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hofmannsthal

  • Un dimanche ensoleillé

    C'est un dimanche ensoleillé, chaud.
    Dans la fraîcheur de la maison, je cherche un livre à lire.
    J'ai terminé la veille au soir Le Couteau de Salman Rushdie. 
    Je cherche un livre court.

    D'abord, en début d'après-midi, j'ai pris Orient de Pius Servien. 
    1942. Avec C'est un des recueils de poèmes auxquels je reviens régulièrement.
    C'est d'une très grande beauté. 
    Servien est oublié.
    Quand je pense à ce qu'on nous dit être de la poésie...

    Ensuite, dans le recueil Paysages de l'âme d'Hugo von Hofmannsthal, j'ai lu, pour la première fois dans la traduction de Charles Du Bos, la Lettre de Lord Chandos.
    C'est toujours aussi étonnant. Le projet de l'auteur semble tourner en chemin, et peut-être est-ce qui donne à ce texte son éclat singulier.

    Au début de la soirée, la température ayant un peu baissé, je me suis installé dehors et j'ai relu pour la énième fois la vingtaine de pages intitulées « La Persécution et l'Art d'écrire » dans le livre de Leo Strauss intitulé La Persécution et l'Art d'écrire, traduit par Olivier Sedeyn.
    Il devrait aller de soi que l'art d'écrire demande un art de lire.

    Ces trois œuvres ont pour point commun d'être belles et courtes. Elles se sont réunies pour la première fois en une après-midi de printemps accablante de chaleur. La probabilité qu'un autre lecteur ait jamais lu ces trois textes dans la même journée est sans doute très infime.



    28 mai 2026

  • L'Aventurier et la cantatrice, de Hugo von Hofmmansthal

    « C'est par hypocrisie qu'il dit tout ce qu'il pense,
    Et ainsi, il le cache mieux que s'il mentait. »

    Hofmannsthal est un enchanteur.
    L'Aventurier et la cantatrice est un sommet de composition et de poésie — on parlait il y a peu encore de poème dramatique...
    L'action des deux actes se passe à Venise au XVIIIe siècle, où un baron hollandais, qui n'en est sans doute pas un, cherche à rencontrer la cantatrice qu'il vient de voir à l'opéra ; et l'homme auquel il se lie d'amitié (et qu'il entraîne avec d'autres à faire la fête chez lui), le jeune patricien Lorenzo, ne lui avoue pas être le mari de celle-ci.
    Qui est vraiment ce qu'il paraît être dans cette pièce, cette comédie subtile, aux contours oniriques et dont le second acte semble presque être la redistribution autrement du premier ?
    Que s'est-il vraiment passé il y a longtemps, entre l'aventurier hollandais que la police vénitienne recherche et Vittoria, la cantatrice au mensonge héroïque ? Et qui celle-ci, en plus d'elle-même, protège-t-elle ? Son mari Lorenzo, le baron hollandais (dont le souvenir fut l'axe de sa vie), ou bien Césarino, son petit frère qui peut-être, n'est pas son frère... ? Les trois, qui sait ?
    L'épisode des Mémoires de Casanova auxquels Hofmannsthal emprunte le sujet de la pièce ne l'emmène pas à glorifier l'aventurier : le baron hollandais est certes plein d'une admirable énergie, il est fier de sa superbe, prône un courage physique qui lui semble parfois (mais pas toujours) faire défaut, confond avec une autre la femme qu'il dit avoir passionnément aimée, et se révèle incapable de vraiment assumer les conséquences de ses actes. Il fuit. Avec panache, à l'esbroufe. Et Vittoria de lui dire, vers la fin du second acte :

    « (...) Comme tu t'y entends,
    Dans cet art que jamais de ma vie je n'ai pu apprendre :
    L'art de finir. Qui sait cela, peut tout. »

    La construction est vertigineuse, la langue magnifique (dans la traduction de Jean-Yves Masson). Il y a, dans la nuit du premier acte, comme dans l'après-midi du second, toujours plus de personnages qu'un traitement austère n'en aurait nécessité (c'est une Venise mondaine comme l'est Vienne) et l'auteur fait tourner les duos et trios (certains viennent à nous, d'autres s'éloignent, les combinaisons tournent au gré d'un mot ou d'une entrée) avec une maestria qui peut même laisser penser que d'autres pièces se jouent, d'autres intrigues se nouent peut-être dans ces conversations fantômes qui ne nous parviennent pas (la plupart des personnages du premier acte se retrouvant dans le second).
    Le temps lui-même semble trouver son incarnation en la personne du vieux compositeur qui ne prête plus aucune attention à ses œuvres, même lorsqu'on les chante devant lui ; il interrompt même le chant car il veut goûter aux mets sucrés et s'il remercie la cantatrice, ce n'est pas d'avoir chanté, mais de lui avoir servi de la tarte.

