Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lapaque

  • Kipling met en déroute Ellis et Palahniuk

    À Paméla Ramos, qui a raison

     

    Je ne sais comment, parti pour écrire fin décembre deux ou trois pages à propos de crime, je me retrouve avec une vingtaine de pages formant un commencement d'histoire décousue (et devant le demeurer). Ce qui, je crois, est largement attribuable à ma lecture du cauchemardesque Monsieur Ouine de Bernanos (ainsi qu'au bel essai, chez Les Provinciales, de Sébastien Lapaque, Georges Bernanos encore une fois). 
    Que dire ? C'est certainement navrant, mais quand on est aussi influençable que moi, il est important de bien choisir ses influences, taperaient-elles dur dans le sommeil.

    Ce travail m'a fait incidemment remettre au propre deux textes brefs écrits en 2011 et jamais vraiment lâchés depuis, Personne et Une pièce parfaite (dont le sous-titre est Un Faust idiot). On peut dire que je ne suis pas pressé.

    Chuck Palahniuk et Brett Easton Ellis il y a quelques jours se sont ligués pour m'empêcher d'avancer. Ils ont failli l'emporter, ces bourins. C'est contre toute attente Rudyard Kipling qui est venu à mon secours.
    J'avais pris l'autre soir avant de me coucher, un vieux folio acheté 30 centimes, La plus belle histoire du monde (sans percuter une seconde l'écho que cela pouvait avoir avec ma pièce dite parfaite). Cette seule nouvelle a renvoyé les deux Américains dans leur niche à gros spectacle, il n'y a pas que les hypothèses sceptico-solipsistes et les scénarios psycho-pathologiques dans la vie, les enfants.

    T.S. Eliot, dans le petit essai (à ma connaissance non traduit) qu'il a consacré à Kipling dans son anthologie des poèmes de ce dernier note que chez lui la prose et le vers ne sont pas séparables (à la différence de tous les autres écrivains, qui excelleront seulement dans une des deux « disciplines », quel que talentueux qu'ils puissent être tout de même dans l'autre) puisqu'il serait l'inventeur d'une forme mixte. La plus belle histoire du monde est d'ailleurs, en creux, un petit essai sur ce qu'est un poème, et qu'il n'y a en effet pas de vraie différence avec une nouvelle (par exemple).

    Au lieu de tout foutre au feu (comme il en est question, j'y songe, dans ma pièce dite parfaite), j'ai donc poursuivi mon histoire décousue que j'écris devant ma cheminée : elle ressemble de plus en plus à une histoire écrite en 1965 par quelqu'un essayant d'imaginer 1995 ; ce qui n'empêche nullement l'existence de drones, de gens ignorent être « pucés », d'une guerre ressemblant à celle qui a lieu en Ukraine entre l'Océania et l'Eurasia. Cependant des vers se mêlent à une prose que j'essaie la plus classique possible, la moins empreinte du comment qu'on parle et qu'on écrit main'ant, volapük sans avenir. Il y est question, donc, du crime, ou plutôt même, de grands crimes, dans une approche qui emprunte peu à la psychologie (et par conséquent à la narration romanesque à l'américaine). Tout a lieu dans une petite ville et personne n'a de nom (à cette heure, du moins).

    Si l'on compte que j'entame en parallèle à tout cela ma seconde lecture du Visage de Dieu de Scruton, dans l'édition et la traduction de l'ami Stoenescu, cela fait beaucoup d'anglophones pour un seul homme. 

    Pour rétablir un compte suffisant de Français dans cet articulet, je me souviens du Debord de Panégyrique : « Les Gitans jugent avec raison que l'on n'a jamais à dire la vérité ailleurs que dans sa langue ; dans celle de l'ennemi, le mensonge doit régner. Autre avantage : en se référant au vaste corpus des textes classiques parus en français tout au long des cinq siècles antérieurs à ma naissance, mais surtout dans les deux derniers, il sera toujours facile de me traduire convenablement dans n'importe quel idiome de l'avenir, quand le français sera devenu une langue morte. »

    28 janvier 2026

     

     

  • Echec et mat au paradis, de Sébastien Lapaque

    Je n'achète presque plus de livres neufs d'auteurs contemporains, lassé de mettre vingt ou vingt-cinq euros pour abandonner à la page 30, lassé, ou dans le meilleur des cas, trouver ça pas trop mal mais tout à fait dispensable. J'avoue cependant que l'essai de Lapaque (un contemporain que je n'ai jamais lu) m'avait fait de l'œil l'an passé, le temps du moins qu'il avait traîné aux étals des libraires. Pensez donc un « récit », comme dit l'auteur, ou un essai, pour aller vite, (aucun de deux mots ne me convainc), sur Stefan Zweig et Georges Bernanos au Brésil.
    Je ne sais plus quel prix littéraire était d'ailleurs venu couillonner le livre, ce qui avait achevé de me dispenser de l'achat.
    Et puis il y a deux semaines, dans une friperie ardennaise, je l'ai acheté d'occasion pour la modique somme d'1 euro. 

