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  • La Chute, d'Albert Camus

    « J'ai vécu ma vie entière sous un double signe et mes actions les plus graves ont souvent été celles où j'étais le moins engagé. »

    Je ne sais pas pourquoi j'ai pris La Chute dans la bibliothèque. Après Radiguet et Jerusalmy, je cherchais sans doute un autre livre bref. J'avais lu La Chute en Terminale, je crois. 1988 ou 1989. Etais-je allé au bout ? Peut-être bien. Dans les années qui suivirent, je crois me souvenir en avoir relu plusieurs fois le début ; au moins le début. 

    Ainsi me suis-je trouvé, plus de trente après, et l'eau ayant coulé sous les ponts (c'est le cas de le dire), en terrain immédiatement familier. Ce livre m'avait marqué et je ne le savais plus ; mieux (ou pire), il avait sans doute contribué à me former. (Cela fit une lecture étonnée, étonnante.) A me former comme lecteur, à me former comme traître plus probablement — ou pour rester modeste un peu, à me former à guetter en soi-même la propension à trahir, dont nul, je crois, ne peut se considérer prémuni. Cette lecture de jeunesse, mal faite, aurait-elle pu me placer sous le signe de la duplicité, au lieu de m'en éloigner ? Aussi détestable, retors et manipulateur que fût (et soit) Jean-Baptiste Clamence, et malgré cela, ne m'étais-je pas identifié à lui par moments ? (L'humour m'a surpris ; je ne me souvenais pas que Clamence pût être drôle, surtout au début d'ailleurs, quand il faut plaire.) 
    L'intelligence plaît ; que la duplicité accommode fort bien — c'est malin.

    « J'ai toujours trouvé la misogynie vulgaire et sotte, et presque toutes les femmes que j'ai connues, je les ai jugées meilleures que moi. Cependant, les plaçant si haut, je les ai utilisées plus souvent que servies. Comment s'y retrouver ? »

    A la fin de ma lecture de ce bref récit (roman?), qui est la version personnelle de Camus, en quelque sorte la réécriture, des Carnets du sous-sol de Dostoïevski, je suis arrivé à l'hypothèse que le personnage n'a parlé qu'à lui-même, et depuis le début, qu'il est seul, peut-être pas même à Amsterdam, que le bar Mexico-City n'existe pas. Aucun des livres prétendument circulaires de la littérature (le plus redoutable étant Finnegans Wake),n'a jamais produit cette envie irrésistible de le relire immédiatement (ce à quoi pourtant appellerait en droit cette circularité). Jean-Baptiste Clamence me semblait être son propre Tyler Durden, et sinon lui, le précurseur discret du méphistophélesque personnage du Fight Club de Palahniuk. (L'hypothèse solipsiste demeure irréfragable.)

    « Comme, à l'état de veille, et pour peu qu'on se connaisse, on n'aperçoit pas de raisons valables pour que l'immortalité soit conférée à un singe salace, il faut bien se procurer des succédanés de cette immortalité. »

    J'ai donc recommencé ma lecture (je suis certes arrivé à l'âge où l'on relit, mais les livres ne sont jamais pour moi ce qu'on nomme objet d'étude, n'étant pas assez idiot pour avoir fait universitaire), mais ma vie professionnelle a fait que j'avais un peu moins de temps pour lire et que, lorsque je reprenais le livre, j'avais peine à savoir si ce que je lisais suivait ou précédait ce dont je me souvenais (car le souvenir de la suite était presque aussi frais que le souvenir de ce qui précédait) : je me suis donc en quelque sorte perdu dans les cercles concentriques de l'enfer clamencien (camusien?) et le narrateur me semblait une pseudo-déité pascalienne de la trahison, dont le centre était partout et la circonférence nulle part.

