale, d'autres déplorent qu'il donne en quelque sorte une image négative du terrorisme musulman.

    Cela m'a rappelé cette phrase de Guy Debord qu'on peut trouver dans Les Commentaires sur la société du spectacle (qui sont de 1988).
    « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. »

    Peut-être ce film a-t-il le rare talent de présenter ensemble et les ennemis et les résultats.

    Je termine sur deux courtes citations tirées d'une note publiée sur Facebook par le mathématicien Antoine Ducros :
    « L'histoire se déroule mi-octobre 2020, donc quinze jours avant le second confinement. À cette époque, tout le monde est masqué, en intérieur comme en extérieur, il y a des mesures de «distanciation physique», des gestes barrière etc. Or rien de tout cela n'apparaît dans le film. »
    « [...] reste que lorsqu'on fait un film sur une histoire se déroulant à une époque donnée, on la restitue en général fidèlement (vêtements, parc automobile, musique...), et que là on ne l'a pas fait. Il me semble donc que c'est un symptôme d'un phénomène que j'ai déjà observé (et dont j'avais déjà parlé ici) : il y a une forme d'amnésie ou de déni de la période des masques et confinements, au sens donc où on la représente très peu au cinéma, mais au sens aussi ou il n'y a aucun bouquin un peu documenté racontant le déroulement de la crise, les dilemmes des responsables politiques, la façon dont ils ont pris leurs décisions, etc. »

    L'abandon aurait-il pu être un film où l'on ne voit de visages que lorsque les personnages évoluent dans l'espace privé ?

     

    22 mai 2026

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