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Théâtre

  • Le Pain dur, de Paul Claudel

    Les quatre principaux personnages de ce drame sont merveilleusement pourris.
    Je veux dire que leur bassesse, loin de les déshumaniser, leur fait éclairer le monde (notre monde).
    Il se peut bien que Claudel les ait sévèrement jugés ; il les a aussi extraordinairement défendus ; peut-être même est-ce dans l'affreux Turelure père — le pire d'entre eux, au sens au moins où sans lui les autres n'eussent pas descendu tous les échelons qu'ils ont descendu — que l'on reconnaît le mieux certains traits de la personnalité de l'auteur. 
    Dans Le Pain dur (dont on se saura point avec certitude à quel degré le titre est ironique), il est question du joufflu Louis-Philippe et de l'entrée de la France dans la modernité : on a colonisé l'Algérie et le chemin de fer arrive ; quant à l'ancienne abbaye de Coûfontaine (et de sa grande salle où auront lieu toutes les scènes de la pièce), il est question d'en faire une usine. Mais surtout, il est question encore de Toussaint Turelure, le protagoniste de L'Otage ouvrant la trilogie, vieilli et affaibli (accessoirement président du Conseil des ministres), mais moralement identique, donc affreux, et d'autant plus que la mort fait sentir ses abois ; veuf, il vit avec Sichel, une Juive dont il n'est pas fichu de prononcer correctement le nom, dont on n'est pas certain qu'elle l'aime et qu'il traite, lui, comme une prostituée de luxe. Il est aussi question d'une certaine somme d'argent qu'il a empruntée à Lumîr (qui se prononce  Loum-yir), comtesse polonaise fiancée à son fils Louis, lequel est parti assécher des marais en Algérie ; somme d'argent qu'il ne consentira à lui rendre qui si elle l'épouse, lui, (Tureleure avait déjà dans la précédente pièce épousé Sygne de Coûfontaine au terme d'un chantage atroce), trahissant ainsi un fils qu'il déteste.
    Conversation bien sûr qu'entend Sichel laquelle, bien antécédemment, a intrigué à faire revenir Louis ; lequel donc arrive. Les deux hommes s'estiment et se détestent, le fils étant au moral le portrait craché de son père.
    Tout concourt donc à ce qu'on tue le vieux.
    A cette fin, Lumîr offre même à son fiancé deux pistolets chargés, l'un à blanc et l'autre non ; dans le cas que la frayeur ne suffirait pas à en venir à bout...
    La mort du vieux décompose les couples et les reconfigure. La plus haute poésie tient ce drame où pas un personnage n'est moralement défendable, mais où chacun cependant est par le poète défendu, puisqu'éclate cette humanité de pourrissement qui est la possibilité même de notre fraternité de fortune. Il ne reste plus à la fin qu'à vendre et faire fondre ce Christ de bronze auquel a été préféré le portrait du roi Louis-Philippe.

    L'Otage est publié en 1911, Le Pain dur en 1918 et l'on peut se dire qu'une guerre mondiale complète passe entre les volumes ; mais une note de fin de volume précise que cette dernière pièce fut écrite à Hambourg et Bordeaux, respectivement en 1913 et 1914. Les deux premiers volets de la trilogie des Coûfontaine datent donc d'avant la première grande boucherie.

     

    16 octobre 2026

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  • Décès d'essai d'essai

    J'avais prévu avant-hier de commencer à écrire dans l'après-midi un petit essai explicatif d'un diptyque dramatique que je termine. La chose fut finalement soldée en une minute, avec une ligne qu'ensuite je me suis amusé à disposer en quatre morceaux sur la page :

    essai

    Il ne faut pas croire ce qu'on voit :
    Ce qu'on voit n'a pas lieu ;
    Pas plus il ne faut voir ce qu'on croit,
    Car ce qu'on croit est faux.

