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anders

  • Terre inhumaine, de Joseph Czapski

    « Le professeur tomba malade dès son arrivée et ne se leva pas pendant plusieurs jours. Couché au milieu de la pièce, entouré de nos lits, il nous raconta comment il vivait, ce qu'il faisait au-delà du Cercle polaire, et comment il y avait fondé, avec d'autres prisonniers, une petite société d'études philologiques pour sauver la pureté de la langue polonaise et l'empêcher de s'appauvrir, de devenir vulgaire. »

    Je n'avais lu jusqu'ici que le merveilleux *Proust contre la déchéance* de Czapski, retranscription des conférences sur *La Recherche* qu'il avait données en français aux officiers polonais détenus avec lui, dans le camp soviétique de Graziowietz.

    Terre inhumaine sont les mémoires de guerre de l'auteur ; ils commencent le 2 septembre 1941 à sa libération du camp de Graziowietz, quand Staline n'est plus l'allié d'Hitler, et qu'il a besoin que les Polonais (les prisonniers du moins qu'il n'a pas eu le temps encore d'exterminer tous) se battent aux côtés de l'Armée rouge. Ils se terminent après la guerre, après que les Polonais, qui se sont battus au Mont Cassin en Italie et pour certains en Normandie, sont trahis par les Alliés qui abandonnent la Pologne à Staline et aux gens du Comité de Lublin (aux dépends du général Anders).
    Toute la première partie du livre (qui lui donne d'ailleurs son titre) raconte la vie en URSS de ces Polonais fraîchement libérés de camps de prisonniers ou de kolkhozes, jusqu'à leur départ par l'Iran pour rejoindre finalement la 8ème armée britannique ; la seconde, plus brève, écrite en un second temps, toute la fin de la guerre, avec les réticences des Alliés à soutenir les Polonais pour ne pas froisser Staline.
    « Dans un pays où la révolution a dressé les hommes à une cruauté froide, à une obéissance aveugle, à l'exécution, fût-ce dans les flots de sang, des devoirs qui leur sont imposés, où on leur a enseigné la délation comme un de leurs premiers devoirs, si bien qu'un mari dénonce sa femme et un fils dénonce son père sans hésiter, où les manuels scolaires des petites classes sont remplis d'histoire glorifiant les délateurs, - que sont en face de tout ceci le sacrifice et le courage, la mort et les tortures de milliers de Polonais ? Que pouvaient penser ces gens d'un Mickiewicz, émigrant tragique qui, à la lettre, bousculait le pape et formait une légion composée de peintres ? Rien, rien de toutes ces choses ne pouvait avoir ni sens, ni valeur, dans un monde où la force et le pouvoir seuls sont respectés et où l'homme n'est rien. »

    Czapski est d'abord chargé par Anders de retrouver soldats et officiers polonais partout où ils sont ; les Soviétiques, malgré le courrier de Staline, ne les aident guère ; l'auteur finit par comprendre qu'un grand nombre d'officiers ont été passés par les armes (Katyn, entre autres) et que nombre de soldats ont eux aussi tout bonnement disparu... Puis il a la charge de la propagande interne à l'armée, ce qui lui fait diriger une presse (très surveillée) mais aussi monter de véritables écoles et lycées destinés aux jeunes Polonais (beaucoup ont menti sur leur âge pour être enrôlés), et même du théâtre (on jouera Molière et Goldoni). Tout cela dans des conditions de plus en plus pénibles, les Soviétiques diminuant le nombre des rations ; le sud espéré se révélant porteur de nombre de maladies, typhus, malaria, dysenterie.
    Ce qui est étonnant, et qui relève l'ensemble de la simple dureté où le récit aurait pu se cantonner, c'est, outre l'absence totale de plainte, la douceur du regard de peintre de Czapski ; sa sensibilité aux poèmes, russes aussi bien que polonais ; et sa profonde humanité. La maladie, typhus et malaria ensemble, qui manquent l'empêcher de quitter l'URSS avec l'armée Anders, le rend de plus en plus proche des enfants, malades eux aussi, et dont la plupart ont au moins déjà perdu un parent.

    La paume s'est usée
    à caresser les cercueils rugueux.
    T. Gajcy

    A la fin de la guerre, Czapski choisira de demeurer en France. Son oeuvre picturale détruite, il y commence sa seconde carrière de peintre. Il mourut en 1993, à l'âge de 96 ans.


    17 avril 2026
     
    Joseph Czapski, Terre inhumaine, adapté du polonais par M.-A. Bohomelec et l'auteur, L'Âge d'Homme, 1978