Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

règles

  • Rushdie sur l'art de raconter

    « Dans le Kerala il put voir un conteur réputé exercer son art. Ce qui était intéressant dans sa façon de faire, c'était qu'il procédait à l'inverse de toutes les règles. «Commence au commencement » avait conseillé le Roi de cœur au Lapin Blanc tout ému dans les Aventures d'Alice au pays des merveilles. « Et continue jusqu'à la fin et arrête-toi. » Ainsi fallait-il raconter les histoires selon tous les rois de cœur qui avaient établi les règles, et pourtant ce n'est pas ainsi que cela se passait dans ce théâtre en plein air du Kerala. Le conteur mêlait les histoires les unes aux autres, se lançait dans de fréquentes digressions loin du récit principal, faisait des blagues, chantait des chansons, faisait le lien entre son histoire politique et les récits anciens, donnait dans des apartés personnels et, dans l'ensemble, faisait tout de travers. Et pourtant le public ne se levait pour quitter le théâtre écœuré. Bien au contraire, il hurlait de rire, pleurait de désespoir et restait assis au bord de son siège jusqu'à la fin. Se comportait-il ainsi en dépit des jongleries compliquées du conteur ou à cause d'elles ? Et si cette manière pyrotechnique de raconter était en fait plus captivante que la version préconisée par le Roi de cœur, si le récit oral, la plus ancienne des formes narratives, avait survécu justement parce qu'il avait adopté la complexité et l'espièglerie et rejeté la forme linéaire ? »

    Salman Rushdie, Joseph Anton, traduit de l'anglais par Gérard Meudal, Plon 2012

    30 novembre 2024

  • Clairière ou précipice

    Les possibilités du langage me paraissent infinies et rien ne passe pourtant le roman (ce qu'on appelle encore ainsi par habitude) dont la fabrication est tellement attendue qu'elle a pris un tour industriel. Je m'en veux déjà (oh, modérément) de négliger les joies réelles de la composition (les règles étant posées, grâce auxquelles on concourt). Sur quels schémas bien établis nos pauvres esprits viennent-ils buter sans cesse ? Dès que l'on sort des sentiers battus et rebattus de la narration (qu'il ne s'agit pas, pourtant, d'abandonner), dès qu'on s'écarte trop de ce à quoi nous pouvons et nous mesurer et nous rassurer, nous nous trouvons perdu, sans plus de repères. Nous ne savons plus ; bientôt nous rebroussons ; et la facilité l'emporte.  Il faudrait pourtant se trouver comme chez soi dans ces endroits inexplorés ; et continuer d'avancer, s'enfoncer plus encore dans ce qu'on ne comprend pas et qui pourrait bien mener nulle part. Il y aura bien une clairière et tant pis si c'est un précipice.  If you're going through hell, keep going. Churchill.

    30 septembre 2024