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  • Les obus jouaient à pigeon vole, de Raphaël Jerusalmy

    « Je suis venu ici pour écrire. »
    De Jerusalmy j'avais lu, peu après sa sortie en 2013, La Confrérie des chasseurs de livres, qui prêtait à François Villon une vie d'agent secret en Terre Sainte après sa disparition « officielle ». Je crois qu'aimant beaucoup Villon, j'aurais préféré conserver le mien, ou plus exactement, s'agissant de ce qu'il est devenu après qu'on n'a plus eu de ses nouvelles, les miens. On perd trop, parfois, à choisir entre les possibles. Ceci explique peut-être pourquoi mon souvenir de lecture est si vague, alors que le livre m'avait plu, et que je l'avais terminé.
    J'aime également beaucoup Apollinaire et je me suis plusieurs fois promené plusieurs mois avec un exemplaire des Calligrammes dans la poche. J'appréhendais donc un peu de lire Les obus jouaient à pigeon vole.
    Ce titre est d'ailleurs emprunté au poète, à une lettre-poème de guerre inédite jusqu'à ce que Fata Morgana la publie en 2014. « Les obus ma parole jouaient à pigeon vole ». Ma parole.

    « Apollinaire n'a aucunement l'intention de mourir jeune, dans les feux du combat. »
    Avec des phrases sèches dans des chapitres courts égrenant à rebours les vingt-quatre dernières heures d'Apollinaire avant sa blessure à la tête le 17 mars 1916, Jerusalmy tient son pari qui est, je crois, de dire quelque chose de ce qui lie guerre et poésie, et pas seulement au sens où la seconde pourrait parler de la première, ce qu'on sait depuis L'Iliade. Il s'agit plutôt d'aller chercher au cœur de la guerre (muse malsaine) quelque chose comme l'acte poétique même, sans lendemain. Et de le rapporter.

    « Picabia et Duchamp étaient partis à New York. D'autres avaient fui vers l'Espagne ou la Suisse. Lui, il s'était jeté à corps perdu dans la bataille. Et il y avait entraîné avec lui la poésie. Depuis, il n'avait pas cessé un moment de créer. Pendant que les hommes étaient occupés à détruire. »
     
    « S'il a appris quelque chose ici, c'est de ne rien remettre au lendemain. »

    « Tu veux juste écrire un poème. Parce qu'il fait si beau, aujourd'hui. »
     
    Jerusalmy tient son récit bref, entrecoupant chaque heure avant l'impact de citations du poète, dans une grande économie de personnages ; on ne croise, en surplus du sous-lieutenant Gui de Kostrowitzky (Apollinaire), dit Cointreau-whisky, que quelques hommes des tranchées, rebaptisés (à la gnôle) Trouillebleu, Dontacte, Ubu, Jojo la Fanfare (au si triste destin), et puis Moncapitaine ; en dehors, Cocteau, Picasso, et Braque et Reverdy de plus loin. Les femmes ? Peu, finalement. Madeleine, un peu, à laquelle il écrit. Et puis il y a, dans la tranchée d'en face, Günter, un boche, un spartakiste aussi, qui règle son tir...

    Une anecdote. Apollinaire, qui parle allemand, interroge un prisonnier, un pauvre bougre que la faim a fait sortir de sa tranchée.
    « Lui aussi, au début, il a été soupçonné d'être espion. Avec son patronyme qui finit en zky et son Whilelm. Sans compter qu'Apollinaris, ça faisait tout de même très nom de code. Tout laissait à penser qu'il était agent secret. Pas de domicile fixe. De profession digne de ce nom. De paternité légale. Un mode de vie décousu. Un long séjour outre-Rhin. De soi-disant poèmes pas du tout rédigés en clair. Dont Apollinaire a eu la bêtise d'admettre qu'ils contenaient des messages subliminaux. Du coup, deux hommes de la sûreté ont été nommés pour les décrypter. Sans toutefois y parvenir. »
    Ces décryptages par la sûreté des poèmes d'Apollinaire laissent rêveur. Merveilleux si c'est vrai, encor mieux si c'est faux. Il faudrait inventer ces décryptages, s'ils n'existent pas.
     
    Une dernière citation, pour l'humour. Le capitaine au poète :
    « — Dites-moi, Kostrowitzky. Ecrire, ça vous rapporte ?
    — Plus que lire, en tout cas. »
     