    « Nous avons la musique qu'il a créée :
    Maintenant, son souffle n'est plus nécessaire. »


    Hugo von Hofmannsthal, L'Aventurier et la cantatrice, traduit et présenté par Jean-Yves Masson, La Coopérative, 2025
     
    (PS : Il faut vraiment remercier J.-Y. Masson et La Coopérative de nous donner à lire ces pièces inédites d'Hofmannsthal ; et se réjouir que d'autres soient en préparation !)

     
    2 avril 2026

  • Mondes parallèles

    Je ne m'étais pas attendu à ce qu'Hofmannsthal vienne prendre place dans ma machine, mais c'est fait. La relecture de La Lettre à Lord Chandos a tout déclenché. 

    Le hasard m'a fait également trouver un livre de Machiavel publié en 1936 aux éditions R. Simon (Paris). La couverture annonce deux titres : l'essai politique qui fit la gloire de son auteur, Le Prince et la pièce de théâtre La Mandragore (puisque l'on sait, ou non, que Machiavel est aussi l'un des fondateurs du théâtre italien. J'avais jadis écrit une critique de cette pièce, qui se trouve avec Clizia, dans ce que La Pléiade appelle des Œuvres Complètes.)
    La bonne surprise veut que l'on trouve dans le volume un troisième texte, la pièce Frère Alberigo (dont l'existence ruine le titre du volume de La Pléiade).

    Ce qui en revanche atteste réellement de la provenance d'un monde parallèle de ce livre, c'est l'ex-libris sur la première page : Jean Lucet / coiffeur. Cet ex-libris a le poids dickien du livre Le poids de la sauterelle dans Le maître du haut-château. Il atteste à lui seul qu'un tel livre ne s'est pas retrouvé par je ne sais quel hasard dans la bibliothèque d'un coiffeur. Il nous dit en creux que les nazis, ou disons : ceux qui veulent faire disparaître les livres, ont gagné la guerre ; et qu'ils gouvernent.

     

    8 mai 2025

     

     

  • Hier, de Hofmannsthal

    Hier est une pièce écrite à dix-sept ans par Hugo von Hofmannsthal.
    Elle est traduite et publiée par Jean-Yves Masson aux éditions de la Coopérative.
    Lequel Masson a tout à fait raison de dire en sa postface que la pièce contient non seulement en germe toute l'œuvre à venir d'Hofmannsthal, mais aussi qu'elle est absolument personnelle et d'une complète maturité.

    Il y a quelque chose d'une foi inébranlable en l'art, qui me semble avoir disparu sinon de la littérature, au moins du théâtre. Elle tient peut-être, de façon tout extérieure, à ne raconter ni sa vie ni son époque ; à ne porter rien qui soit immédiatement de l'ordre de la critique. C'est d'ailleurs cela qui fait l'extrême contemporanéité de la chose : une contemporanéité permanente, si j'ose dire. Car enfin, je ne vis ni dans la Vienne de 1891 du jeune auteur, ni dans l'Italie de la Renaissance où se déroule la pièce.
    La construction de l'acte unique en dix scènes s'ouvre et s'achève sur le duo d'Andrea et Arlette. Les huit scènes qui les séparent ont retourné complètement Andrea. Le jeune homme qui reprochait d'abord à son amie

    Dois-tu sans cesse gâter le jour présent avec le souvenir d'hier ?

    finira par admettre, tordu de jalousie, que :

    Ce qui fut une fois demeure vivant pour l'éternité.

     

    8 mai 2025

     

     

  • L'inconnu Goethe

    On ne se rend pas réellement compte, en France, de l'importance de Goethe. (On le cantonne à Faust. Qui est une œuvre dont la grandeur nous apparaît mal, malgré Nerval.)  

    Il serait tentant de le comparer à Victor Hugo, pour ses réussites dans tant de genres littéraires, mais il est sans doute plus que cela, ne serait-ce qu'historiquement.

    En relisant, le magnifique Livre des amis de Hugo von Hofmannsthal, je me suis aperçu qu'il tenait là une place prépondérante.

    Dans le premier tome du Journal de Sándor Márai, il revient incessamment.

    Et le revoici en filigrane dans le très étrange Livre du rire et de l'oubli, de Kundera. Je crois me souvenir qu'il traverse également L'immortalité.

    Goethe est peut-être l'auteur qui permet de comprendre l'Europe centrale. 

     

    2 mai 2025