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thucydide

  • Dramaturgie de Leo Strauss

    Ne commençons pas par remarquer que l'édition en Tel Gallimard de cet ouvrage « de » Leo Strauss, La Renaissance du rationalisme politique classique, (en réalité une sélection d'essais colligés par Thomas L. Pangle et ordonnés en parties et chapitres, aux fins avoués de faire découvrir l'auteur. Mais tout de même.), a tout bonnement fait sauter les trois quarts des notes (sans que la pagination en soit affectée). 
    Le plan est en somme celui-ci : 1. le relativisme moderne débouche dans le nihilisme, 2. les Grecs (on respire) et la tension actes-paroles, 3. le Moyen-Âge et la tension (fructueuse) raison-révélation.
    Je me placerai dans ce court billet, très licencieusement sans doute, au moment de dire quelques mots du plus grand lecteur du siècle précédent, sous le patronage paradoxal d'Isidore Ducasse :
    « Pour savoir les choses, il ne faut pas en savoir le détail. »

    La partie centrale du livre analyse les tensions existant entre poésie, histoire et philosophie. Entendons-nous, il sera question de Thucydide (ce qui est cohérent), Aristophane (pour la poésie, ce qui est merveilleux de mon point de vue, mais assez gonflé d'un point de vue philologique. Il y avait d'autres prétendants un peu plus évidents à la haute poésie, mais à la différence de l'inventeur de la violente comédie politique, ils n'avaient pas personnellement dialogué avec Socrate), Socrate pour la philosophie (c'est-à-dire en réalité et au premier chef Platon, au second Xénophon).
    Pour aller très vite, et casser le morceau, mais ne dire ici que ce qui est commun à ces trois disciplines de l'esprit tient en une phrase : « La sagesse ne peut pas être dite. » Wisdom cannot be said.
    Thucydide est l'historien qui, de ce point de vue, non seulement rapporte les discours tenus (et pas seulement les actes) mais les réécrit afin qu'ils soient plus vrais que les vrais ; et que leurs liens avec les intentions cachées et les actions qui s'en sont suivies puissent apparaître à l'attentif lecteur.
     « Les actes sans les discours sont dénués de sens ou au mieux complètement ambigus. Mais les discours apportent une ambiguïté qui leur est propre. La lumière que les discours projettent sur les actes n'est pas la lumière de la vérité. Mais cette déformation fait partie de la réalité. Elle est une partie de la vérité. »
    Le poète, quant à lui, semble assez vite placé en infériorité devant le philosophe : il a l'air de n'épargner rien ni personne (il faut remarquer encore que cela, qui est vrai pour Aristophane, ne le serait pas pour Sophocle) mais il se peut que par le même type de jeu entre ce qui est dit (et ce qui ne l'est pas) et les actions des personnages, les choses, là aussi, soient plus complexes qu'il n'y paraissait au premier abord. Et Strauss, en plusieurs temps, de rapprocher le poète du philosophe (mais il s'agit d'un poète dont on contesterait aujourd'hui qu'il en soit un, caricatures grossières et tombereaux d'ordures obligent, et un philosophe qui ne procède pas par traités et sait que l'enseignement oral est le plus important).
    « Dans la mesure où le poète imite les êtres humains, il crée des personnages contradictoires, et de cette manière — de cette manière — il se contredit lui-même en ne sachant pas lequel des propos contradictoires est le vrai ou le faux. Le philosophe continue jusqu'à s'identifier au poète. En d'autres termes, le poète ne se contredit pas vraiment. Il parle de manière ambiguë en incarnant des personnages contradictoires de telle manière qu'on ne puisse savoir lequel — s'il en est un — de ses personnages se rapproche le plus de ce que lui pense. »
    « La philosophie de Platon est incompatible avec la forme du traité. Elle s'exprime sous la forme du dialogue, d'une sorte de drame, d'une imitation. Non seulement le sujet de la poésie est identique à celui de la partie fondamentale de la philosophie de Platon, mais encore le traitement est fondamentalement de même nature dans les deux cas. Ni le dialogue platonicien ni l'œuvre poétique n'est autonome ; tous deux sont assujettis, tous deux servent à conduire l'homme à la compréhension de l'âme humaine. »

    Quant au philosophe, peut-être Platon davantage que Socrate (qui est un personnage), il ne dit pas expressément la vérité (laquelle sans doute n'est pas plus dicible que la sagesse), quand il y accéderait... L'art délicat du dialogue (et celui, qui ne l'est pas moins, de la lecture) permet à Strauss d'affirmer que La République a seulement l'air de faire ce qu'elle fait (décrire par le menu la Cité idéale), puisque la Cité qu'elle décrit n'est pas possible dans la réalité. Leo Strauss, avec son calme et ses méandres, attaque au démonte-penu la légende du Platon voulant tenir les poètes éloignés de la Cité (mais Aristophane est quand même beaucoup moins abruti que le rhapsode Ion).
    Si le dialogue platonicien est une forme d'art particulière, en quelque sorte post-dramatique (mais pas au sens des théoriciens allemands plus ou moins contemporains), qui permet d'indiquer la sagesse sans la dire (ce qui n'équivaut pas à la taire, non), on pourrait se demander s'il est une raison pour laquelle Strauss ne la pratique pas. La réponse est peut-être dans la tension entre ces pôles voisins (si j'ose dire) de l'historien, du poète et du philosophe. 

    (Leurs parcours de la sphère germanique vers l'anglo-saxonne, à la même époque dangereuse exactement, m'a toujours fait rêver qu'un poète (ou allez, un philosophe, mais un poète serait plus à même de se foutre aussi de la gueule des deux) écrive un dialogue fictif de la rencontre imaginaire entre Wittgenstein et Strauss, qui, à ma connaissance, superbement ou non, se sont ignorés.)