     

    16 octobre 2026

     

  • Electre des bas-fonds, de Simon Abkarian

    « KILISSA. — N'oublie pas la mort du père, mais dis aussi le sort des enfants que la Grèce engendra.
    Jadis citoyens libres, célèbres parmi les hommes,
    Peuple avide de gloire et de savoir,
    Les Grecs sont étrangers dans leur propre maison.
    Certains se soumettent,
    D'autres fuient la patrie,
    Et tracent des sillons sur des mers qui sur eux se referment.
    Le berceau des âmes rebelles est taillé dans la pierre du tombeau.
    Et si par chance elles survivent, l'exil les jette vers des contrées hostiles,
    Là elles crachent du sang, deviennent des parias que l'on repousse du pied !
    Il leur faut se baisser pour ramasser le pain.
    Le dégoût l'emporte sur la faim et la faim sur la fierté. »

    C'est sur le verbe et sa puissance qu'Abkarian fait fond et cela positivement le distingue de presque tout ce qui s'écrit à destination du théâtre.
    Le sujet, sans hasard, est tragique et ce qu'ici le poète ose, dans une langue chargée, saturée de violence, est le développement long (je songe à la justice dramaturgique enfin rendue à Chrysothémis, la sœur d'Électre), sans concessions — sinon, très intelligemment, que certains thèmes chers à l'époque seront traités de façon à ce qu'elle s'y retrouve apparemment, le propos réel étant ailleurs et combien plus important.
    C'est la tragédie d'Électre (et de Chrysothémis, et d'Oreste, et des Troyennes...) dont on étend immensément ici la proportion, dont Abkarian retarde et retarde, chaque retard accumulant violence, le fatale règlement ; à preuve cette scène immense, dans les deux sens, du chœur des putains, toutes princesses troyennes versées dans le bordel d'Argos. 
    Les chances de réussir poétiquement une telle pièce, et de la faire accepter ensuite, étaient minimes ; cela nécessitait une langue neuve, chargée de tout ce qu'elle a été depuis qu'on raconte ces histoires, chant, danse, vers, prose... et l'on sent pour une fois que l'auteur est nourri de siècles de poèmes dramatiques (et de son expérience d'acteur au long cours) ; la moindre question même peut receler un vers : « Te souviens-tu du lieu que t'indiqua Strophios ? »

    Il semble que l'auteur Abkarian s'attache pièce après pièce à la nécessité dramatique de ramener à nous les Grecs, à faire d'eux aujourd'hui l'impitoyable miroir dont notre narcissisme a réellement besoin, puisqu'il s'en serait très volontiers passé. Les titres parlent, Hélène après la chute, Ménélas rapsodie, Pénélope ô Pénélope, etc... 

    8 octobre 2026

    Électre des bas-fonds, Simon Abkarian, Actes-Sud papiers, 2019

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  • La mort de Guykafi, de Vincent de Paul Nyonda

    La mort de Guykafi est une tragédie. Rien de moins. En cinq actes nettement découpés.
    Elle date de 1966 et si je comprends bien inaugure en quelques sorte le théâtre gabonais. Elle est représentée pour la première fois en 1966 au Sénégal, en même temps d'ailleurs que La tragédie du roi Christophe d'Aimé Césaire.


    Les forces qui veulent freiner le destin sont trop faibles ; elles échouent ; pire, elle accélèrent sa venue ; nous sommes plus près des Grecs que des chrétiens et nous sommes au Gabon. (Les forces chrétiennes seraient-elles celles qui échouent toujours à empêcher la tragédie ?)
    La veuve Ngoué-Passa ne veut précisément pas que le destin de violence se répète et interdit à sa fille Maroundou d'épouser le grand guerrier Guykafi de la tribu voisine ; Guykafi enlève Maroundou et bientôt, après la longue guerre qu'aura suscité cet enlèvement, la tue pour infidélité.
    Dès lors, les meurtres s'accumulent et la victoire finale sur Guykafi ne sera acquise qu'au prix de la lâcheté. Quand Ngoué-Passa dans sa douleur de mère comprend son erreur initiale, et veut empêcher le mal de continuer de se répandre, il est trop tard : elle l'a inoculé déjà à ses fils, qui ne veulent que vengeance.

    Une clé de la pièce tient peut-être à la scène 4 de l'acte III quand l'Ancien explique, non sans une certaine confusion (et peut-être que tout est là) à Guykafi (qui vient de tuer son épouse) qu'il a mal interprété la tradition, mal compris les rapports de la coutume et de la loi. 