    Tout le récit de Lapaque, en somme écrit sur presque vingt-cinq ans, ce qui témoigne d'une admirable constance, tourne autour de la rencontre, dont le contenu réel nous demeure inconnu, au Brésil en 1942 entre Stefan Zweig, l'écrivain alors le plus lu dans le monde (que l'isolement progressif, comme par une lente et inexorable constriction, mènera au suicide, accompagné de son épouse Lotte) et Georges Bernanos, le patriarche aux deux béquilles, le lion rugissant, bouffé d'angoisse. 
    Mais je pourrais dire mieux : la partie essayistique aussi intéressante soit-elle, pourrait presque être comprise comme le prétexte à la publication d'une pièce de théâtre découpée en sept parties disséminées dans le livre: cette pièce est justement la rencontre, imaginée par l'auteur (« J'ai donc tout inventé » déclara-t-il en préambule), entre ces deux écrivains très dissemblables : elle est fort logiquement centrée sur ce qu'ils se disent, qui est ce qu'ils auraient pu se dire et ne se sont sans doute pas dit. Il est très rare, je crois, qu'un essai (cherchant à établir des faits) abrite en son sein une œuvre d'imagination ; et peut-être soit le pré-texte (au sens propre) à celle-ci.
    Si Lapaque avait eu l'idée (peut-être l'a-t-il eue, d'ailleurs, je n'en sais rien) de publier sa pièce de théâtre seule, séparée de l'essai, elle eût certainement trouvé moins de lecteurs ; et aucun prix significatif ne l'aurait alors couillonnée.

    Je ne vais pas tenter de résumer ici l'essai de Lapaque, à la fois enquête et récit de l'enquête, ce qui donne à l'ensemble une manière de facture romanesque, le va-et-vient entre le Brésil des années quarante et celui du premier quart du XXIe siècle. Tobias Cepelowicz, enfant en 1940, et qui se souvient de Zweig, dit à Lapaque : « Dans le Brésil qu'a connu Stefan Zweig, la grande majorité des intellectuels, ou bien étaient antisémites, ou bien n'étaient pas intéressés par le sort des Juifs, ni par leur défense. » 
    Je suis un lecteur qui ne sait rien du Brésil et bien peu de choses sur Zweig (je crois bien n'avoir lu que son Joueur d'échecs, dans une traduction très récente d'ailleurs) mais je demeure surpris du haut degré de naïveté politique que je lui découvre (même si, en un certain sens, c'est tout à son honneur) et qui va l'étouffer ; j'ai davantage lu Bernanos, romans et essais (mais ni tous les romans ni tous les essais), un écrivain que j'admire et que je crains (cela devrait-il sembler étrange), parce qu'il à ce don, si le mot convient, de me placer toujours face à mon manque de courage, toujours plus grand que je ne voulais rêver. 

    Je dirais, en grossissant sans doute le trait, que le regard que pose Lapaque sur ses auteurs, pour ne pas trop pencher en faveur de l'un, est en quelque sorte malrucien (mais du dernier Malraux, celui qui est gaulliste). Au point même que son Bernanos (je veux dire, celui qu'il fait parler dans la pièce) par endroits en arrive à s'exprimer en termes faisant écho à quelques passages célèbres de Malraux – quand Bernanos dit, à propos de la France : « Ne vous en faites pas pour elle. Elle inventé Jeanne d'Arc, elle a inventé les soldats de l'an II et l'armée du Rhin, elle a inventé le général de Gaulle... » 
    Même la didascalie (et elles sont rares) qui traverse la scène dans la dernière partie de la pièce : « Dehors, la nuit tombe. » m'a semblé faire écho (symétriquement si j'ose dire) à la dernière phrase des Chênes qu'on abat : « La nuit tombe – la nuit qui ne connaît pas l'Histoire. »
    Lapaque en Berbanos s'arrange encore pour moquer gentiment Paul Valéry et Pierre Benoît et même, jouant avec l'anachronisme, Paul Claudel...

    Autant l'essai de Lapaque est historiquement fondé, autant on peut lire la pièce comme parlant également d'aujourd'hui ; impossible en tout cas pour moi de ne pas y penser quand l'auteur imagine Zweig disant : « Le métier d'écrivain est devenu un métier clandestin. Certains auront peut-être la force de l'accepter. »

    5 décembre 2025

    Echec et mat au paradis, Sébastien Lapaque, Actes Sud, 2024