« Eugène, ce matin, j'ai décidé que j'allais écrire un livre sur vous.
— Est-ce qu'on a le droit de refuser ? »
Ce court livre a pour sous-titre « histoire d'une amitié », ce qui fait que la couverture donne l'ensemble des éléments : le nom de l'auteur, le prénom de l'ami, le sous-titre indiquant ce qui les lie ; et d'un certain point de vue il ressemble vraiment à ce qu'il annonce.
Il y est question, par l'évocation de souvenirs concrets du Cotentin (moindrement de Paris), de la construction de maison, de jardinage ou de simple contemplation de la nature, d'une trentaine d'années d'amitié, et de ce que la mort d'Eugène (en 2019) n'y a pas mis un terme ; de ce que rien ne disposait a priori (ou ne destinait manifestement) les protagonistes à se rencontrer, puis à se lier ; et, plus profondément, de ce que peut être « la vie bonne ».
Le portrait de l'ami, homme de la terre et des œuvres physiques, « droit mais pas naïf », est en quelque sorte en plein, et trace en creux celui de l'auteur, femme écrivain aux origines méditerranéennes. Il porte l'idée implicite que cette vie bonne est davantage du côté d'Eugène, homme simple et droit, et de sa famille (son épouse, leurs enfants et petits-enfants), que du côté d'un auteur plutôt chiche quant à l'évocation de sa vie personnelle (on trouve assez vaguement un compagnon au début du livre et bientôt il n'y apparaît plus). Mais il est discernable par réciprocité que l'amitié d'Eugène pour Belinda Cannone parle en quelque sorte pour cette dernière.
Vers la fin de l'ouvrage, revient la question du livre sur Eugène :
« "Mais Eugène, vous voulez bien que j'écrive un livre sur vous, n'est-ce pas ?" Pour que nos dîners gardent leur naturel, je ne lui avais pas dit que j'étais déjà en train de prendre des notes et nous en étions restés à l'idée que la chose était "dans l'air". "Si, si, je veux bien." Ouf ! »
L'idée finalement qui me demeure la plus étrangère est celle que je vois (mais je puis me tromper) dans les présupposés présents ici :
« Son intelligence aurait pu le mener loin, mais dans son milieu on ne faisait pas d'études : il fallait contribuer dès que possible à la survie de la famille. Il y a là une leçon politique : l'organisation de notre société n'a pas permis qu'un homme aussi doué se déploie amplement. Malgré tout, Eugène, n'ayant pu compter que sur son intelligence et ses qualités humaines, a su édifier une vie digne et bonne. Belle. »
Le mener loin ? Mais où çà ? Et pourquoi diantre s'en aller si loin ? Et loin de quoi, sinon peut-être de cette vie bonne ?
Bon, il est très probable que je sois en l'espèce une manière de réactionnaire à la Aristophane ; ou que je pense que la décence commune chère à Orwell, et que l'auteur évoque, ne tende à s'évaporer, hélas, dans les étages supérieurs de la société où les gens croient se déployer amplement.
Je n'avais avant ce livre jamais rien lu de Belinda Cannone (et n'en aurais sans doute pas eu l'idée si son livre n'avait paru chez Thierry Marchaisse). Il m'a en tout cas été plutôt plaisant de lire ce petit livre à l'apparente simplicité (son art discret consistant sans doute dans l'arrangement des fragments, des souvenirs) dans le village de deux cents habitants où je suis venu vivre voici trois ans ; le portrait d'Eugène m'a évoqué aussi quelques figures locales avec lesquelles je ne me suis certes pas tant lié, mais le temps fera (ou non) son œuvre.
« Il me semble que l'enténèbrement gagne chaque jour, et à si courte distance, il m'est plus difficile de louer ingénument la beauté des aubépines et le chant des oiseaux. Pourtant, pour combattre l'ombre, on doit maintenir en soi la capacité de s'émerveiller. »
Cela est vrai, sans doute. Pas moins, me semble-t-il, qu'il ne faut, pour préserver cette capacité d'émerveillement, faire face à l'enténèbrement ; et le dire.
27 octobre 2026
Belinda Cannone, Eugène, éditions Thierry Marchaisse, 2026