    « L'ANCIEN. — Oui, Guykafi, mais je te dirai qu'il y a des circonstances où il ne faut pas toujours suivre la coutume, car il y a quand même la loi qui défend de tuer. N'est-ce pas, que la coutume dit aussi que celui qui tue doit être tué?
    GUYKAFI. — Oncle, je vois maintenant que réellement tu vieillis... Un jour tu me dis une chose ; le lendemain, tu m'en dis une autre.
    L'ANCIEN. — C'est l'expérience de la vie et ma sagesse qui me font changer d'avis. »

    On parlera à la fin de la pièce de bannir la vengeance, de faire régner la concorde et la paix. C'est bien le moins. Mais ce ne sera pas avec ça qu'on fera du bon théâtre.

    22 septembre 2026

    La mort de Guykafi, Vincent de Paul Nyonda, L'Harmattan, 1981 (il semble que ce soit Amazon qui publie à la commande).

     

  • Poème dramatique

    Plus je lis, plus j'en suis persuadé : le poème dramatique (le théâtre, jusqu'à il y a peu) est la forme supérieure de la poésie. C'est pour cela d'ailleurs que si peu de gens en lisent. A commencer par les poètes. (Soyons honnêtes : les acteurs dans ce pays ne lisent de théâtre que ce qu'ils jouent, et dès qu'ils tombent sur un auteur qui n'a pas lu que ce qu'il écrit, ils ne comprennent plus que superficiellement et jouent moins le texte qu'ils ne donnent le change). La domination commerciale du roman qui est hélas celle de la médiocrité a tiré vers le bas tout l'édifice littéraire.
    Presque rien ne rivalise avec Sophocle. L'habitude que nous avons en France de déprécier nos écrivains nous empêche de considérer que Dom Juan est un pièce aussi claire, profonde et mystérieuse qu'Hamlet. L'actuel mépris du poème dramatique, qui a gagné la quasi-intégralité des milieux culturels (théâtre en tête), tient à sa supériorité même. La lecture est le dernier refuge.
    Si l'on tient un instant pour vrai la définition que donne Ezra Pound de la grande littérature, c'est à dire de la littérature : simply language charged with meaning to the utmost possible degree (simplement du langage chargé de sens au plus haut degré possible), alors il faut admettre que le théâtre seul charge aussi le silence de ce plus haut degré possible de sens. Réussir une pièce est donc chose très difficile, d'où le très grand nombre de merdes.
    (Le roman demeure plus facile à lire, tout y étant mâché, saturé, et le silence raconté. Le poème, plus encore petit que court, recueille l'épanchement plus ou moins douloureux, et l'enfance, ah, l'enfance... ainsi que tous divers vasouillages narcissiques.)

     

    25 septembre 2026

     

     

  • La Voie héroïque, d'Ernest Becker

    « Le mot ou la phrase justes, correctement prononcés, constituent le plus haut degré du pouvoir interpersonnel de l'être humain. L'aisance dans le maniement du contexte verbal de l'action offre la seule possibilité d'exercer un contrôle direct sur les autres.»

    « Une large part des emportements que l'on observe dans la vie familiale, ainsi que dans les amitiés ou les relations amoureuses intimes, provient tout simplement du fait d'avoir entendu les mauvaises paroles au mauvais moment. » 

    Ernest Becker récapitule une théorie générale de l'homme (ce mammifère angoissé, seul accédant au langage symbolique), qui est aussi une théorie générale du théâtre ; il s'appuie sur les connaissances anthropologiques, scientifiques et sociales disponibles au moment de la rédaction — données que met habilement et succinctement à jour en ses notes son traducteur et éditeur, Radu Stoenescu —, que vient en quelque sorte nouer ensemble une théorie psychanalytique. Ainsi, un certain nombre de choses énoncées seront plus ou moins familières au lecteur, selon sa fréquentation plus ou moins grande et plus ou moins critique des théories freudiennes et dérivées (Erich Fromm, par exemple) ; mais le fait marquant de la théorie de Becker, s'il concerne l'héroïsme en effet (Stoenescu a bien souligné la chose en traduisant The Birth and Death of Meaning : An Interdisciplinary Perspective on the Problem of Man par La Voie héroïque) ne concerne pas en dernière analyse n'importe quel héroïsme, mais celui que permet la religion, ou plutôt que la religion elle-même (qui a ses bassesses et servilités), celui que permettent et vers lequel tendent les grands esprits religieux eux-mêmes (Christ, Bouddha) et qu'ils indiquent (et peut-être enseignent) à l'homme ; et qui consiste, en ne faisant pas dépendre d'autrui son estime de soi, à se défaire pour jamais des considérations mondaines.

