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  • La Voie héroïque, d'Ernest Becker

    « Le mot ou la phrase justes, correctement prononcés, constituent le plus haut degré du pouvoir interpersonnel de l'être humain. L'aisance dans le maniement du contexte verbal de l'action offre la seule possibilité d'exercer un contrôle direct sur les autres.»

    « Une large part des emportements que l'on observe dans la vie familiale, ainsi que dans les amitiés ou les relations amoureuses intimes, provient tout simplement du fait d'avoir entendu les mauvaises paroles au mauvais moment. » 

    Ernest Becker récapitule une théorie générale de l'homme (ce mammifère angoissé, seul accédant au langage symbolique), qui est aussi une théorie générale du théâtre ; il s'appuie sur les connaissances anthropologiques, scientifiques et sociales disponibles au moment de la rédaction — données que met habilement et succinctement à jour en ses notes son traducteur et éditeur, Radu Stoenescu —, que vient en quelque sorte nouer ensemble une théorie psychanalytique. Ainsi, un certain nombre de choses énoncées seront plus ou moins familières au lecteur, selon sa fréquentation plus ou moins grande et plus ou moins critique des théories freudiennes et dérivées (Erich Fromm, par exemple) ; mais le fait marquant de la théorie de Becker, s'il concerne l'héroïsme en effet (Stoenescu a bien souligné la chose en traduisant The Birth and Death of Meaning : An Interdisciplinary Perspective on the Problem of Man par La Voie héroïque) ne concerne pas en dernière analyse n'importe quel héroïsme, mais celui que permet la religion, ou plutôt que la religion elle-même (qui a ses bassesses et servilités), celui que permettent et vers lequel tendent les grands esprits religieux eux-mêmes (Christ, Bouddha) et qu'ils indiquent (et peut-être enseignent) à l'homme ; et qui consiste, en ne faisant pas dépendre d'autrui son estime de soi, à se défaire pour jamais des considérations mondaines.

    Il semble à l'auteur que cet héroïsme-là, et celui-là seul, permet de passer au-dessus des fictions que l'homme crée à son propre sujet, individuel ou collectif. 

    « [...] Róheim disait que la culture, ce merveilleux déploiement du drame humain, n'était que l'invention d'un enfant qui a peut d'être seul dans le noir. La question idéale qui se pose à la religion a toujours été un dérivé de celle-ci : " Quel genre d'invention serait digne d'un adulte qui reconnaîtrait qu'il a peur ? » Ainsi, la religion remet en cause la réalité de la tâche héroïque de l'homme, par opposition à la fiction culturelle de l'héroïsme : elle arrache le masque fondamental, comme nous l'a enseigné Kirkegaard, celui que l'homme s'est collé à la peau. [...] C'est un suprême idéal que cet aveu de désespoir, car il exige un courage et une ouverture rares chez l'homme, aussi rares aujourd'hui qu'aux temps primitifs — ce qui explique le caractère universel de la structure universelle compulsive. Et c'est un idéal qui ne peut être formulé que de manière mythique, parce qu'il pose un pied dans ce que l'homme ne pourra jamais savoir : d'où et de quelle manière viendra le secours face à son désespoir. »

    Autrement dit, en termes bernanosiens (que nous rappelle l'éditeur), la plus haute forme de l'espérance, c'est le désespoir surmonté. Autrement encore, chez Becker (et comme pour joindre aux Grecs une certaine forme de christianisme) :

    « Les Grecs connaissaient la nature fictive des significations humaines et discernèrent la seule issue qui fût digne pour l'homme : il lui revenait d'assumer la responsabilité des accidents de la vie, bien qu'il en fût innocent ; de faire de son existence un devoir, un contrat avec le destin et avec les dieux, une offrande. Ce n'est qu'ainsi qu'il pouvait en prendre la maîtrise, s'élever au-dessus d'elle et atteindre sa véritable noblesse au sein du règne animal : devenir l'animal qui sait et qui, en connaissance de cause, fait don de sa vie. Il résout le paradoxe de son existence en en voyant la vérité et en l'acceptant. »


    17 septembre 2026

    Ernest Becker, La Voie héroïque, édition et traduction de Radu Stoenescu, Carmin, 2026