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canetti

  • Auto-da-fé, d'Elias Canetti

    Je ne m'étais pas attendu, en commençant l'unique roman d'Elias Canetti, composé en allemand au tout début des années 1930, et portant le titre d'Auto-da-fé (le titre original est Die Blendung, soit l'éblouissement ou l'aveuglement), à ce qu'il soit si drôle, si sombrement drôle. Personne n'y comprend jamais personne, tout dialogue est un malentendu, source lui-même d'autres incompréhensions et malentendus et générateur d'actes de plus en plus improbables et délirants.
    (Je me suis dit à plusieurs reprises qu'un tel livre ne pourrait pas être publié aujourd'hui, parce qu'il est trop gros, trop lent, trop précis, trop drôle et trop monstrueux — mais pas assez réaliste ; et que personne, pas même une victime, s'il en est, n'y est à son avantage.)
    Le professeur Pierre Kien est une sorte d'Immanuel Kant donquichottisé, ne vivant que pour (et par) sa bibliothèque (il voudrait à toute force que la réalité soit le double fiable et fidèle du savoir contenu dans les livres, et qui, en quelque sorte, ne souffre pas vérification), flanqué bientôt d'une dulcinée macabre, Thérèse, qui ne pense que testament et héritage, puis d'un nain difforme et juif, vivant au bordel (le Ciel Etoilé) et qui se voudrait volontiers champion du monde d'échecs. 
    Le livre se tient très loin de la satire politique avouée et peut difficilement être considéré comme une métaphore de la montée du nazisme. La parabole est plus large, et plus universelle : elle se prête à un nombre considérable de lectures. Le crime, une myriade de crimes, doit jaillir toujours de cette incompréhension fondamentale entre les êtres, incompréhension que les protagonistes, cultivés ou non, infirmes ou pas, ne soupçonnent d'ailleurs jamais, tout occupés qu'ils sont à s'inventer une personnalité qui leur plairait un peu, jusque dans la noirceur, et à avoir raison, par principe, même quand ils pourraient s'avouer ne rien entendre au sujet dont ils parlent.
    La fausse connaissance de Kien, désarrimée de toute pratique, est une machine à naufrager, à échouer, à basculer dans le crime et l'hallucination permanente, et à tout le moins dans le plus pur mépris des hommes. Le roman brosse un portrait à charge de l'être humain, singe grimaçant, ne comprenant rien de ce qu'il dit ou croit dire, prêt toujours à justifier le crime le plus crapuleux, et cela que la brute s'allie au savant ou à l'esclave révolté. À la fin, le titre français (et international) l'indique, la bibliothèque brûle ; et il semble bien que tous les protagonistes, tous, soient coupables — quoiqu'un seul d'entre eux soit factuellement l'incendiaire.

    24 juillet 2026

    Elias Canetti, Auto-da-fé, traduit de l'allemand par Paule Arhex, Gallimard 

  • Le Christ s'est arrêté à Eboli, de Carlo Levi

    J'étais certain de mal comprendre le titre, spontanément entendant quelque chose comme Le Christ a passé une nuit à Eboli. Mais Carlo Levi explique d'entrée de jeu que le Christ, la Chrétienté, l'individuation même se sont arrêtés à Eboli et ne sont jamais allés jusque dans le village de Lucanie où son exil, son confinement pour activités antifascistes, le mène en 1935.
    (Je note à ce propos que les gougnafeurs de chez Folio nous ont salopé le bouquin en lui collant une photo couleur laide d'un portail en fer forgé surmonté d'une croix : ils n'ont pas lu le livre de Carlo Levi et n'ont donc sans doute pas su qu'il était également peintre et que le village de son exil l'avait considérablement inspiré.)

    Les paysans de Gagliano vivent dans un monde pauvre et fruste, mais magique, où le symbole est vivant, davantage même que la réalité ; un monde pré-chrétien et même pré-romain (au double sens de l'Empire et de la Chrétienté, donc), un monde anté-étatique (mais qui a l'intuition juste cependant de ce que devrait être l'État ; et qu'il n'est jamais), par opposition au monde déjà presque post-chrétien des grandes villes — on peut presque comprendre le fascisme environnant ces villages oubliés comme une volonté de s'accrocher de force à des coutumes anciennes, moribondes, mortes même, comme une façon de ne pas voir que le monde chrétien, prétendument civilisé, agonise de corruption.
    Plusieurs millénaires séparent les paysans de Gagliano des citadins romains, fascistes ou non.

    Dans ce village aride de Gagliano, les paysans sont méprisés des seigneurs (les bourgeois locaux), qui eux-mêmes tentent difficultueusement de se faire bien voir des gens importants des villes plus grande, Matera la désolée, Naples, Rome. Ils sont les descendants des brigands, paysans révoltés qui, comme dans toutes les luttes paysannes, sont allés d'échec en échec et de flambées de violence en flambées de violence quand l'oppression se faisait trop insupportable.
    L'auteur, qui veut peindre, mais que le village rappelle rapidement à sa carrière abandonnée de médecin, se prend très vite d'affection pour ces gens frustes et pauvres — au contraire des deux autres médecins locaux, aux intrigues minables et à la pingrerie de cœur et d'esprit.