     
    27 avril 2026

  • Le Bal du comte d'Orgel, de Raymond Radiguet

    Je n'avais jamais lu Radiguet, mort à vingt ans en 1923.
    Le bal du comte d'Orgel est un roman bref, rapide, précis, marqué par le grand siècle dans la prose et par le romantisme pour le reste.
    « On peut dire que les idées de François sur l'amour étaient toutes faites. Mais parce que c'est lui qui les avait faites, il les croyait sur mesure. Il ne savait pas qu'il ne se les était coupées que sur des sentiments sans vigueur. »
    Si les salons d'aristocrates oisifs, rentiers ont disparu, l'analyse des mouvements et des incompréhensions du cœur demeure d'une limpidité extraordinaire (le cadre considérablement plus resserré que celui de Proust semble produire un effet loupe).
    René Girard n'aura doute eu qu'à s'y baisser.
    « Nous sommes attirés par ce qui nous flatte, de quelque façon que ce soit. Or François admirait le comte. Son admiration allait avant tout à l'homme capable d'être aimé d'une Mahaut. En retour, Orgel éprouvait sans le savoir, pour François, un peu de cette reconnaissance que l'on éprouve envers qui nous porte envie. »
    « "Il n'y a personne à Paris", se répétait-il. Et son injustice le reprenait : "Tout à l'heure, je leur annoncerai mon propre départ." Il imitait ces enfants qui croient se venger, et ne punissent qu'eux-mêmes. »
    La fin du roman, dont tout annonce qu'elle devrait être terrible, et qui ne l'est pas, ou presque pas, ne se comprend au fond que parce qu'un des fils du roman n'est jamais vraiment tiré par Radiguet, puisque l'on ne pouvait sans doute pas de son temps mettre plus en avant telle amour homosexuelle (et qui n'est pas cependant la seule, d'échapper en grande part aux protagonistes mêmes (ce qui est un peu drôle)).
     
     
    27 avril 2026

    Lien permanent Catégories : Livre
  • L'Aventurier et la cantatrice, de Hugo von Hofmmansthal

    « C'est par hypocrisie qu'il dit tout ce qu'il pense,
    Et ainsi, il le cache mieux que s'il mentait. »

    Hofmannsthal est un enchanteur.
    L'Aventurier et la cantatrice est un sommet de composition et de poésie — on parlait il y a peu encore de poème dramatique...
    L'action des deux actes se passe à Venise au XVIIIe siècle, où un baron hollandais, qui n'en est sans doute pas un, cherche à rencontrer la cantatrice qu'il vient de voir à l'opéra ; et l'homme auquel il se lie d'amitié (et qu'il entraîne avec d'autres à faire la fête chez lui), le jeune patricien Lorenzo, ne lui avoue pas être le mari de celle-ci.
    Qui est vraiment ce qu'il paraît être dans cette pièce, cette comédie subtile, aux contours oniriques et dont le second acte semble presque être la redistribution autrement du premier ?
    Que s'est-il vraiment passé il y a longtemps, entre l'aventurier hollandais que la police vénitienne recherche et Vittoria, la cantatrice au mensonge héroïque ? Et qui celle-ci, en plus d'elle-même, protège-t-elle ? Son mari Lorenzo, le baron hollandais (dont le souvenir fut l'axe de sa vie), ou bien Césarino, son petit frère qui peut-être, n'est pas son frère... ? Les trois, qui sait ?
    L'épisode des Mémoires de Casanova auxquels Hofmannsthal emprunte le sujet de la pièce ne l'emmène pas à glorifier l'aventurier : le baron hollandais est certes plein d'une admirable énergie, il est fier de sa superbe, prône un courage physique qui lui semble parfois (mais pas toujours) faire défaut, confond avec une autre la femme qu'il dit avoir passionnément aimée, et se révèle incapable de vraiment assumer les conséquences de ses actes. Il fuit. Avec panache, à l'esbroufe. Et Vittoria de lui dire, vers la fin du second acte :

    « (...) Comme tu t'y entends,
    Dans cet art que jamais de ma vie je n'ai pu apprendre :
    L'art de finir. Qui sait cela, peut tout. »

    La construction est vertigineuse, la langue magnifique (dans la traduction de Jean-Yves Masson). Il y a, dans la nuit du premier acte, comme dans l'après-midi du second, toujours plus de personnages qu'un traitement austère n'en aurait nécessité (c'est une Venise mondaine comme l'est Vienne) et l'auteur fait tourner les duos et trios (certains viennent à nous, d'autres s'éloignent, les combinaisons tournent au gré d'un mot ou d'une entrée) avec une maestria qui peut même laisser penser que d'autres pièces se jouent, d'autres intrigues se nouent peut-être dans ces conversations fantômes qui ne nous parviennent pas (la plupart des personnages du premier acte se retrouvant dans le second).
    Le temps lui-même semble trouver son incarnation en la personne du vieux compositeur qui ne prête plus aucune attention à ses œuvres, même lorsqu'on les chante devant lui ; il interrompt même le chant car il veut goûter aux mets sucrés et s'il remercie la cantatrice, ce n'est pas d'avoir chanté, mais de lui avoir servi de la tarte.

    « Nous avons la musique qu'il a créée :
    Maintenant, son souffle n'est plus nécessaire. »


    Hugo von Hofmannsthal, L'Aventurier et la cantatrice, traduit et présenté par Jean-Yves Masson, La Coopérative, 2025
     
    (PS : Il faut vraiment remercier J.-Y. Masson et La Coopérative de nous donner à lire ces pièces inédites d'Hofmannsthal ; et se réjouir que d'autres soient en préparation !)

     
    2 avril 2026