    Il semble à l'auteur que cet héroïsme-là, et celui-là seul, permet de passer au-dessus des fictions que l'homme crée à son propre sujet, individuel ou collectif. 

    « [...] Róheim disait que la culture, ce merveilleux déploiement du drame humain, n'était que l'invention d'un enfant qui a peut d'être seul dans le noir. La question idéale qui se pose à la religion a toujours été un dérivé de celle-ci : " Quel genre d'invention serait digne d'un adulte qui reconnaîtrait qu'il a peur ? » Ainsi, la religion remet en cause la réalité de la tâche héroïque de l'homme, par opposition à la fiction culturelle de l'héroïsme : elle arrache le masque fondamental, comme nous l'a enseigné Kirkegaard, celui que l'homme s'est collé à la peau. [...] C'est un suprême idéal que cet aveu de désespoir, car il exige un courage et une ouverture rares chez l'homme, aussi rares aujourd'hui qu'aux temps primitifs — ce qui explique le caractère universel de la structure universelle compulsive. Et c'est un idéal qui ne peut être formulé que de manière mythique, parce qu'il pose un pied dans ce que l'homme ne pourra jamais savoir : d'où et de quelle manière viendra le secours face à son désespoir. »

    Autrement dit, en termes bernanosiens (que nous rappelle l'éditeur), la plus haute forme de l'espérance, c'est le désespoir surmonté. Autrement encore, chez Becker (et comme pour joindre aux Grecs une certaine forme de christianisme) :

    « Les Grecs connaissaient la nature fictive des significations humaines et discernèrent la seule issue qui fût digne pour l'homme : il lui revenait d'assumer la responsabilité des accidents de la vie, bien qu'il en fût innocent ; de faire de son existence un devoir, un contrat avec le destin et avec les dieux, une offrande. Ce n'est qu'ainsi qu'il pouvait en prendre la maîtrise, s'élever au-dessus d'elle et atteindre sa véritable noblesse au sein du règne animal : devenir l'animal qui sait et qui, en connaissance de cause, fait don de sa vie. Il résout le paradoxe de son existence en en voyant la vérité et en l'acceptant. »


    17 septembre 2026

    Ernest Becker, La Voie héroïque, édition et traduction de Radu Stoenescu, Carmin, 2026

  • L'Otage, de Paul Claudel

    Il fut une époque où je lisais chaque été Le soulier de satin ; le meilleur théâtre et le plus beau poème (pour autant que ces choses diffèrent vraiment) du siècle précédent. Il y a les Claudel que je relis et ceux que je ne relis pas (et ceux qui demeurent à lire). Mais la trilogie de L'Otage (1911), du Pain dur (1918) et du Père humilié (1920 ; si étrange, cette dernière) est en quelque sorte le théâtre qui me parle le mieux parce que, récapitulant le XIXe siècle sous la forme d'une cascade de parricides, il ouvre à notre époque, à la compréhension en profondeur de notre époque, celle qui n'a pas pris fin avec la Guerre froide. 
    L'Otage, c'est le pape. Le pape Pie VII, probablement, que Napoléon a fait emprisonner à Fontainebleau. Mais ici, quand la pièce commence, on l'a fait évader, et il est désormais le prisonnier de son libérateur.
    Les deux premiers actes sont constitués de deux grandes scènes, dans lesquelles on ne trouve que deux personnages. L'ensemble est une composition parfaite, et tout à fait atroce, dans la langue la plus singulière du siècle (et sans points de suspension) qui ne se prive d'ailleurs d'aucun de ses registres. Tous les personnages, quatre — ils sont quatre déjà dans L'Echange comme les points cardinaux d'une seule âme —, sont extraordinaires : Sygne de Coûfontaine, dont le sacrifice exemplaire horrifie ; Georges de Coûfontaine, son cousin, ravisseur du pape, qui ne saurait pas faire d'entorse à sa droiture ni faire de concessions à sa douleur (ses parents (ainsi que ceux de Sygne), ses enfants et son épouse ont été exécutés) ; le préfet Toussaint Turelure, fils d'un serviteur des précédents, organisateur des exécutions de leurs parents, mauvais, violent, intriguant (sous lequel je reconnais le plus l'auteur, étrangement) et qui va, bien mieux que Georges, utiliser la présence du pape ; enfin le curé Badilon, un personnage extraordinaire, merveilleux, qui aurait dû être tout à fait secondaire ou même absent, mais sans lequel la tragédie n'aurait pu prendre un tour si ample et d'une verticalité si nette.
    Le troisième acte (en cinq scènes) résout tout tragiquement et mieux, clôt ou semble clore rien moins que la Révolution, puisque Turelure, qui a trahi la Révolution, trahit Napoléon et favorise le retour d'un roi, certes, mais judiciarisé ; dans cette résolution, le sacrifice se double et l'abjection de Turelure éclate, d'être si uniment médiocre et victorieuse.