    Publié en 1948 dans une belle traduction de Jeanne Modigliani, Le Christ s'est arrêté à Eboli n'est pas un roman. C'est une chronique d'exil, de confinement, d'une justesse et d'une sobriété rares. C'est un livre d'une grande profondeur, qui n'est pas sans rappeler la Sicile de Sciascia (plus que celle de Lampedusa) grâce à ce genre littéraire qui n'en est pas un vraiment mais qui, à son sommet, passe l'art romanesque (qui paie l'artifice de sa construction) et culmine chez Czapski ou Canetti, ou encore, puisqu'il est également médecin, chez Axel Munthe dans son Livre de San Michele.

    Un passage, parmi tant, d'une beauté saisissante et d'une compréhension profonde de l'humanité, raconte comment une injustice réelle et ressentie, sans doute même amplifiée de malentendu (on a interdit à l'auteur d'exercer la médecine et cela, croient les paysans, a causé la mort d'un des leurs) leur fait prendre les armes contre les seigneurs, dont ils entendent se venger ; mais comme la vengeance n'est pas assouvie de suite, la colère retombe et vient alors le temps où surgit comme de rien un théâtre de fortune, où la scène de la mort de l'un des leurs est jouée par les paysans sous les fenêtres des seigneurs, et se déplace d'une maison à l'autre. La violence s'est effondrée en art.

     

    15 juin 2026
     

  • Le livre contre la mort, d'Elias Canetti

    Il est paradoxalement possible de lire Le livre contre la mort que Canetti n'a pas écrit : il a pensé l'écrire et pris des notes à son propos de 1942 à 1994.
    (Le livre a vu le jour en 2014, sélectionnant dans l'immense volume des notes de l'auteur, celles ayant trait tant à ce livre projeté toute une vie qu'à son sujet, qu'il aura regardé fixement toute sa vie.)
    La position philosophique (ou religieuse) de l'auteur est rare, au point qu'elle n'a quasiment aucun antécédent ; Canetti (sauf erreur de ma part) n'en mentionne que deux : un dans Les Perses d'Eschyle, où les lamentations du choeur font revenir un mort chez les vivants, l'autre dans Le Laboureur de Bohême de Johannes von Saal (ou von Tepel), écrit médiéval bien connu en Allemagne, où le Laboureur, dont la Mort a pris l'épouse, maudit la Mort et l'accable de sa haine, au point que Dieu lui-même devra venir les départager.
    Car il s'agit bien, chez Canetti, du coeur de la Seconde Guerre Mondiale à la mort, de combattre la mort, de la haïr, de ne rien lui céder, et certainement pas de la trouver normale ou de s'en accommoder, encore moins banalement de l'accepter ; elle doit demeure en quelque sorte le scandale des scandales.
    Si je prends pour me faire comprendre (exemple que ne prend pas l'auteur) la phrase célèbre d'Albert Camus qui dit que "nous ne savons plus ni mourir ni tuer", alors il faut dire que Canetti, qu'il s'agisse d'ailleurs des hommes ou des animaux, ferait sienne simplement cette fin : « Ni mourir ni tuer », la mort ouvrant pour lui à l'homme les portes battantes du meurtre généralisé.
    Cette position, on le devine, n'est pas facile à tenir, et peut-être même n'est pas tenable, ni philosophiquement ni dans le monde (avec les proches comme avec les intellectuels) ; elle évolue tout de même dans le temps, semble parfois brièvement s'adoucir, puis revient plus ferme, car dans le cours du temps, l'auteur perd sa première épouse, et la seconde, plus tard, en 1972 (il a 67 ans), lui donne un enfant (Johanna, qui participe d'ailleurs grandement de l'édition de ce Livre contre la mort).
    On croit lire, à maintes reprises, des fragments d'une pensée religieuse absolument nouvelle, sans au-delà de consolation, faite pour un futur dont je ne sais s'il viendra jamais, et qui, l'auteur le note, "n'a pas trouvé sa forme". Il lui arrive fréquemment d'écrire que Mort et Dieu sont une seule et même chose (terme impropre) contre laquelle lutter (devrait-on perdre, mais ce n'est pas certain!), mais la position terrestre du Christ semble au moins l'intéresser, parfois le fasciner. (Un Christ d'ailleurs curieusement absent de l'index des noms propres.)

    Quelques notes, presque au hasard, prises aux deux extrémités du livre :
    « Si la vie n'était pas destructible, à quoi s'attaquerait-on ? » (1991)
    « La promesse de l'immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L'ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l'humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu'ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d'immortalité.» (1942)
    Et celle-ci enfin, qui trouvera des échos contemporains de premier degré :
    « On ne saurait prévoir ce que les hommes seront disposés à croire à partir du moment où ils auront vaincu la mort. » (1943)
     

    27 mars 2026

    Lien permanent Catégories : Livre