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  • Dits et contredits, de Karl Kraus

    « Le talent est souvent un défaut de caractère. »

    Je possède deux livres fort différents où apparaît le nom de Roger Lewinter. L'un est une édition français/français du Pompée de Corneille — en réalité une version où une prosodie possible (l'accentuation, pour aller vite) est donnée en regard du texte original ; l'autre, d'ailleurs chez le même éditeur (Ivréa/Champ libre), est Dits et contredits de Karl Kraus, dans la traduction du susnommé.

    Dits et contredits est une manière d'essai qui se présente sous la forme d'un livre d'aphorismes et, disons, de digressions ; il n'est pas, dit Lewinter, « un recueil, disparate, mais un traité, homogène, selon le modèle mathématique : où le lecteur se condamne à ne rien comprendre s'il veut parcourir le discours à son gré et non pas au gré de l'auteur [...]. » Kraus, donc, a rangé ces morceaux par thèmes, quoique nombre s'interpénètrent. Il insiste à plusieurs reprises sur l'art d'écrire ; et dit qu'il faut le lire deux fois. C'est simplement et brutalement vrai. À la première lecture, il arrive qu'on croie comprendre ; ce dont la seconde vous délivre — dans un sens ou dans l'autre, d'ailleurs ; parfois ce sont les passages qui se renvoient l'un à l'autre et il n'est pas facile (et pas seulement parce que nous ne sommes pas contemporains) de savoir si l'auteur plaisante ou s'il est sérieux ou les deux à la fois. (Un tel billet qui cite à tout va et sans ordre travaille tristement contre l'auteur, il faut l'avouer.)

    « Dans une tête vide il entre beaucoup de savoir. »

    Kraus, qui trouve son époque d'une bassesse insigne, nous parle de très haut, quoique cette époque soit considérablement plus haute que celle où nous vivons, et c'est ce qui le rend aujourd'hui si difficile et délicat à comprendre immédiatement et dans le détail, même à la seconde lecture. Certaines des choses que Kraus déplore, d'avoir disparu depuis, ont fini par nous sembler enviables, ou presque, et il faut un esprit dénué de toute compromission pour nous permettre, si on le veut car il faut le vouloir, regarder vers les hauteurs. Car l'auteur est aussi formidablement drôle. Et son massacrement des journalistes est une bénédiction.
    « Un journaliste, c'est quelqu'un qui exprime ce que le lecteur s'est déjà dit de toute façon, sous une forme dont ne seraient quand même pas capables tous les commis. »
    « Les journaux ont à peu près le même rapport à la vie que la cartomancienne à la métaphysique. » 

    Les considérations (en début de volume, pour faire fuir ?) sur les hommes et les femmes (et sa critique, déjà, du féminisme) sont également passionnantes, même s'il nous est devenu difficile (sauf à être spécialiste) de nous représenter sans caricature les relations mondaines et superficielles de la Vienne de l'entre-deux-guerres.
    « La femme ordinaire est suffisamment armée pour le combat de l'existence. Par la capacité de ne pas devoir ressentir, la nature l'a amplement dédommagée de l'incapacité de penser. »
    « Une femme sans miroir et un homme sans suffisance — comment pourraient-ils faire leur chemin dans le monde ? »
    « L'idéal de la virginité est l'idéal de ceux qui veulent dépuceler. »
    De tels propos n'ont pas perdu de leur puissance de scandale, mais il faut au surplus y revenir deux fois (voire trois) pour comprendre, si c'est possible, comment Kraus lui-même les entend, à quel degré de sérieux d'une part, à quel degré de provocation de l'autre, ces degrés ne me semblant liés par nulle obligation.

    « Le cerveau d'une femme, pour préserver sa santé, devrait être mis au service de ses instincts. C'est là une belle utopie. Arrive-t-il qu'elle en ait un, elle met les instincts au service de son cerveau. Elle utilise alors son sexe comme lasso pour attraper le cerveau de l'homme. »
    Cette dernière phrase est merveilleuse, remplace aisément le dessin que je ne saurais faire, du sexe comme lasso attrapant le cerveau de l'homme. Kraus peut critiquer çà la métaphore, et puis l'employer là, et comment. Il est, dit-il, « un serviteur du mot », à rebours des techniciens de surface qui maîtrisent ou croient maîtriser la langue.

    (Je discerne mal ici si mon billet chercher à dissuader le lecteur. C'est peut-être ce qu'il faudrait : une publicité qui dissuade ; afin que le lecteur sache que des livres existent, qui le dépassent ; des livres dont chaque phrase l'atteint au cœur, alors même qu'il n'était pas la cible, puisqu'il est très-certain qu'il n'a aucune importance, sauf pour nuire.)

    « Littérateurs allemands : Les lauriers dont rêve l'un ne laissent pas dormir l'autre. Un autre rêve à son tour que ses lauriers ne laissent pas dormir un autre, et celui-ci ne dort pas parce que l'autre rêve de lauriers. »
    Il ne suffit pas ici et aujourd'hui de remplacer allemands par français, par exemple ; c'est le mot littérateur lui-même qu'il faut changer. Quant aux lauriers, ce sont des faux.

    On peut dire de Kraus exactement ce qu'il dit de Lichtenberg :
    « Lichtenberg creuse plus profondément que tout autre, mais il ne remonte pas à la surface. Il parle sous terre. Seul l'entend qui soi-même creuse profondément. »

    Pour finir, merveilleux, deux paragraphes rangés ensemble :
    « L'élément que le musicien met en forme est le son, le peintre parle en couleurs. Aussi nul profane honorable, qui ne parle qu'en mots, ne tranchera-t-il de musique ou de peinture. L'écrivain met en forme un matériel qui est accessible à tous : le mot. Aussi tout lecteur tranchera-t-il de l'art des mots. Les analphabètes du son et de la couleur sont modestes. Mais les gens qui peuvent lire ne passent pas pour des analphabètes. »

    « Le langage est le matériel de l'artiste littéraire ; mais il n'appartient pas à lui seul, alors que la couleur appartient exclusivement au peintre. Aussi la parole devrait-elle être interdite aux gens. Le langage des signes suffit pleinement pour les pensées qu'ils ont à échanger entre eux. Est-il permis de nous barbouiller sans cesse les habits avec de la peinture à l'huile ? »

    17 août 2026

    Karl Kraus, Dits et contredits, traduit par Roger Lewinter, Ivréa.