    5 septembre 2026

  • Le miroir brisé, de Pierre Vidal-Naquet

    « Ceux qui prennent des décisions dans la tragédie, souvent pour le pire, rarement pour le meilleur, ce sont les héros. »

    L'historien Pierre Vidal-Naquet ne cherche pas seulement, dans ce tout petit livre passionnant, issu d’une conférence ultérieurement développée, à lire le théâtre grec antique à la lumière de la connaissance historique, il cherche également à comprendre la politique athénienne par le théâtre de ses tragiques – et du grand Aristophane.
    Mais la tragédie athénienne est un miroir brisé.
    Elle ne donne pas prise, ou bien peu, à ce que nous appelons la politique.
    D’abord parce que peu d’évènements contemporains sont représentés. Les histoires sont celles encore des épopées homériques, de la guerre de Troie, etc.
    Sur les trente-trois drames athéniens, quatre seulement sont censés se dérouler partiellement ou totalement sur le sol attique, quatre  autres concernent « le jugement d’un étranger (Oreste) ou l’accueil d’un groupe d’étrangers menacé par ses concitoyens et suppliant Athènes de le recevoir. »

    « Si nous prenons l’ensemble du corpus, on constate qu’il n’est pas un seul drame où l’opposition entre Grecs et Barbares ou entres citoyens et étrangers ne joue pas un rôle significatif. J’ai demandé à un ordinateur si le mot xénos ou les mots de sa famille étaient présents ou absents dans le corpus tragique. La réponse a été qu’il était présent partout… sauf dans les Perses où, bien sûr, le mot barbaros est abondamment représenté. »

    Le livre se conclut ainsi :
    «Quand Napoléon rencontra Goethe, il lui dit, selon la tradition : « Aujourd’hui, Monsieur, la tragédie, c’est la politique. » Chez les Athéniens, c’était une affaire beaucoup plus compliquée. »

    Pas moyen donc, par leurs œuvres, de savoir ce que pensaient les tragiques de la politique démocratique de leur temps.
    Voici pour Eschyle :
    «
    Chacun est d’accord pour dire que le jugement final de l’Orestie, le jugement et l’acquittement d’Oreste, grâce à l’ultime intervention d’Athéna, font référence, en 458, à l’importante réforme d’Ephialte, en 462, qui mit un terme au rôle de l’Aréopage comme Conseil de gardiens des Lois, limitant ses fonctions à celles de Tribunal chargé des crimes de sang, tandis que la Boulè, tirée au sort, devenait, aux côtés de l’Ekklésia – l’assemblée populaire –, le seul organe délibératif ayant une fonction politique. Chacun admet aussi qu’il s’agissait d’une réforme profondément démocratique, qui suscita assez de troubles pour que son instigateur, Ephialte, soit assassiné l’année suivante, laissant ainsi la place de leader du parti démocratique à Périclès.
    Cela dit, pouvons-nous passer de la lecture des Euménides à une information sur l’attitude personnelle d’Eschyle ? En d’autres termes, pouvons-nous deviner, grâce au texte des Euménides, comment Eschyle vota, s’il vota, lors de la session de l’Ekklésia qui entérina la réforme d’Ephialte ? Il est frappant de constater que les interprètes se divisent en deux camps. Les uns admettent qu’Eschyle est un partisan de la Réforme – tel est le cas, par exemple, de Paul Mazon ; les autres estiment au contraire qu’Eschyle était un laudator temporis acti, un partisan de la tradition. »  