    16 juillet 2026

    Leo Strauss, La renaissance du rationalisme politique classique, conférences et essais réunis par Thomas L. Pangle, traduction de Pierre Guglielmina, ed. Gallimard, coll. Tel.

  • Autour du *Problème à trois corps* de Liu Cixin (et finalement d'Elon Musk)

    Notes prises au vol (avec une chute partie en c.acahouète).

    Si la planète Trisolaris a trois soleils, alors il y a en termes gravitationnels un problème à quatre corps, non à trois. Sans doute est-ce là un clin d'œil à Dumas, dont les trois mousquetaires étaient quatre.

    Page 32 du Problème à trois corps de Liu Cixin, ce paragraphe résume sans doute la pensée d'une héroïne (Ye Wenjie), mais pas seulement :
    « Il était bien possible que toutes les actions humaines soient mauvaises par nature et que différentes personnes puissent démasquer différentes sortes de mal. L'humanité ne saurait jamais atteindre une véritable conscience morale, de la même manière que l'homme ne pouvait s'élever du sol en tirant sur ses propres cheveux. Pour réussir, il fallait l'aide d'une force extérieure à l'homme. »
    Voilà qui sonne étrangement ufo-gödelo-catholico-compatible. Ufo l'emporte d'évidence.
    Mais le catholicisme semble combattre en seconde ligne (je le dis depuis ma lecture en cours du second tome La Forêt sombre, qui confirme). Quand Wang Miao, désorienté, erre en auto puis à pied, lève la tête pour voir où l'a mené son subconscient, il est assis devant l'église Saint-Joseph de Wangfujing.

    Le roman s'ouvre en 1967 sur des scènes d'une grande violence perpétrée par les sicaires, parfois encore adolescents, du cher Mao Zedong.  Comment cela a-t-il pu passer la censure (Liu Cixin étant un vrai Chinois de Chine) ? Sans doute parce que la Révolution culturelle, s'éloignant dans le temps, pouvait commencer à être critiquée en Chine ; sans doute aussi parce que la SF était encore considérée comme un genre mineur, pas digne d'intérêt (le livre a d'abord paru en feuilleton en 2006)... 
    (Se pourrait-il alors que le succès de Liu Cixin rende la tâche plus ardue à ses successeurs ?)
     
    Ce qui est vraiment plaisant dans ce roman, outre l'intrigue scientifique (avec ses défauts de construction qui me sont vraiment plus sympathiques que tous les arcs narratifs convenus de la production thrilleresque lyophilo-américanisée), c'est de voir le monde par les yeux d'un écrivain chinois cultivé ; et que le salut du monde, s'il est possible, ne pourra venir que des développements scientifique, technologique et économique passés au crible organisationnel militaire. Autant dire que l'intégralité des choses qui requièrent notre attention politique ici, dans le bas marigot d'une classe d'abrutis et de traîtres, n'a aucune espèce d'importance. Il n'est question, après tout, que de la domination du monde (corollairement, de la ruine financière et de la mise au pas politique de ceux qui seront dominés).
     
    Le truc malin de Liu est donc d'éviter la guerre mondiale annoncée USA(OTAN)/Chine en créant une coalition mondiale de toutes les nations contre les Trisolariens, qui veulent exterminer les Terriens pour tout simplement prendre leur place ; l'intrigue ufologique n'est rien moins que la voie de la métaphore. Qui sont-ils donc, les Trisolariens ?
     
    Leo Strauss, il m'en souvient, pensait que Thucydide ne pouvait ouvertement dire dans La guerre du Péloponnèse que les institutions de Sparte lui paraissaient plus solides et durables que celles d'Athènes ; puis la défaite d'Athènes entraîna un long naufrage de la pensée...
     
    Pour terminer sur une note gentiment polémique, je citerai l'ami Joan Larroumec faisant (le 4 octobre 2025) le constat de l'importance du pourtant peu sympathique et légèrement psycopathatique Elon Musk : 
    «Les 5 entreprises non cotées les plus valorisées du monde : 1. OpenAI 500 milliards de dollars. 2. SpaceX 400 milliards de dollars
    3. ByteDance 330 milliards de dollars. 4. Anthropic 183 milliards de dollars. 5. xAI 113 milliards de dollars.
    Open Ai, Space x et xAI fondées par Musk. Anthropic fondée par Dario Amodei, recruté chez Open Ai sur demande et grâce à Musk.
    Musk est a l’origine des 4/5e des 5 plus grandes entreprises non cotées de la planète.
    On peut aussi dire sans exagérer deux autres choses :
    - aujourd’hui les seules industries de pointes américaines à grande échelle qui tiennent tête à la Chine ce sont Tesla et Space X.
    - la renaissance de l’IA n’aurait jamais eu cette ampleur si Musk n’avait pas à lui tout seul décidé de défier le monopole de Google.
    Ainsi, une énorme partie de ce qui fait que les Etats-Unis sont encore dans la course à l’hégémonie repose sur un seul homme.
    Qui a bien sûr bénéficié de l’écosystème historique de la Californie, des multiples milliardaires qui la peuplent, des grands plans du gouvernement américain, de budgets publics, du plus gros marché de consommateurs de la planète, etc. »
     
    Heureusement, nous avons Sébastien Lecornu II. Et tous les autres débiles. (Dont Mélenchon, seul djihado-maoïste conséquent.) Il n'y a pas que l'hégémonie mondiale, dans la vie.
     
     
    15 octobre 2025