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Ciels de synthèse - Page 15

  • 26 janvier 2024

    Passé les quinze derniers jours à tenter d'extraire de la narratrice S.H. de quoi faire un soliloque à destination (très hypothétique) du théâtre-zombie. Thème global : La loi du plus fort est toujours la meilleure. (Rapports du poète et du tyran.) Convoqués d'autorité, Mandelstam, La Fontaine (donc), Xénophon, Joyce. Se sont invités Apollinaire (hors sujet, diversion, Merveille de la guerre) et Pound (passage éclair pour ce dernier). Le tout dans un futur proche à la technomisère organisée par personne. Concision du style : maximum de violence dans minimum de mots, la plus grande étant de la dire comme une évidence, en passant. Dès le début d'écriture, massacre indifférencié des poètes neuneus du jour (les débiles légers parlent aux débiles légers) et des burnes vides élues qui gauleiterisent le pays, et le monde . (Juste après, dans la prétendue vraie vie, 2000 nullités poétalisantes dénoncent comme "trop méchant" Sylvain Tesson, l'écrivain touristique poly-râteliérisé à dico des jolies citations intégré. Lili Pute et Pute Lili <en même temps>.) Puis entrée directe dans la colonisation de l'esprit humain par la machine, le corps servant de terminal ; avec en filigrane discret la légalisation du commerce des enfants (usinage/import/export). (Pendant ce temps, dans la vraie vie, autour de moi, dans le village, révolte paysanne. Des gens qui ne veulent pas devenir ce que je viens d'écrire.) Et moi, seul, de part et d'autre de la schize, avec mon cigare belge (tabacs Joseph Martin).

    26 janvier 2024

  • Deux éducations

    Je lis, pour la troisième fois ces dernières années, le De la Tyrannie de Leo Strauss consacré à l'Hiéron, dialogue d'une trentaine de pages de Xénophon. Et comme chaque fois, dans la dernière partie du livre de Strauss, ce passage où apparaissent tout à coup, comme inopinément, deux romanciers, m'épate (oui, m'épate) :

    « Le caractère particulier de l'Hiéron ne se découvre pas à la première lecture, ni même à la dixième, quelle que soit la peine que l'on se donne, si la lecture ne provoque chez le lecteur un changement d'orientation. Ce changement était beaucoup plus facile pour le lecteur du XVIIIème siècle que pour le lecteur moderne qui a été formé par la littérature brutale ou sentimentale des cinq dernières générations. Une deuxième éducation nous est nécessaire pour nous accoutumer à la noble réserve et à la calme grandeur des classiques. Xénophon se bornait à cultiver exclusivement cet aspect des écrits classiques qui est complètement étranger au goût moderne. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit, de nos jours, méprisé ou ignoré. Un critique, inconnu de l'antiquité, qui fut sans nul doute un psychologue perspicace, le jugeait des plus modestes. Les lecteurs modernes qui ont la chance d'avoir une préférence naturelle pour Jane Austen plutôt que pour Dostoïewsky, en particulier, comprennent Xénophon plus aisément que les autres. Pour comprendre Xénophon, il leur suffit de combiner l'amour de la philosophie avec leur préférence naturelle. »

    Le livre de Strauss est publié en 1954. Il dit que la littérature brutale ou sentimentale en vigueur aujourd'hui a débuté voici cinq générations, soit environ 125 ans, c'est-à-dire vers 1820. Il désigne sans doute le mouvement romantique (dont Dostoïevski serait une manière d'avatar russe, extrême et terminal). La remarque de Strauss n'est cependant pas une charge contre cette littérature. L'idéal est donc bien de pouvoir lire Austen et Dostoïevski. 

    Je n'ai pas lu Jane Austen. Mais j'ai lu Marcel Proust. Et si, quoiqu'indigne et quitte à faire râler les cons, je m'amusais à déplacer temporellement et géographiquement les références straussiennes, je dirais volontiers qu'il faut tenir ensemble Proust et Dantec (par exemple). 