    Quant à  Sophocle, le seul des trois grands tragiques à avoir fait « ce que nous appellerions aujourd’hui une carrière politique. Elu stratège, il prit part aux côtés de Périclès à la répression de l’insurrection de Samos », voilà ce que dit de lui son contemporain Ion de Chios : « En matière politique, il n’était ni habile ni particulièrement pénétrant, il était comme un quelconque athénien de qualité ». Et Vidal-Naquet de conclure  :
    «
    Quelque chose de ce cursus passe-t-il dans son œuvre tragique ? A mon grand regret, je dois répondre que non, ou si peu. »
    Et plus loin :
    «
    Décidément, à quelque niveau qu’on se situe, la tragédie de Sophocle n’est pas la tragédie politique d’Athènes. Cette tragédie-là, c’est Thucydide qui l’a décrite, non Sophocle. Eschyle a dépeint la bataille de Salamine. Sa description, antérieure de plusieurs décennies à celle d’Hérodote, reste notre source historique principale, même si Eschyle n’a pas composé sa narration à notre intention, mais à celle des spectateurs de 472. Euripide reporter et auteur tragique a multiplié les allusions, même si on lui en a prêté trop et si la distanciation ne lui était pas étrangère. Il y a chez Sophocle une hauteur de ton qui rend pratiquement impossible toute interprétation actualisante. »

    Ce qui n’entraîne pas que Vidal-Naquet mésestime les adaptations postérieures.
    Il revient même plusieurs fois sur l’Antigone d’Anouilh et voit dans les reprises successives de l’histoire d’Antigone – par Hölderlin, par Brecht s’appuyant sur Hölderlin, par Anouilh aussi… – celle qu’on peut faire de la conscience européenne.

    Le théâtre n’est sans doute pas la chose gentillette, moralisante et s'adressant à des débiles, pour laquelle notre époque a intérêt à le faire passer.
    J’ai conservé pour la fin ces quelques phrases, celles sans doute qui m’ont le plus marqué :

    « Oserais-je le dire ? Ce qui à mes yeux fait écho à la tragédie athénienne, n’est pas telle ou telle pièce de théâtre, mais bien cette série de représentations politiques à l’usage des masses que furent les procès de Moscou dans les années 1936-1938 ou de Budapest, Sofia et Prague, sans oublier Tirana, à la fin des années 40 et au début des années 50.

    La différence est évidente. Ces procès se terminent par une balle dans la nuque ou une corde autour du cou. Mais où est la ressemblance ? Il s’agit de grands personnages de l’Etat que l’on montre au peuple et que l’on brise. La dimension théâtrale est manifeste. Chaque acteur, accusé, procureur, président, avocat, joue un rôle qu’il a appris par cœur au cours des semaines ou des mois qui précèdent. Si un acteur s’écarte de son texte, comme cela arriva à Sofia au procès de T. Kostov, c’est toute la représentation qui est mise en question. Quand le rideau tombe, le héros est bon pour la mort. Sommes-nous vraiment si loin de la tragédie athénienne ou de celle de Shakespeare ? »

