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valéry

  • Fontaine, de Charles Morgan

    Fontaine, écrit en 1932, et Charles Morgan sont tous deux oubliés. « L'adresse » m'a été donnée par Charles du Bos dans ses conférences sur la littérature (par chance, je savais le livre en vente chez mon bouquiniste. Je chercherai plus tard un autre roman de lui, que Paul Valéry avait jugé bon de préfacer.) : le roman porte, dans ses en-têtes de chapitres, nombre de citations très proches de celles que Du Bos emploie, de Shelley, Keats, Milton, Browning, etc. Charles Morgan est dit platonicien, par Du Bos comme par René Lalou dans sa préface au roman ; mais il se peut que le roman soit moins platonicien que le romancier, lequel semble partager avec ses héros cette interrogation :
    « Il me semble que tout le problème de la vie consiste à découvrir ce qu'il faut faire passer avant soi-même et mettre au premier rang. »

    Pendant la Première Guerre Mondiale, aux termes de je ne sais quels accords, des officiers anglais prisonniers des Allemands sont acheminés vers une forteresse hollandaise (la Hollande étant neutre). Parmi eux, Lewis Allison se réjouit de l'enfermement qui vient et du travail que cela lui permettra, tant livresque que de retrait hors du monde.
    Le roman oscillera donc sans cesse entre cette volonté d'indifférence au monde, hors de lui, et qu'il faut conquérir, et la nécessité, très souvent, de revenir au monde, au risque de l'amour ; la question de savoir si l'on peut à la fois être dans le monde, y accomplir ses devoirs, et demeurer indifférent à tout, restera longtemps en suspens... Bientôt transféré dans un château, Allison retrouve une jeune femme dont il fut le précepteur quand elle était adolescente, Julie, qui habite là parce que sa mère, anglaise, a épousé en secondes noces l'aristocrate hollandais propriétaire des lieux et parce qu'elle a été mariée, quelques semaines avant la guerre, à un officier prussien, ce qui fait qu'elle est désormais allemande.
    À la neutralité politique de la Hollande, qui permet à toutes les nationalités présentes de se retrouver hors de la guerre, quoiqu'elle ne soit jamais si loin, correspond sur un autre plan, dans la tour du château d'Enkendaal, sous la chambre de Julie, la bibliothèque hors du monde et le jouxtant pourtant, où Lewis Allison travaille. 
    « Lewis eut l'impression que cette pièce lui était précieuse, indépendamment des livres qu'elle contenait. Il n'était pas connaisseur en volumes rares. Ce qu'il aimait dans les livres c'était leur patience, leur absolue passivité, qui supporte tout dans l'homme. C'est un miracle qu'un livre, négligé pendant des années, se mette à chanter, lorsqu'on l'ouvre enfin, avec la voix même de Shelley, et que cette voix rende un son identique, malgré les errements de la destinée. Si tout en lisant les développements d'un maître, le lecteur distrait égare son attention sur ses propres folies ou sur ses vanités, il pourra revenir à son sujet sans redouter de réprimande, car les livres n'ont nul besoin de pardonner. La leçon continuera ; s'il l'a mal comprise, il y reviendra et elle lui sera répétée, inlassablement, sans irritation ni mépris ; et s'il la rejette, il n'a qu'à fermer le livre ; le maître ne cherchera jamais à s'imposer à lui par des plaintes, des menaces ou des protestations. »

    Il semble que Julie et Allison, et plus tard Narwitz (l'officier allemand), quelle que soit leur force morale, ne parviendront que très modérément à tenir leur volonté et leur parole, et que toute la ressource d'indifférence qu'ils acquièrent leur permet au mieux d'accepter ce qui arrive ; et parfois même qu'arrive tout ce qu'on s'était promis d'éviter, dans la fuite et dans les correspondances comme dans l'étreinte et les serments. 
    Morgan a le grand talent d'exercer ses immenses capacités d'analyse (qui ne sont pas fermées pour autant aux beautés de la nature) à ce qui justement, excède toute analyse et qui est sinon l'amour, la vie.