    22 janvier 2024

  • Un homme discret

    Il avait 47 ans en 1982, il était ingénieur en informatique. Il a traduit le livre du siècle le plus intraduisible, chose à laquelle il s'est consacré une vingtaine d'années, et a donné à ce sujet une interview unique au journal Le Monde. Le nom de ce monsieur est Philippe Lavergne et il a traduit Finnegans Wake en français. Je crois que c'est tout ce qu'on sait. Est-il encore de ce monde ? (Il a un homonyme qui écrit des choses et les publie, et c'est une manière possible d'être confondu qui redouble presque l'anonymat.) Je trouve cette discrétion fascinante. Un tour sur les réseaux suffit à vous convaincre que le plus humble des honnêtes tâcherons ne s'exprime jamais tant que lorsqu'il s'agit de faire la publicité de ses œuvres, lesquelles sont très souvent navrantes et presque toujours superfétatoires. Là, non : le nom de Philippe Lavergne n'est entré dans le monde qu'au service de l'œuvre la plus phénoménale du siècle et s'est aussitôt effacé derrière, nous laissant seuls avec un livre qu'on n'arrive pas à lire.

    19 janvier 2024

  • L'or, de Blaise Cendrars

    Je n'avais pas lu L'or, dont un exemplaire a magiquement atterri sur mon bureau quand mon roman a d'une pichenette envoyé la Californie dinguer dans le Pacifique. Le hasard n'existe pas. C'est un merveilleux conte et le meilleur western que j'ai vu depuis longtemps. C'est aussi une manière de parabole biblique, un contrepoint amusé à Job. Cendrars est merveilleux de simplicité et sa brève épopée malheureuse du magnifique Suisse Johann August Suter, "inventeur" si j'ose dire de la Californie, est parfaite. Le seul livre du XXème siècle auquel il me semble pouvoir être comparé, par la simplicité et la puissance, est Le vieil homme et la mer. 

    16 janvier 2024

    L'or, Blaise Cendrars, Folio Gallimard

  • Sans queue ni tête ?

    En 1976, le numéro 26, dirigé par la gentiment déraillée Hélène Cixous, de la trop sérieuse todorovo-genettienne revue Poétique est consacré à Finnegans Wake. On y trouve un texte à peu près intéressant de Jean-Pierre Martin, « la condensation ». Je me suis plus attaché à quelques morceaux du texte de David Hayman, pourtant intitulé « Réseaux infra-structurels dans Finnegans Wake » (je dirais hérétiquement ceci : On y comprend entre les lignes que l'important n'est pas dans la structure, mais qu'il faut tout de même faire comme si ce qui est sous la structure appartenait à la structure. La phrase la plus emblématique de ce qu'il fallait faire entendre aux universitaires-sachant-tout est celle-ci : "Il ne faut jamais sous-estimer les remarques que l'on doit à Joyce lui-même." Tu m'étonnes. Quelle époque que ces années 60 et 70, où l'on a volontairement tout compliqué, pour mieux tout abandonner ensuite et qu'il ne demeure finalement, rien. Après nous le déluge. C'est réussi, pour sûr).

    « Dès 1923, Joyce avait composé, à partir de notes personnelles, une série d'épisodes non-narratifs ou séquences narratives minimales, où il mettait en jeu des fragments ou débris soigneusement sélectionnés d'une culture disparue. Après avoir envoyé les manuscrits de ces esquisses à Harriet Weaver, son mécène, il lui écrivait : "... ce ne sont pas des fragments, mais des éléments actifs, et quand il se seront multipliés et auront mûri un peu, on les verra commencer à se fondre ensemble." Il ne faut jamais sous-estimer les remarques que l'on doit à Joyce lui-même. En fait, Finnegans Wake est entièrement édifié sur ces passages anciens, nœuds fondamentaux du livre, qui, en divers styles burlesques, décrivent des moments cruciaux dans le cycle masculin, tout en faisant apparaître un certain nombre d'étapes dans l'histoire de l'Irlande, de l'humanité et de l'individu. »

    Un peu plus loin, Hayman, qui vient de détailler ces cinq "nœuds fondamentaux du livre", en arrive à cette conclusion (qu'il contredit immédiatement ensuite) : « Ces fragments ne constituent pas des récits véritables, à moins que l'on élève à la dignité de genre traditionnel le récit sans queue ni tête. » Il est amusant qu'Hayman qui vient de citer Joyce écrivant à Harriet Weaver et de souligner qu'il ne fallait pas sous-estimer les remarques de Joyce, continue de parler de fragments, quand l'auteur dit justement qu'ils n'en sont pas, mais des "éléments actifs". Où Joyce parle de vie, d'une vie en tout cas capable de croître et de se multiplier, Hayman ne peut pas ne pas voir structures et infra-structures."

    Pourtant, ce n'est pas pour ses défauts que la contribution d'Hayman est intéressante (je n'avais pas pensé, commençant ce billet, en dire du mal), mais pour ce qu'il soulève justement de la conception joycienne du livre comme élément vivant.

    15 janvier 2024