    8 avril 2008

    Pierre Vidal-Naquet, Le miroir brisé, ed. Les Belles Lettres, 2002

  • Combat de nègre et de chiens, de Bernard-Marie Koltès

    Livre acheté en 1992 (édition de 1989), qui coûtait 65F. Relu presque 35 ans après.
    C'est une pièce plutôt bonne, avec cette chose souvent étonnante chez Koltès : l'action se passe dans un temps très restreint (ici, une nuit) et il semble pourtant qu'elle se déploie très lentement (comme si, finalement, les gens dans cette action tendue n'avaient pas tant de choses à se dire et, presque, s'offraient le luxe d'un bavardage bref et révélateur). 
    Avec les recul des années, on voit nettement ce que Koltès doit à Genet (au théâtre de Genet). Une structure solide et classique, soutenue par un emploi assez personnel de la prose (et du point-virgule), au service de ce qui dut paraître en son temps assez à contre-courant des opinions ordinairement admises. (C'est presque l'exact contraire d'Aristophane, politiquement réactionnaire et révolutionnaire dans la forme.) 
    Koltès a le privilège en quelque sorte d'ouvrir notre époque culturelle d'idéologie théâtrale (mais il est évidemment plus difficile de l'ouvrir que d'en être le énième rabâcheur sans talent), qui veut, pour aller outrancièrement vite, que le Noir ait toujours raison (et soit bon) et que le Blanc ait tort (et soit méchant) : mais cette chose idéologique colore surtout le titre, où, de fait, (la pièce, hors les gardes noirs qui émettent bruits et sifflements inquiétants, compte quatre personnages parlants, trois Blancs et un Noir) les Blancs sont identifiés à des chiens, même s'il est aussi question d'un chien dans la pièce, un vrai, ouah ouah ; le génie de Koltès est que cette grossièreté idéologique n'empêche en rien la poésie. Il faut le dire.
    Si Koltès a pourtant soin de préciser que sa pièce « ne parle pas, en tout cas, de l'Afrique et des Noirs — [il n'est] pas un auteur africain —, elle ne raconte ni le néocolonialisme ni la question raciale. Elle n'émet certainement aucun avis », c'est bien parce que par-dessus tout ce qui précède, Koltès est un poète dramatique, et que le théâtre se trouve au-dessus des opinions (quelles qu'elles soient, puisqu'il est assuré que nous ne nous en départons jamais vraiment).
    Le chantier de Blancs au cœur de l'Afrique, et dans lequel un Noir (Alboury) a pénétré qui vient rechercher le corps de son frère, tient à la fois comme situation coloniale explicite et, comme le dit Koltès lui-même, de métaphore de la France (à vaudeville intégrée) : cette double situation fonctionne assez bien, permettant des lectures différentes et peut-être même diamétralement opposées — sur lesquelles je ne m'attarde pas, le goût des polémiques m'étant passé depuis lurette.
    L'ingénieur raciste devenu fou et meurtrier, Cal, est à peine couvert et de plus en plus lâché par Horn, lequel est « marié » à l'entreprise qu'il essaie (impuissamment) de tromper avec Léone qu'il a fait venir exprès de Pigalle, laquelle Léone se trouve tomber presque immédiatement amoureuse d'un Alboury qui n'en a cure, puisqu'il veut récupérer le corps de son frère.
    J'aime beaucoup l'emploi que Koltès fait des didascalies ; elles appartiennent de plein droit à l'œuvre même (la résolution complète de la pièce tient en une longue didascalie détaillée), ont leur poétique propre et ne devraient jamais être négligées (il semble bien que les metteurs en scène n'aient pas du tout compris que leur mépris des didascalies et par conséquent de la situation dramatique des œuvres avait ouvert le temps de leur éviction, qui a commencé : les acteurs feront aussi bien n'importe quoi, et pour moins cher). 

    4 juillet 2026

  • Mes écritures, en vitesse

    Il y a l'écriture des pièces un peu sérieuses, à caractère politique, avec une seule intrigue et un nombre de personnages limités ; celle des pièces plus farcesques et improbables, très violentes, au langage peu ou pas châtié, avec une débauche de personnages et d'énergie ; celle de ce que j'appelle les hyperbrèves, pièces de quelques vers, qui sont pléthore (plus de mille) et dont les combinaisons sont pour ainsi dire infinies ; quelques critiques de livres ou de la société : toutes ces écritures ont en commun d'être assez enlevées et pour être franc, de relever de l'improvisation (je pars sans plan, avec quelques personnages et je vois où ça va). — Et puis il y a des sortes de paraboles ou de poèmes, sérieux jusque dans l'humour, et très noirs, qui s'écrivent lentement. 
    Les vers, qui peuvent se retrouver dans presque toutes ces écritures (sauf la critique peut-être), relèvent généralement du non-sérieux, surtout s'ils respectent les règles.

     

    27 juin 2026

    Lien permanent Catégories : Journal, Théâtre