    15 août 2026

    Charles Morgan, Fontaine, traduit par Germaine Delamain, 1934 ; le Livre de Poche 1957

  • Monsieur Ouine, de Georges Bernanos

    Les impressions s'accumulent, noires, bribes de songes filant au cauchemar. Avec cela que, lorsque l'on passe une ligne, on se trouve immédiatement ailleurs, on ne sait où, à tenter de démêler comme à deux bras, qui parle, et à qui donc, et combien de temps après (supposons) le passage précédent. C'est une touffeur de jungle que ce nord-là, que ce village, et on n'y pénètre que lentement, après des hésitations, des retours en arrière, des pauses. Entrer dans ce roman est dangereux, l'air y est saturé de mauvaisetés inconnues. De prétendus hermétismes d'avant-garde sont plus simples d'immédiat accès. Aucun personnage n'est proposé à notre adhésion manifeste, personne n'est franchement bon et si tous ne sont pas si mauvais que cela... ce n'est pas loin. Beaucoup vont mourir. Et s'ils ne meurent pas tous, tous du moins sont frappés. Le mal est là, rôde, atteint tout le monde ; et si comme d'aucuns le pensent, c'est Monsieur Ouine qui l'a apporté là, l'a-t-il vraiment fait intentionnellement ? Et l'a-t-il fait, d'ailleurs ? Ou, serait-il lui-même autre chose qu'un porteur sachant porter tel mal, et cela même, est-ce si sûr ?
    « Notre ami fait ce qui lui plaît, rien ne l'arrête, et toujours à l'heure qu'il a choisie. Nous empêcherions plutôt Dieu de tonner. »

    Monsieur Ouine, avec son ouin, son win, son oui-non, avec son vice peut-être pédophile (Bernanos se serait dans un premier temps inspiré d'André Gide), dont on apprendra tard, par la sage-femme, qu'un M. Valéry (Bernanos s'amuse), l'ancien receveur général, ..., dit qu'il est l'homme le plus dangereux qu'il ait jamais rencontré, Monsieur Ouine, dis-je, m'a d'abord fortement fait penser au Tartuffe de Molière ; comme si, à la scélératesse hypocrisie du faux dévot, faisait aujourd'hui pendant la non moins scélératesse hypocrisie du faux non-dévot. (La première version de la pièce de Molière, en trois actes, vite interdite, laissait Tartuffe écrabouiller chacun de sa mollesse mièvre et bien-pensante : maître, à la fin, de l'intégralité du bien de son hôte, épousant sa fille et pensant culbuter son épouse ; et tout cela non seulement en posant au bigot, mais grâce à cela.)
    L'onomastique bernanosienne, déjà goûtue d'ordinaire, vaut ici franchement le jus, avec le village de Fenouille, le prêtre Doucedame, le gars Devandomme et le docteur Malépine, et puis son pauvre anglais, en Miss, en Steeny, en win. Très vite apparu, Monsieur Ouine disparaît presque intégralement, pour finalement ressurgir, nous ressembler (c'est un miroir atroce que Bernanos ose se tendre, et c'est un miroir de tout homme qui renonce à choisir) et mourir. Au point que le roman aurait tout à fait pu s'appeler autrement. 

    Le petit valet qu'on a tué, auquel personne ne porte grande considération, même l'auteur, oserais-je dire, ouvre le bal des cadavres qu'est ce roman affreux, d'une densité rare, d'une densité qu'on ne peut pas souhaiter ; et les scandales s'enchaînent. Il n'est pas jusqu'au prêtre qui ne s'en mêle et qui ne s'y emmêle, au point qu'il est difficile de comprendre comment un enchaînement de « raisons » aussi bonnes aboutit, pendant l'office, à une conclusion aussi, comment dire ? aberrante. Mais à ce moment-là, tout a de longtemps dérapé ; et les notables, châtelain, châtelaine, professeur de langues, maire, médecin, eux-mêmes n'ont pas d'autre vie que cet immense dérapement dans le vide, le néant : tous, hommes et femmes, sont oisifs et vides, acculés à des riens par des désirs qui puent ; et lorsque le mal atteint de moins fortunés qu'eux, ils se jettent dans une parodie terrifiante de crime d'honneur., comme si le suicide.. Le crime ici appelle moins sa résolution policière (il n'y a pas de police) que sa prolifération.

