Il est paradoxalement possible de lire Le livre contre la mort que Canetti n'a pas écrit : il a pensé l'écrire et pris des notes à son propos de 1942 à 1994.
(Le livre a vu le jour en 2014, sélectionnant dans l'immense volume des notes de l'auteur, celles ayant trait tant à ce livre projeté toute une vie qu'à son sujet, qu'il aura regardé fixement toute sa vie.)
La position philosophique (ou religieuse) de l'auteur est rare, au point qu'elle n'a quasiment aucun antécédent ; Canetti (sauf erreur de ma part) n'en mentionne que deux : un dans Les Perses d'Eschyle, où les lamentations du choeur font revenir un mort chez les vivants, l'autre dans Le Laboureur de Bohême de Johannes von Saal (ou von Tepel), écrit médiéval bien connu en Allemagne, où le Laboureur, dont la Mort a pris l'épouse, maudit la Mort et l'accable de sa haine, au point que Dieu lui-même devra venir les départager.
Car il s'agit bien, chez Canetti, du coeur de la Seconde Guerre Mondiale à la mort, de combattre la mort, de la haïr, de ne rien lui céder, et certainement pas de la trouver normale ou de s'en accommoder, encore moins banalement de l'accepter ; elle doit demeure en quelque sorte le scandale des scandales.
Si je prends pour me faire comprendre (exemple que ne prend pas l'auteur) la phrase célèbre d'Albert Camus qui dit que "nous ne savons plus ni mourir ni tuer", alors il faut dire que Canetti, qu'il s'agisse d'ailleurs des hommes ou des animaux, ferait sienne simplement cette fin : « Ni mourir ni tuer », la mort ouvrant pour lui à l'homme les portes battantes du meurtre généralisé.
Cette position, on le devine, n'est pas facile à tenir, et peut-être même n'est pas tenable, ni philosophiquement ni dans le monde (avec les proches comme avec les intellectuels) ; elle évolue tout de même dans le temps, semble parfois brièvement s'adoucir, puis revient plus ferme, car dans le cours du temps, l'auteur perd sa première épouse, et la seconde, plus tard, en 1972 (il a 67 ans), lui donne un enfant (Johanna, qui participe d'ailleurs grandement de l'édition de ce Livre contre la mort).
On croit lire, à maintes reprises, des fragments d'une pensée religieuse absolument nouvelle, sans au-delà de consolation, faite pour un futur dont je ne sais s'il viendra jamais, et qui, l'auteur le note, "n'a pas trouvé sa forme". Il lui arrive fréquemment d'écrire que Mort et Dieu sont une seule et même chose (terme impropre) contre laquelle lutter (devrait-on perdre, mais ce n'est pas certain!), mais la position terrestre du Christ semble au moins l'intéresser, parfois le fasciner. (Un Christ d'ailleurs curieusement absent de l'index des noms propres.)
Quelques notes, presque au hasard, prises aux deux extrémités du livre :
« Si la vie n'était pas destructible, à quoi s'attaquerait-on ? » (1991)
« La promesse de l'immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L'ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l'humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu'ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d'immortalité.» (1942)
Et celle-ci enfin, qui trouvera des échos contemporains de premier degré :
« On ne saurait prévoir ce que les hommes seront disposés à croire à partir du moment où ils auront vaincu la mort. » (1943)
27 mars 2026