Livre acheté en 1992 (édition de 1989), qui coûtait 65F. Relu presque 35 ans après.
C'est une pièce plutôt bonne, avec cette chose souvent étonnante chez Koltès : l'action se passe dans un temps très restreint (ici, une nuit) et il semble pourtant qu'elle se déploie très lentement (comme si, finalement, les gens dans cette action tendue n'avaient pas tant de choses à se dire et, presque, s'offraient le luxe d'un bavardage bref et révélateur).
Avec les recul des années, on voit nettement ce que Koltès doit à Genet (au théâtre de Genet). Une structure solide et classique, soutenue par un emploi assez personnel de la prose (et du point-virgule), au service de ce qui dut paraître en son temps assez à contre-courant des opinions ordinairement admises. (C'est presque l'exact contraire d'Aristophane, politiquement réactionnaire et révolutionnaire dans la forme.)
Koltès a le privilège en quelque sorte d'ouvrir notre époque culturelle d'idéologie théâtrale (mais il est évidemment plus difficile de l'ouvrir que d'en être le énième rabâcheur sans talent), qui veut, pour aller outrancièrement vite, que le Noir ait toujours raison (et soit bon) et que le Blanc ait tort (et soit méchant) : mais cette chose idéologique colore surtout le titre, où, de fait, (la pièce, hors les gardes noirs qui émettent bruits et sifflements inquiétants, compte quatre personnages parlants, trois Blancs et un Noir) les Blancs sont identifiés à des chiens, même s'il est aussi question d'un chien dans la pièce, un vrai, ouah ouah ; le génie de Koltès est que cette grossièreté idéologique n'empêche en rien la poésie. Il faut le dire.
Si Koltès a pourtant soin de préciser que sa pièce « ne parle pas, en tout cas, de l'Afrique et des Noirs — [il n'est] pas un auteur africain —, elle ne raconte ni le néocolonialisme ni la question raciale. Elle n'émet certainement aucun avis », c'est bien parce que par-dessus tout ce qui précède, Koltès est un poète dramatique, et que le théâtre se trouve au-dessus des opinions (quelles qu'elles soient, puisqu'il est assuré que nous ne nous en départons jamais vraiment).
Le chantier de Blancs au cœur de l'Afrique, et dans lequel un Noir (Alboury) a pénétré qui vient rechercher le corps de son frère, tient à la fois comme situation coloniale explicite et, comme le dit Koltès lui-même, de métaphore de la France (à vaudeville intégrée) : cette double situation fonctionne assez bien, permettant des lectures différentes et peut-être même diamétralement opposées — sur lesquelles je ne m'attarde pas, le goût des polémiques m'étant passé depuis lurette.
L'ingénieur raciste devenu fou et meurtrier, Cal, est à peine couvert et de plus en plus lâché par Horn, lequel est « marié » à l'entreprise qu'il essaie (impuissamment) de tromper avec Léone qu'il a fait venir exprès de Pigalle, laquelle Léone se trouve tomber presque immédiatement amoureuse d'un Alboury qui n'en a cure, puisqu'il veut récupérer le corps de son frère.
J'aime beaucoup l'emploi que Koltès fait des didascalies ; elles appartiennent de plein droit à l'œuvre même (la résolution complète de la pièce tient en une longue didascalie détaillée), ont leur poétique propre et ne devraient jamais être négligées (il semble bien que les metteurs en scène n'aient pas du tout compris que leur mépris des didascalies et par conséquent de la situation dramatique des œuvres avait ouvert le temps de leur éviction, qui a commencé : les acteurs feront aussi bien n'importe quoi, et pour moins cher).
4 juillet 2026