    Le temps passe étrangement dans ce livre, faute sans doute à la dilatation du temps même de l'écriture sur plus de dix ans (montée du nazisme, guerre d'Espagne, Munich, l'exil de l'auteur au Brésil, la défaite de la France, etc.) avec des personnages qui changent de prénom en route ; et d'autres qui évoluent à toute vitesse et vieillissent prodigieusement, à en crever, en quelques semaines. Monsieur Ouine, par exemple. Son retour à la fin du roman nous le montre agonisant, ce qu'il était encore loin d'être au commencement (il sortait la nuit, seul, pour on ne sait quoi, au point même qu'il était loisible à Ginette de Néréis (Jambe-de-Laine) de lui imputer le crime initial) ; ses crimes mêmes, s'ils sont, ont l'air d'une nature beaucoup moins évidente qu'au commencement du roman, mais plus sournoise encore, et plus profonde. « Mon enfant, reprit-il avec son ancienne emphase, au cours de ma carrière universitaire comme après, je n'ai nullement songé à nier l'existence de l'âme, et aujourd'hui même, je ne saurais la mettre en doute, mais j'ai perdu tout sentiment de la mienne, alors qu'il y a une heure seulement, je l'éprouvais ainsi qu'un vide, une attente, une aspiration intérieure. Sans doute a-t-elle achevé de m'engloutir ? »
    Le plus terrible concerne le personnage de Steeny, que la première page du roman posait presque en victime de l'érotisation dont sa gouvernante l'accable, avec la complicité de sa mère, et qui, s'étant enfui, devient l'élève en quelque sorte particulier de Monsieur Ouine, lequel en quelque sorte écrit directement sur son élève, y grave quelque chose, et peut-être même rien. S'il est une victoire de Monsieur Ouine, et une victoire écrasante, elle tient sans doute à ce que l'expérience de la transmission de rien opère. Raison pour laquelle, quatre-vingts ans après la parution du livre, ce Monsieur Ouine, avec ou sans italiques, nous est un miroir si violent. Nous sommes ses fils.

    23 décembre 2025

     

     

  • Pour une Rencontre avec Monsieur Teste

    Monsieur Teste est un livre auquel je reviens souvent.

    Sa brièveté permet de le relire sans trop d'efforts dans la journée.
    D'autant que l'édition finale non posthume s'arrêtait à la Lettre d'un ami et ne comprenait pas les cinq derniers textes ajoutés.
    80 petites pages. Et encore, en 1896, Valéry publie la seule Soirée avec M. Teste.
    Une quinzaine de pages.

    Il est difficile de se représenter aujourd'hui quelle éducation permet, à son sommet, à un jeune homme de 25 ans de produire un tel texte. Sans vergogne aucune, je lui ai emprunté pour un des chapitres de ma machine son incipit à Descartes : Vita Cartesii est simplissima...

    « Monsieur Teste n'avait pas d'opinions. Je crois qu'il se passionnait à son gré, et pour atteindre un but défini. »

    Monsieur Teste vit de médiocres opérations hebdomadaires à la Bourse. Mais surtout, c'est un homme de la nuit, et si Valéry le dit en passant, et n'y revient pas, il donne en une information importante :

    « Je ne l'ai jamais vu que la nuit. Une fois dans une sorte de b...; souvent au théâtre. »

    Si l'on admet que cette dernière phrase respecte la chronologie, Edmond Teste et le narrateur se sont rencontrés au bordel. La Lettre de Madame Emilie Teste ni rien ensuite dans le livre comme dans les éléments posthumes ajoutés n'y revient. C'est bien dommage. Quel Monsieur Sexe pouvait bien devenir Monsieur Tête (sic) ? Imaginer Monsieur Teste et son double au bordel, ce serait quelque chose, tout de même.

    5 octobre 2024

    Paul Valéry, Monsieur Teste, Gallimard, L'Imaginaire