« Alors m'est revenu à la mémoire un ancien, très ancien dicton russe, ou proverbe, ou bout de chanson. C'était une fille perdue qui parlait.
— Aime-moi noire, disait-elle à un homme. Blanche, tout le monde m'aimerait. »
Je n'ai jamais lu Kessel. Les Temps sauvages est son dernier récit, publié en 1975. L'action se passe cinquante-cinq ans plus tôt, en 1918 et 1919, aux vingt ans de l'auteur. Le livre est court, en trois parties. La première raconte la fin de la guerre, où Kessel sert comme aviateur. Il décide, à cause de ses origines russes, de se porter volontaire pour une mission en Russie ; laquelle n'a déjà plus d'objet quand elle commence, puisqu'il embarque pour New York le 11 novembre 1918 (les avions d'ailleurs n'arriveront jamais à Vladivostok). La traversée des USA où les aviateurs français sont fêtés où qu'ils aillent ressemble à une longue gueule de bois bon enfant, dans un pays en paix qui s'apprête d'ailleurs à voter la Prohibition. Puis on part pour Vladivostok, « Seigneur de l'Orient », titre de la seconde partie. Ce n'est pas certes la guerre mais ce n'est pas du tout la paix. Tout est pourri de corruption, sauf les Tchèques ; et la mort est omniprésente, avec ses trains de cadavres empilés stationnés là pour jamais, la violence la plus folle rôde et tel lieutenant cosaque défigure de son fouet le colonel qui lui fait reproche de l'usage qu'il vient d'en faire sur un homme (il n'y aura pas de sanctions, on le sait). Il n'y a rien d'autre à faire la nuit que ne pas dormir et boire, boire encore, à L'Aquarium. Dans la troisième partie, « Aime-moi noire », il y a l'insaisissable Léna, amoureuse abandonnée là par un officier, devenue putain de seize ans à la voix tragique, que Kessel aime peut-être, ou qu'il déteste, de ne rien pouvoir pour elle, pas même la soigner ; reste à boire encore, puis partir. A vingt et un ans. Je ne sais pas si c'est un livre initiatique, puisqu'on ne se remet pas de l'épreuve. Du tout.
25 juin 2026