    « Sur l'innocence morte, les juges pullulent. »

    Le traître est intelligent, très, et sa technique redoutable du juge-pénitent est parfaitement au point, qui consiste à s'accuser soi-même de crimes réels (ou non, d'ailleurs) pour s'autoriser à condamner les autres :
    « Voyez-vous, il ne suffit pas de s'accuser pour s'innocenter, ou sinon je serais un pur agneau. Il faut s'accuser d'une certaine manière, qu'il m'a fallu beaucoup de temps pour mettre au point, et que je n'ai pas découverte avant de m'être trouvé dans l'abandon le plus complet. »
    Judas fait la morale ; il tient le crachoir.


    24 mai 2026

  • Le livre contre la mort, d'Elias Canetti

    Il est paradoxalement possible de lire Le livre contre la mort que Canetti n'a pas écrit : il a pensé l'écrire et pris des notes à son propos de 1942 à 1994.
    (Le livre a vu le jour en 2014, sélectionnant dans l'immense volume des notes de l'auteur, celles ayant trait tant à ce livre projeté toute une vie qu'à son sujet, qu'il aura regardé fixement toute sa vie.)
    La position philosophique (ou religieuse) de l'auteur est rare, au point qu'elle n'a quasiment aucun antécédent ; Canetti (sauf erreur de ma part) n'en mentionne que deux : un dans Les Perses d'Eschyle, où les lamentations du choeur font revenir un mort chez les vivants, l'autre dans Le Laboureur de Bohême de Johannes von Saal (ou von Tepel), écrit médiéval bien connu en Allemagne, où le Laboureur, dont la Mort a pris l'épouse, maudit la Mort et l'accable de sa haine, au point que Dieu lui-même devra venir les départager.
    Car il s'agit bien, chez Canetti, du coeur de la Seconde Guerre Mondiale à la mort, de combattre la mort, de la haïr, de ne rien lui céder, et certainement pas de la trouver normale ou de s'en accommoder, encore moins banalement de l'accepter ; elle doit demeure en quelque sorte le scandale des scandales.
    Si je prends pour me faire comprendre (exemple que ne prend pas l'auteur) la phrase célèbre d'Albert Camus qui dit que "nous ne savons plus ni mourir ni tuer", alors il faut dire que Canetti, qu'il s'agisse d'ailleurs des hommes ou des animaux, ferait sienne simplement cette fin : « Ni mourir ni tuer », la mort ouvrant pour lui à l'homme les portes battantes du meurtre généralisé.
    Cette position, on le devine, n'est pas facile à tenir, et peut-être même n'est pas tenable, ni philosophiquement ni dans le monde (avec les proches comme avec les intellectuels) ; elle évolue tout de même dans le temps, semble parfois brièvement s'adoucir, puis revient plus ferme, car dans le cours du temps, l'auteur perd sa première épouse, et la seconde, plus tard, en 1972 (il a 67 ans), lui donne un enfant (Johanna, qui participe d'ailleurs grandement de l'édition de ce Livre contre la mort).
    On croit lire, à maintes reprises, des fragments d'une pensée religieuse absolument nouvelle, sans au-delà de consolation, faite pour un futur dont je ne sais s'il viendra jamais, et qui, l'auteur le note, "n'a pas trouvé sa forme". Il lui arrive fréquemment d'écrire que Mort et Dieu sont une seule et même chose (terme impropre) contre laquelle lutter (devrait-on perdre, mais ce n'est pas certain!), mais la position terrestre du Christ semble au moins l'intéresser, parfois le fasciner. (Un Christ d'ailleurs curieusement absent de l'index des noms propres.)

    Quelques notes, presque au hasard, prises aux deux extrémités du livre :
    « Si la vie n'était pas destructible, à quoi s'attaquerait-on ? » (1991)
    « La promesse de l'immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L'ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l'humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu'ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d'immortalité.» (1942)
    Et celle-ci enfin, qui trouvera des échos contemporains de premier degré :
    « On ne saurait prévoir ce que les hommes seront disposés à croire à partir du moment où ils auront vaincu la mort. » (1943)
     

    27 mars 2026

    Lien permanent Catégories : Livre