« KILISSA. — N'oublie pas la mort du père, mais dis aussi le sort des enfants que la Grèce engendra.
Jadis citoyens libres, célèbres parmi les hommes,
Peuple avide de gloire et de savoir,
Les Grecs sont étrangers dans leur propre maison.
Certains se soumettent,
D'autres fuient la patrie,
Et tracent des sillons sur des mers qui sur eux se referment.
Le berceau des âmes rebelles est taillé dans la pierre du tombeau.
Et si par chance elles survivent, l'exil les jette vers des contrées hostiles,
Là elles crachent du sang, deviennent des parias que l'on repousse du pied !
Il leur faut se baisser pour ramasser le pain.
Le dégoût l'emporte sur la faim et la faim sur la fierté. »
C'est sur le verbe et sa puissance qu'Abkarian fait fond et cela positivement le distingue de presque tout ce qui s'écrit à destination du théâtre.
Le sujet, sans hasard, est tragique et ce qu'ici le poète ose, dans une langue chargée, saturée de violence, est le développement long (je songe à la justice dramaturgique enfin rendue à Chrysothémis, la sœur d'Électre), sans concessions — sinon, très intelligemment, que certains thèmes chers à l'époque seront traités de façon à ce qu'elle s'y retrouve apparemment, le propos réel étant ailleurs et combien plus important.
C'est la tragédie d'Électre (et de Chrysothémis, et d'Oreste, et des Troyennes...) dont on étend immensément ici la proportion, dont Abkarian retarde et retarde, chaque retard accumulant violence, le fatale règlement ; à preuve cette scène immense, dans les deux sens, du chœur des putains, toutes princesses troyennes versées dans le bordel d'Argos.
Les chances de réussir poétiquement une telle pièce, et de la faire accepter ensuite, étaient minimes ; cela nécessitait une langue neuve, chargée de tout ce qu'elle a été depuis qu'on raconte ces histoires, chant, danse, vers, prose... et l'on sent pour une fois que l'auteur est nourri de siècles de poèmes dramatiques (et de son expérience d'acteur au long cours) ; la moindre question même peut receler un vers : « Te souviens-tu du lieu que t'indiqua Strophios ? »
Il semble que l'auteur Abkarian s'attache pièce après pièce à la nécessité dramatique de ramener à nous les Grecs, à faire d'eux aujourd'hui l'impitoyable miroir dont notre narcissisme a réellement besoin, puisqu'il s'en serait très volontiers passé. Les titres parlent, Hélène après la chute, Ménélas rapsodie, Pénélope ô Pénélope, etc...
8 octobre 2026
Électre des bas-fonds, Simon Abkarian, Actes-Sud papiers, 2019